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NOTE D’INTENTION : ÉTIOLOGIE DU CYCLE DE MAUGIS.

  • Photo du rédacteur: Benoît CARON
    Benoît CARON
  • 2 juin
  • 9 min de lecture
(Synthèse de la conférence « Les Récits de l’Ardenne, de Benoît J. CARON »)

En termes de « propagande », la chanson de geste se distingue du récit homérique en cela qu’elle ne cherche pas tant à donner une histoire à un peuple qu’à le conforter dans sa croyance d’un État fort et légitime.

Basée sur des figures fortes et souvent interchangeables, la geste transpose les actes héroïques à l’époque où les enjeux méritent d’être défendus :

Religion, justification des guerres, des croisades, renforcement d’un pouvoir lui-même lié à cette religion, la geste est un récit sillonné de par ses références et fortement reproductible dans le temps et l’espace.

S’il se tient à une zone géographique donnée (ici, l’Ardenne), ce récit ne communique que peu ou très mal avec les autres récits possibles que sont l’Histoire en premier lieu, les mythes (le paganisme en l’occurrence) et enfin les légendes.


La geste en tant que trame narrative.

Si le personnage de la chanson de geste ne brille pas, et c’est un euphémisme, par sa profondeur, il n’en demeure pas moins que ces récits ont ensemencé toute une Europe d’un imaginaire qui n’a cessé d’être réinventé dans ses formes les plus importantes.

Mais cette matière de France est d’une richesse considérable au vu des textes qui sont parvenus jusqu’à nous et ne peut en aucun cas se résumer à Roland et aux Quatre Fils Aymon. Véritable Lore avant l’heure, les auteurs tardifs ont même tenté – il est vrai souvent à l’aide de grosses ficelles – de relier ces récits par une généalogie aussi alambiquée qu’audacieuse, voire contradictoire.

Cependant, il est possible, voire nécessaire, de recréer une trame pertinente permettant à un récit unique de coexister au sein du labyrinthe narratif de la geste.

Cela nécessite des sacrifices.

Dans un premier temps, ces sacrifices relèvent de la chronologie, si ce n’est de la pertinence historique, que nous verrons par la suite.

Pour le Cycle de Maugis, il a été crucial de replacer les différents évènements de la Geste de Doon de Mayence dans un ordre bien précis de manière à ce qu’ils s’enchaînent efficacement. Au début du récit, Roland est mort, Charlemagne pas encore Empereur, Beuves d’Aygremont est bien vivant ainsi que Vivien et Espiet. Cela tord évidemment la geste originelle qui aimait à faire coexister défunts et vivants avec un aplomb qui nous échappe. Mais la cohérence, nous le savons, n’était pas le but de la geste : c’était une belle histoire, distrayante, agréable à entendre, et un mensonge satisfaisant passe toujours mieux qu’une vérité complexe.

Le Cycle n’ayant pas pour vertu le discours politique mais la valorisation d’un territoire par ses récits, il m’a donc semblé que la chanson de geste pouvait être celle qui méritait de pouvoir subir les plus fortes contraintes, de pouvoir être ajustée, voire tordue pour la bonne cause – ce qui est ironique, j’en conviens.

Si l’on reste dans la structure temporelle du récit, la progression elle-même a été contrainte.

Le développement de la narration est particulièrement fort dans le Cycle pour ce qui se déroule avant la libération de Bayard. En effet, dans un récit moderne, la psychologie des personnages, leur passé, leurs interactions avec leur univers sont primordiaux si l’on veut créer de la profondeur au texte, envisager un lore pertinent et donner du corps à l’intrigue. Ces considérations, inutiles dans la geste, ne peuvent pas être ignorées en fantasy moderne.

La structure spatiale de la chanson de geste est à l’image de l’iconographie de l’époque : on chevauche quelques jours à peine et l’on passe de la Sicile à Tolède en Espagne. Ces incongruités posent évidemment de gros problèmes en termes de cohérence spatiale. Dans un récit moderne, le voyage a presque plus d’importance que la destination en elle-même, ce qui a pour conséquence inéluctable une modification profonde des enjeux narratifs et une polarisation distincte sur des moments différents du récit.


