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- Qu’est-ce qu’une chanson de geste ? Et pourquoi nous parle-t-elle encore aujourd’hui ?
Chevaliers, guerres de lignages, souverains colériques, trahisons, héros hors normes, chevaux fabuleux, épées légendaires, géants, fées et enchanteurs… À première vue, tout cela pourrait appartenir à un roman de fantasy. Pourtant, il faut remonter plusieurs siècles avant Tolkien, bien avant l’apparition même du mot fantasy, pour rencontrer certains de ces personnages. Ils appartiennent aux chansons de geste, l’une des grandes formes de la littérature médiévale française. Et si leurs vers ne sont plus familiers au grand public, leurs héros, eux, n’ont jamais complètement disparu. Roland. Charlemagne. Les Quatre Fils Aymon. Bayard. Maugis d’Aigremont. Autant de noms qui ont traversé les siècles, les livres, les légendes locales, les traditions populaires et, aujourd’hui encore, l’imaginaire contemporain. Mais qu’est-ce exactement qu’une chanson de geste ? Et surtout : pourquoi continuons-nous, parfois sans même nous en rendre compte, à raconter ses histoires ? La chanson de geste : raconter les hauts faits Le mot « geste » vient du latin gesta : les choses accomplies, les actions remarquables, les exploits. Une chanson de geste est donc, littéralement, un récit consacré aux hauts faits. Le genre apparaît dans la littérature française médiévale à partir du XIᵉ siècle et connaît plusieurs siècles de développement. Ces récits mettent généralement en scène des héros guerriers confrontés à des conflits politiques, familiaux ou religieux. L’honneur, la fidélité, le lignage, la vengeance, la guerre et la relation au souverain y occupent une place considérable. À l’origine, il ne s’agit pas de romans en prose. Les chansons de geste sont de longs poèmes narratifs composés de laisses, c’est-à-dire de groupes de vers liés par des sonorités communes. L’exemple le plus célèbre reste évidemment La Chanson de Roland. Première page de La Chanson de Roland, manuscrit d’Oxford — auteur anonyme — domaine public, Wikimedia Commons. Mais Roland est loin d’être seul. Au fil des siècles s’est constitué un immense ensemble de personnages et de récits : Renaut de Montauban, les Quatre Fils Aymon, Maugis d’Aigremont, Huon de Bordeaux, Girart de Roussillon et bien d’autres. Certains textes atteignent des dimensions considérables. La version en vers de Maugis d’Aigremont, composée au début du XIIIᵉ siècle selon les Archives de littérature du Moyen Âge, compte ainsi 9 078 alexandrins organisés en laisses monorimes. Nous sommes donc loin de la petite légende populaire transmise en quelques paragraphes. Il s’agit d’une véritable littérature épique. Charlemagne, héros d’un passé déjà légendaire Une grande partie de ces récits gravite autour de Charlemagne. Mais il faut immédiatement éviter un piège. Le Charlemagne des chansons de geste n’est pas nécessairement le Charlemagne de l’Histoire. La distance entre les événements racontés et leur mise en littérature peut atteindre plusieurs siècles. Le cas de La Chanson de Roland est exemplaire. L’arrière-garde de l’armée de Charlemagne est effectivement attaquée à Roncevaux en 778. Mais les sources historiques attribuent l’attaque à des Basques. Dans la chanson, plusieurs siècles plus tard, les adversaires deviennent des Sarrasins. Le récit a transformé l’événement. Pourquoi ? Parce que la chanson de geste ne cherche pas à pratiquer l’histoire scientifique telle que nous la concevons aujourd’hui. Elle utilise le passé. Elle le modèle. Elle projette sur lui les préoccupations, les valeurs et les conflits du monde dans lequel elle est racontée. Le Charlemagne historique devient alors un personnage littéraire. Le VIIIᵉ siècle devient un âge héroïque. Et les personnages qui l’entourent finissent eux aussi par appartenir davantage à la légende qu’à la chronique. C’est peut-être l’une des raisons de leur formidable longévité. Des histoires qui finissent par former un univers Un phénomène particulièrement fascinant