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- Lecture approfondie : un rempart doux contre le stress, le doomscrolling… et la pensée automatique
Nous vivons dans un environnement qui encourage une lecture “à la surface” : titres, extraits, vidéos courtes, posts enchaînés. Ce n’est pas “mal” en soi. C’est un régime d’information. Mais quand ce régime devient quasi exclusif, il nous entraîne vers un mode mental particulier : l’attention saute, la réflexion se raccourcit, l’humeur se charge. Et on finit souvent par confondre deux choses : être informé et être nourri. À l’inverse, la lecture approfondie (un texte long, suivi, que l’on fréquente vraiment) réinstalle une compétence rare : prendre le temps de penser. Et c’est précisément ce dont on a besoin pour résister au doomscrolling, à la désinformation… et à l’angoisse diffuse qui vient quand le monde se résume à une file infinie de mauvaises nouvelles. Doomscrolling : le piège du “défilement sans fin” Le doomscrolling, c’est cette habitude de scroller des contenus anxiogènes “pour savoir”, “pour ne rien rater”, “pour se préparer”… et de rester coincé dans la boucle. On le fait souvent en fin de journée, quand l’énergie mentale est basse. Résultat : au lieu de calmer, on alimente une vigilance inquiète. Des travaux en psychologie ont trouvé des liens entre doomscrolling et anxiété existentielle, et parfois une vision plus sombre des autres (misanthropie), selon les contextes et les échantillons étudiés. L’idée importante n’est pas “les réseaux rendent fou”, mais plutôt : un flux de contenus négatifs répétés peut entraîner une perception du monde plus menaçante, surtout quand c’est la principale fenêtre sur l’actualité. Le cœur du problème : la “vérité illusoire” Un point clé (et très utile pour comprendre la désinformation) : plus une affirmation est répétée, plus elle devient familière… et plus elle peut sembler vraie. Ce mécanisme est connu sous le nom d’effet de vérité illusoire. La revue de psychologie “Judging Truth” explique que, quand on évalue la vérité, notre cerveau utilise plusieurs indices : un biais de vérité (dans la vie courante, beaucoup d’énoncés sont vrais, donc on “penche” souvent vers la croyance), la fluidité (“c’est facile à traiter, donc ça a l’air vrai”), et la mémoire des faits + des sources (qu’on peut consulter, mais qu’on ne consulte pas toujours). Dans un feed, tu reçois justement une pluie d’énoncés courts, répétés, formatés pour être fluides. Autrement dit : un environnement idéal pour que la familiarité se transforme en “ça doit être vrai”. Ce que la lecture approfondie change, concrètement La lecture profonde ne “donne pas raison”. Elle fait mieux : elle change la façon dont on fabrique une opinion. Lire en profondeur, c’est : choisir sa vitesse (ralentir sur le difficile, accélérer sur le simple) ; relier les idées entre elles ; vérifier la cohérence interne ; imaginer d’autres interprétations ; et, très souvent, accepter un petit inconfort : confusion, irritation, doute. Dit autrement : la lecture approfondie entraîne le cerveau à passer du mode “réaction” au mode “élaboration”. C’est exactement ce que souligne Maryanne Wolf : la lecture profonde est un outil majeur pour développer empathie et pensée critique, et aider à discerner le vrai du faux ; à condition de l’entretenir comme une compétence, pas comme un réflexe automatique. BookTok, Bookstagram : pas juste des vitrines, des “ateliers de lecture” On pourrait croire que les réseaux sont condamnés au zapping. Pourtant, certaines communautés font l’inverse : elles utilisent le réseau pour revenir au long, au “fini”, au “lu en entier”. C’est là que BookTok (sur TikTok) et Bookstagram (sur Instagram) ont un intérêt très concret : On n’y échange pas seulement des titres, on y échange des expériences de lecture. On ne se contente pas de “j’ai vu passer ce livre” : on parle d’un livre terminé, donc d’un parcours complet. On transforme une activité solitaire en activité sociale : recommandations, débats, analyses, émotions partagées. Or, socialiser un effort le rend plus tenable. Et lire un livre en entier, c’est déjà faire un pas énorme contre le régime “extrait permanent”. Un petit détour par la sémantique générale : le monde n’est pas la carte La sémantique générale (dans l’esprit de Alfred Korzybski) nous rappelle trois choses simples… et très actuelles : La carte n’est pas le territoire. Un post, un thread, une vidéo : ce sont des cartes (des représentations), pas “le réel”. La lecture approfondie te redonne le réflexe de te demander : “Qu’est-ce que ce texte représente ? Qu’est-ce qu’il laisse de côté ?” Non-A : une chose n’est pas identique à elle-même à travers le temps.