Un lieu central dans le Cycle de Maugis.

L’Ardenne étant au cœur du Cycle, il n’est donc pas étonnant d’y retrouver la demeure du Duc d’Aygremont. Cependant, dans la chanson de geste de Maugis d’Aigremont, le château devait se trouver au bord de la mer, ou tout du moins d’un estuaire. En revanche, on n’y trouve pas de situation géographique précise. Dans le Beuves d’Aigremont, cependant, la mer et le fleuve disparaissent au profit d’une prairie assez vaste pour contenir l’armée de Charlemagne. Là encore, pas de lieu précis, mais nous sommes encore face à une incohérence.

Alors pourquoi cette transposition ?

Parce que, finalement, tout se finit en Ardenne. Bayard s’y réfugie (quand il ne périt pas dans la Meuse, voire même le Rhin dans certaines versions de la geste), les quatre fils Aymon y bâtissent leur forteresse et revendiquent être nés en Ardenne, et enfin Maugis y finit sa vie en ermite. Cette fusion mythopoétique assumée trouve là une logique parfaite : on revient toujours là où l’on est né, là où l’on a passé son enfance, heureux qui comme Ulysse…


L’Histoire en tant que toile de fond cohérente.

Dans la geste, Charlemagne est Empereur, vit à Paris à l’époque des croisades et possède des chevaliers.

Ce postulat est historiquement aussi fiable qu’un Napoléon se rendant à l’île d’Elbe en jet privé.

Il m’est donc apparu que rendre à Karolus l’époque qui appartient à Karolus serait un pari qui ferait gagner au Cycle une crédibilité particulièrement forte.


Des personnages historiques qui se frottent à la Geste.

Fort heureusement, ce défi avait ses facilités : certains personnages, à l’instar de Charlemagne, existent à la fois dans la geste et dans l’Histoire réelle.

C’est le cas par exemple de Guillaume de Gellone (Guillaume d’Orange) qui, avec son cousin, futur empereur, nous permet de faire le pont, certes avec quelques aménagements surtout du côté de la geste, entre les deux récits.

D’autres personnages sont tout simplement absents de la geste.

Il s’agit par exemple du Pape Léon III, de Winigise de Spolète, d’Haroun Al Rachid et de bien d’autres.

Les transposer dans le récit n’a, de manière étonnante, pas été si compliqué à mettre en œuvre. Ils possèdent en effet de manière intrinsèque une telle verve romanesque qu’à aucun moment ils ne dénotent dans le récit. Le Pape survit à un impressionnant attentat en 799, Winigise le sauve dans une opération d’une telle audace qu’il est surprenant que le cinéma ne s’en soit pas encore vraiment emparé, Haroun est au cœur des mille et une nuits et s’offre le luxe d’offrir à l’empereur franc un rarissime éléphant albinos et une horloge à clepsydre… Sans compter que les nombreuses zones d’ombre entourant leur vie permettent à la fantasy de s’y glisser avec délectation sans pour autant fragiliser la rigueur historique recherchée.


Les mythes comme fondement du lore.

L’Ardenne est un haut lieu du paganisme que Charlemagne, habitué à ses forêts, sièges de ses meilleures parties de chasse, a combattu avec la dernière énergie.

Ce paganisme portait un nom et a même donné son nom à l’Arduenna silva : Arduinna.

Mais elle n’était pas seule. Cernunnos y a longtemps fait planer l’ombre de ses bois de cervidé et fait briller ses torques, véritable lien entre les croyances de l’empire romain et celles des Gaulois. C’est d’ailleurs également le cas pour Arduinna, de nombreuses recherches l’attestent.

Ailleurs, dans le cycle, on retrouve des Divinités souvent secondaires, comme Angelos, Kerberos (Cerbère), Moloch, Cybèle, Ishtar, très éloignée de l’Ardenne, mais participant au terreau de l’intrigue.