apparaît lorsqu’on observe ces textes dans leur ensemble. Les personnages circulent. Maugis possède sa propre chanson, mais appartient également au monde de Renaut de Montauban. Bayard passe d’un récit à l’autre. Charlemagne apparaît dans quantité de traditions différentes. Les familles s’entrecroisent. Les héros deviennent fils, cousins, oncles ou descendants les uns des autres. Au point que certains textes tardifs cherchent à organiser rétrospectivement ces personnages en grandes lignées. La Geste de Doon de Mayence en constitue un exemple remarquable. Différentes traditions épiques sont progressivement rattachées à une même famille fictive issue de Doon de Mayence. Gaufrey ira jusqu’à attribuer douze fils à Doon afin de relier plusieurs héros et plusieurs branches narratives. Il ne faut donc pas imaginer un auteur médiéval assis à son bureau établissant dès le départ l’arbre généalogique complet d’un immense univers littéraire. C’est presque l’inverse. Les récits existent, circulent et se transforment. Puis on tente de les relier. Les filiations elles-mêmes peuvent varier selon les textes et les manuscrits. Maugis en offre un excellent exemple : certaines traditions le font passer par la descendance de Vivien, tandis que d’autres présentent directement Maugis et Vivien comme fils de Beuves d’Aigremont. Pour un lecteur moderne habitué aux univers extrêmement codifiés, cela peut paraître déroutant. Mais cette instabilité est précisément une partie de la richesse de la matière médiévale. Elle est vivante. Maugis, Bayard, Oriande : quand le merveilleux entre dans la geste Toutes les chansons de geste n’accordent évidemment pas la même place au merveilleux. Mais certaines contiennent des éléments qui parlent immédiatement à l’imaginaire contemporain. Et Maugis d’Aigremont est particulièrement généreux en la matière. Maugis est lié à la magie. Oriande est une fée. Bayard est un cheval extraordinaire. Sorgalant est un géant. Le récit évoque enchantements, créatures fabuleuses et lieux hors du commun. Une édition imprimée de 1668 conservée par la Bibliothèque nationale de France résume d’ailleurs dans son titre quelques-unes des aventures de Maugis : l’aide d’Oriande la Fée, l’île de Boucaut, Roüart, un serpent gardant une roche, la conquête de Bayard et la rencontre avec Sorgalant. Maugis s’emparant du cheval Bayard, Loyset Liédet, XVe siècle — domaine public, Wikimedia Commons. Il serait pourtant trompeur de dire que la chanson de geste était déjà de la fantasy. La notion serait anachronique. Le merveilleux médiéval appartient à une conception du monde différente de la nôtre, où légendes, religion, folklore, miracles et récits héroïques ne se répartissent pas nécessairement dans les catégories modernes. Mais cela explique pourquoi ces textes peuvent aujourd’hui devenir une matière exceptionnellement féconde pour les écrivains de fantasy. Le terrain est déjà là. Les personnages aussi. Pourquoi ces histoires ont-elles survécu ? Parce qu’elles ont cessé très tôt d’appartenir uniquement aux textes qui les avaient fait naître. Certaines figures sont devenues des éléments du patrimoine collectif. Roland possède sa brèche dans les Pyrénées. Bayard laisse son nom sur des rochers, des lieux, des statues et des traditions populaires. Les Quatre Fils Aymon demeurent particulièrement présents dans les Ardennes françaises et belges. À Bogny-sur-Meuse, la silhouette rocheuse des Quatre Fils Aymon domine encore la vallée, Maugis y a son hermitage. À Dinant, Bayard possède son rocher. Ailleurs, d’autres sites revendiquent son passage. Le cheval Bayard portant les Quatre Fils Aymon, début du XIVᵉ siècle, BnF ms. fr. 766 — domaine public, Wikimedia Commons. Nous ne sommes plus seulement dans la littérature. Nous sommes dans ce moment particulier où un récit finit par s’inscrire dans un paysage. Les histoires ont engendré des lieux. Les lieux ont entretenu les histoires. Et les générations suivantes ont continué à les raconter. C’est probablement l’une des formes les plus puissantes