“La situation”, “les gens”, “le monde” évoluent. Le feed fige souvent tout en slogans. Un livre, lui, rend la nuance et la temporalité plus visibles. Indexation et datation. Au lieu de “c’est vrai / c’est faux”, on apprend à dire :“c’est vrai-pour-moi-ici-et-maintenant”, “selon telle source”, “à telle date”, “dans tel contexte”. C’est une hygiène mentale autant qu’intellectuelle. Un protocole simple : 7 jours pour retrouver la lecture tranquille Tu peux proposer ça à tes lecteurs (et ça marche très bien en duo, style “club minimaliste”) : Jour 1–2 : 10 minutes, texte court (nouvelle, essai, poésie). Jour 3–4 : 15 minutes, début d’un roman/doc. Jour 5–6 : 1 chapitre par jour. Jour 7 : discussion (avec un proche, ou via BookTok/Bookstagram) : “ce que j’ai compris”, “ce qui m’a résisté”, “ce que ça a changé en moi”. Règle d’or : pas de multitâche. Téléphone hors champ. Même si c’est imparfait, l’important est de réhabituer le cerveau à “tenir un fil”. Pourquoi c’est bon pour la santé mentale Parce que la lecture profonde agit comme un contre-rythme : elle ralentit la course ; elle remet de la cohérence là où le flux disperse ; elle réintroduit de la maîtrise (“je choisis mon texte, ma vitesse, mon moment”) ; elle transforme l’inquiétude en compréhension, et parfois en empathie. Et surtout : elle redonne une expérience rare aujourd’hui : être présent à une pensée sans être aspiré par la suivante. L'analyse en vidéo : Le podcast : Références : Torres, J. T., & Saerys-Foy, J. (2026). Article sur lecture approfondie vs doomscrolling (republication). Brashier, N. M., & Marsh, E. J. (2020). Judging Truth. Annual Review of Psychology, 71, 499–515. UCLA School of Education & Information Studies (2025). Article/interview : Maryanne Wolf: Deep Reading a Tool for Attaining Empathy, Critical Thinking Skills. Shabahang, R. (2024). Étude sur doomscrolling, anxiété existentielle et misanthropie (Computers in Human Behavior Reports).
- Le tout premier nom d’auteur qu’on connaisse est féminin : Enheduanna
On se raconte souvent une histoire confortable : aux origines de la littérature, il y aurait d’abord des homme, des “pères fondateurs”, des figures tutélaires, des noms gravés dans le marbre de nos manuels. Sauf que, si l’on pose une question simple : quel est le premier nom d’auteur (au sens d’une personne identifiée par son nom comme producteur d’un texte) dont nous ayons connaissance ? la réponse qui revient le plus souvent chez les historiens et les institutions culturelles est déroutante, et franchement réjouissante : le premier nom d’auteur connu est celui d’une femme : Enheduanna. Une femme, un nom, une époque Enheduanna vit au IIIe millénaire avant notre ère, dans la Mésopotamie antique (l’actuel Irak, pour situer). Elle est connue comme grande prêtresse à Ur, et la tradition la présente aussi comme fille de Sargon d’Akkad , une figure majeure de l’époque. Mais son importance dépasse largement la politique ou la religion : elle est associée à un corpus de textes en sumérien , notamment des hymnes, et surtout à une idée presque moderne : un “je” qui assume une parole . Ce que ça veut dire exactement : “premier nom d’auteur” Là, je verrouille une nuance essentielle (parce que c’est elle qui rend l’affirmation “béton”) : Enheduanna n’est pas “la première personne à écrire” . L’écriture existait déjà, et énormément de textes anciens circulent sans auteur identifié . En revanche, elle est souvent présentée comme la première autrice nommée : la première figure dont le nom apparaît comme celui d’une personne à qui l’on associe une œuvre. Dit autrement : le point révolutionnaire n’est pas seulement le texte, c’est la signature (ou l’identification) : l’émergence de l’autorat. Pourquoi elle a été effacée si longtemps Il y a plusieurs raisons (et elles se renforcent entre elles) : Biais culturel : l’histoire “canonique” de la littérature, telle qu’on l’a longtemps racontée en Occident, met au centre la Grèce et Rome, puis saute à des auteurs masculins devenus emblématiques. Résultat : ce qui précède (et surtout ce qui vient de Mésopotamie) est souvent relégué au rang de “pré-histoire” culturelle. Biais de l’anonymat : quand une grande partie des textes antiques sont anonymes, on finit par confondre “absence de nom” et “absence d’auteur”. Or, l’absence de nom ne dit pas “personne”, elle dit “nous ne savons pas” ; et ce flou a souvent profité au récit traditionnel. Biais de la preuve : les chercheurs rappellent que les manuscrits originaux de son vivant ne nous sont pas parvenus ; les textes existent via des copies plus tardives, ce qui ouvre des débats sur l’attribution, le rôle des scribes, et la manière dont la tradition a fixé son nom. Et pourtant, malgré ces prudences, des sources solides (encyclopédies, institutions muséales, notices académiques) continuent à la présenter comme la plus ancienne autrice nommée . Pourquoi c’est un symbole fort (même avec la nuance) Parce que cette histoire nous oblige à distinguer deux choses : L’ancienneté des textes (très ancienne), L’apparition d’un auteur identifié (beaucoup plus rare, et culturellement décisive). Et là, Enheduanna devient une bascule : elle incarne l’idée qu’à l’aube de la littérature, il y a déjà non seulement des récits, mais aussi une voix , une personne située, nommée, inscrite dans le monde social et politique, qui parle et qu’on peut désigner. C’est aussi, au passage, une manière de rappeler que “l’origine” n’est pas un point unique : c’est une constellation. Mais dans cette constellation, le premier nom qui brille est féminin. Analyse en vidéo : Le podcast :
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