Ces divinités anciennes ajoutent une base cohérente avec la fracture en cours au 8e siècle : le Christianisme veut effacer jusqu’aux traces des anciennes croyances et, quand il n’y parvient pas, il feint le syncrétisme et les absorbe.


Les légendes comme récit populaire

Beaucoup de régions en Europe sont riches de leurs légendes et l’Ardenne, loin s’en faut, n’y coupe pas.

Les légendes n’ont pas, contrairement à la geste, la finalité de rendre un peuple fier et confiant, mais de le protéger et de lui enseigner le bon sens sans pour autant faire appel au dogme officiel. Le rayon d’action de la légende est généralement limité à quelques villages, une vallée enclavée, une forêt retirée. C’est cet aspect vernaculaire qui les rend fragiles dans le temps : si on ne les fait pas vivre, elles s’éteignent faute de descendance orale dont la tradition est bien souvent l’unique vecteur.

Si certaines ont vu leur popularité dépasser les murs de leur village, c’est parce qu’elles étaient suffisamment romanesques, marquantes, pour que leur lieu de naissance perde l’ascendant sur leur fond.

Parfois, les poètes s’en sont emparées, les rendant, pour le coup, immortelles.

En Ardenne, les légendes font partie du patrimoine local et se perpétuent grâce à des prescripteurs de renom, comme Pierre Dubois, ou plus récemment au travers d’un ouvrage édité par la Société des Écrivains Ardennais aux magnifiques illustrations de Cyril Barreaux.

On ne compte plus les créatures dont la seule motivation consiste à entraîner les enfants dans les marais, à les perdre dans les bois, ou encore à les noyer dans le premier étang venu. On ne compte plus non plus les diables en tout genre venus berner le paysan et qui repart la queue entre les jambes. Les dames blanches sont légion, meurtries dans leur amour innocent (ou pas). Les Nutons, quant à eux, forment le petit peuple, et les Verboucs, immenses et cornus, rappellent que la forêt n’est pas le meilleur endroit pour se promener gentiment la nuit. Cet échantillon est loin, très loin d’être exhaustif.

Dans le Cycle, les légendes s’intègrent au récit parfois à leur périphérie. On en croise les protagonistes, on assiste presque à leur réalisation, mais toujours elles accompagnent le récit comme si elles étaient indissociables du lieu.

L’un des exemples les plus saillants est Marie de Salm dont la Maison est bien connue en Wallonie. Sorte de Burdinal au féminin, elle incarne la vengeance et l’amour trahi dans la légende du Xe siècle de Berthe de La Roche. Dans le Cycle, ce n’est pas au Diable que Marie vend son âme, mais à Oriande qui l’aidera, avec le zèle qu’on lui connaît, à se venger. Plus tard, elle rejoindra Maugis dans sa quête pour aller libérer Bayard.

Oriande se trouve d’ailleurs être très à propos pour illustrer le syncrétisme du Cycle. Personnage de la geste, elle se fond avec le tissu légendaire de l’Ardenne, empiète sur les prérogatives d’Arduinna, se révèle dans des noms mythologiques comme Cybèle ou Ishtar, côtoie Héliodore de Catane, et devise courtoisement avec le stratège de Sicile, Michel Ganglianos... en l’espace de quinze jours.

Ce pivot narratif, ambivalent et polymorphe, constitue le centre de gravité des récits que le Cycle de Maugis tente d’unifier. Cette volonté singulière, d’autres l’ont eue avant moi ; mais ici, c’est de l’Ardenne que l’on parle et, en l’occurrence, il me semble que cette prodigieuse région mérite de posséder son Odyssée, même si cela devient ma Tour Sombre.


Sources et références

Les références suivantes correspondent aux textes-sources et aux études documentaires mobilisés pour la conception du Cycle et pour les éléments évoqués dans cette note d’intention. Les ressources numériques ont été consultées le 1er juin 2026.