de transmission littéraire. La chanson de geste dans notre imaginaire contemporain Nous ne lisons évidemment plus collectivement les chansons de geste comme elles pouvaient être reçues au Moyen Âge. Pourtant, une partie de leur mécanique narrative nous est remarquablement familière. Le héros possède une origine. Son lignage détermine une partie de son destin. Une guerre a commencé avant lui. Une arme peut posséder un nom et une histoire. Un cheval peut devenir un personnage. Les fidélités sont complexes. Les familles se déchirent. Le pouvoir royal n’est pas nécessairement présenté comme juste simplement parce qu’il est royal. Le héros peut même entrer en rébellion contre son souverain. C’est notamment ce qui rend la matière des Quatre Fils Aymon si intéressante. Nous sommes loin d’un univers où Charlemagne serait systématiquement le « bon roi » entouré de héros entièrement soumis. La geste peut mettre en scène la tension entre l’autorité et la loyauté familiale, entre le droit du souverain et celui du lignage. Ce conflit reste extraordinairement moderne. Les grandes sagas contemporaines utilisent encore ce genre de mécanique. Dynasties. Maisons. Serments. Trahisons. Armes légendaires. Territoires chargés de mémoire. Conflits entre fidélité individuelle et raison politique. Il ne s’agit pas de dire que la fantasy descend directement de la chanson de geste. Les influences de la fantasy moderne sont beaucoup plus nombreuses et complexes. Mais le lecteur contemporain peut reconnaître dans la geste certains mécanismes qu’il aime toujours retrouver dans les grands récits épiques. Du cycle médiéval au « lore » contemporain C’est probablement ici que le rapprochement devient le plus intéressant. Aujourd’hui, nous employons volontiers le mot lore pour désigner tout ce qui constitue la profondeur historique, mythologique et culturelle d’un univers. Le mot serait évidemment anachronique appliqué directement aux chansons de geste. Mais le phénomène qu’il décrit peut nous aider à comprendre leur extraordinaire richesse. Car chaque récit donne parfois l’impression qu’il n’est qu’une fenêtre ouverte sur quelque chose de beaucoup plus grand. Maugis possède une famille. Bayard possède une histoire. Charlemagne possède des ennemis et des alliés. Une querelle commencée dans un texte peut se prolonger ailleurs. Un personnage secondaire devient héros d’un autre récit. Le monde semble exister avant l’histoire racontée. Et il continue après elle. C’est précisément cette sensation que recherchent aujourd’hui beaucoup de lecteurs de fantasy. L’impression que le livre que l’on tient n’est qu’un fragment d’un monde beaucoup plus vaste. Pourquoi réécrire aujourd’hui les chansons de geste ? Parce que ces textes contiennent encore des histoires. Pas seulement des curiosités destinées aux médiévistes. Des histoires. Mais les réécrire impose à mon sens de ne pas simplement les recopier. Le lecteur contemporain n’attend plus exactement la même chose. Il s’intéresse davantage à la psychologie des personnages, aux conséquences de leurs actes, à leurs contradictions et à leurs zones d’ombre. Le héros épique peut alors devenir un personnage plus intérieur. La loyauté peut devenir dilemme. L’héroïsme peut avoir un prix. Le souverain peut avoir raison sur un point et tort sur un autre. Le merveilleux peut devenir un système cohérent. Et l’Histoire réelle peut reprendre sa place derrière la légende. C’est précisément à partir de cette rencontre que j’ai abordé le Cycle de Maugis. Non pour raconter à nouveau Maugis d’Aigremont. Mais pour poser une autre question : Et si ces légendes avaient réellement existé dans le monde de Charlemagne ? La chanson de geste fournit alors une mémoire. L’Histoire fournit le cadre. Les légendes ardennaises fournissent leur territoire. Et la fantasy permet de réunir ces éléments sans prétendre qu’ils ont jamais constitué une seule réalité. De la geste à la Dark Epic Lore Fantasy C’est aussi là qu’apparaît progressivement la notion de Dark Epic Lore Fantasy ( DELF ). Pas