Textes de la geste et matière épique

– Maugis d’Aigremont. L’histoire de Maugis d’Aygremont et de Vivian son frère, en laquelle est contenu comme ledit Maugis, à l’aide d’Oriande la Fée, conquiert Bayard et Sorgalant, 1668. Source : Bibliothèque nationale de France, Gallica. [Consultable en ligne]

– FOURNIER-LANZONI, Rémi, et DEVARD, Jérôme, Maugis d’Aigremont, chanson de geste, suivie de La Mort de Maugis, Paris, L’Harmattan, coll. « Littérature classique : textes et commentaires », 2014, 284 p., ISBN 978-2-343-02918-4. [Consultable en ligne]

– BOUTET, Dominique (dir.), La Geste de Doon de Mayence dans ses manuscrits et dans ses versions, Paris, Honoré Champion, coll. « Colloques, congrès et conférences sur le Moyen Âge », no 19, 2014, 295 p., ISBN 978-2-7453-2797-0. [Consultable en ligne]

Histoire carolingienne et personnages historiques

– ÉGINHARD, Vie de Charlemagne, édition et traduction de Louis Halphen, Paris, Honoré Champion, 1923. [Consultable en ligne]

– TESSIER, Georges, Charlemagne : textes de Charlemagne, Éginhard, Alcuin, Hincmar, Notker, Thégan, Théodulphe, les Annales royales et les capitulaires de Charlemagne, Paris, Albin Michel, coll. « Le Mémorial des siècles », 1967.

– FAVIER, Jean, Charlemagne, Paris, Fayard, 1999.

– IOGNA-PRAT, Dominique, « La figure idéale du laïc constructeur (Languedoc, Aquitaine, Île-de-France, IXe-XIIIe siècle) », dans Entre histoire et épopée. Les Guillaume d’Orange, Toulouse, Presses universitaires du Midi, 2006, p. 85-115. [Consultable en ligne]

Ardenne, mythes, divinités et syncrétismes

– ROUSSEAU, Félix, « Les Carolingiens et l’Ardenne », Bulletin de la Classe des lettres et des sciences morales et politiques, t. 48, 1962, p. 187-221. DOI : 10.3406/barb.1962.54528. [Consultable en ligne]

– CLAVEL-LÉVÊQUE, Monique, « Les syncrétismes gallo-romains : structures et finalités », dans Puzzle gaulois. Les Gaules en mémoire. Images - Textes - Histoire, Besançon, Université de Franche-Comté, 1989, p. 337-388. [Consultable en ligne]

– KÜNZEL, Rudi, trad. Françoise Chevy, « Paganisme, syncrétisme et culture religieuse populaire au haut Moyen Âge. Réflexions de méthode », Annales. Économies, Sociétés, Civilisations, 47e année, no 4-5, 1992, p. 1055-1069. DOI : 10.3406/ahess.1992.279091. [Consultable en ligne]

– LÉONET, Alexandre, « Cernunnos : approche historiographique d’une figure emblématique gauloise », dans Imagination et construction mentale. La fabrique du discours scientifique, Pessac, Ausonius Éditions, coll. Schol@, 2022, p. 47-61. DOI : 10.46608/schola1.9782356135032.5. [Consultable en ligne]

Légendes, folklore et patrimoine ardennais

– MEYRAC, Albert, Traditions, coutumes, légendes et contes des Ardennes comparés avec les traditions, légendes et contes de divers pays, préface de Paul Sébillot, Charleville, Imprimerie du Petit Ardennais, 1890, X-592 p. [Consultable en ligne]

– Château féodal de La Roche-en-Ardenne, « La légende de Berthe », ressource patrimoniale consacrée à la tradition de Berthe de La Roche et de la dame de Salm. [Consultable en ligne]

– ANSPACH, Nicolas, « Pierre Dubois & Xavier Fourquemin : “Il est important de sacraliser l’enfance” », ActuaBD, 8 juin 2009 ; entretien où Pierre Dubois évoque les forêts de légendes ardennaises, les nutons et les Quatre Fils Aymon. [Consultable en ligne]




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