comme une tentative de rebaptiser la chanson de geste. Encore moins comme l’idée que la littérature médiévale aurait pratiqué de la fantasy sans le savoir. Mais comme une manière contemporaine de prolonger certains de ses mécanismes. L’épopée. La profondeur du monde. La mémoire des personnages. La permanence des légendes. Le poids de l’Histoire. Et surtout cette impression fondamentale qu’un récit n’est jamais complètement isolé de ceux qui l’ont précédé. La chanson de geste nous rappelle ainsi quelque chose de très simple. Nous n’avons pas inventé aujourd’hui le goût des grands univers. Nous avons seulement trouvé de nouveaux moyens de les raconter. Sources et références ARLIMA — Archives de littérature du Moyen Âge, « Maugis d’Aigremont, version en vers ».Datation du début du XIIIᵉ siècle, description des 9 078 alexandrins en laisses monorimes, manuscrits, éditions modernes et importante bibliographie consacrée notamment à Maugis, Oriande, Bayard et au merveilleux épique. Bibliothèque nationale de France — dossiers consacrés à la littérature épique médiévale et à La Chanson de Roland.Présentation du genre de la chanson de geste et du processus de transformation littéraire de l’événement historique de Roncevaux. Bibliothèque nationale de France / Gallica — Maugis d’Aigremont. L’histoire de Maugis d’Aygremont et de Vivian son frère…, édition de 1668.Témoin imprimé tardif de la matière de Maugis, mentionnant notamment Oriande la Fée, Bayard, Sorgalant et plusieurs épisodes merveilleux. Ferdinand Castets, Maugis d’Aigremont, chanson de geste, 1892-1893.Édition moderne importante du texte médiéval. Philippe Vernay, Maugis d’Aigremont, édition critique, 1980.Édition critique avec introduction, notes et glossaire. Rémi Fournier-Lanzoni et Jérôme Devard, Maugis d’Aigremont, chanson de geste suivie de La Mort de Maugis, L’Harmattan, 2014.Traduction française moderne des textes. Dominique Boutet et travaux consacrés au cycle de Doon de Mayence.Études sur la construction cyclique, les lignages épiques et les mécanismes d’intégration de traditions diverses dans la geste de Doon. Bibliothèque nationale de France — portail Fantasy, Anne Besson, « Les sous-genres de la fantasy, un vaste monde à découvrir ».Pour la distinction entre fantasy contemporaine, merveilleux médiéval et fantasy historique. Benoît J. Caron, Les Enfants de l’Obsidienne, Le Cycle de Maugis, tome II.La préface présente explicitement l’ouvrage comme un hommage à la chanson de geste et à la mythologie de la forêt d’Ardenne.
- Auteur indépendant : quand on vous demande de payer pour avoir le droit d’être vendu
Il existe une règle économique assez simple que même mon boulanger semble avoir comprise : lorsqu’il vend une baguette, c’est normalement le client qui paie. Dans le monde merveilleux du livre indépendant, certaines personnes ont cependant découvert un concept beaucoup plus innovant : faire payer le produit avant même de chercher à le vendre. Et comme le produit est un livre, on pourrait naïvement penser que celui qui paie sera le lecteur. Quelle adorable innocence. Le client, parfois, c’est l’auteur. J’ai récemment eu entre les mains un contrat de dépôt-vente proposé à des auteurs indépendants. Je ne citerai ni l’entreprise ni la librairie concernées, car le problème dépasse largement une enseigne particulière. Ce qui m’intéresse ici, c’est le mécanisme. Et le mécanisme est magnifique... Au sens où une tapette à souris est magnifique quand on n’est pas la souris. Bienvenue en librairie ! Sortez votre carte bancaire. Le principe du dépôt-vente est pourtant assez facile à comprendre. Un auteur dépose quelques exemplaires chez un libraire. Le libraire les expose. Lorsqu’un lecteur achète un exemplaire, le libraire conserve sa commission et reverse le reste. Il y a donc une logique plutôt saine : si le livre se vend, tout le monde gagne de l’argent. L’auteur. Le libraire. Éventuellement l’État, parce qu’il est toujours dans les parages lorsqu’une pièce tombe quelque part. Mais voici qu'apparaît une évolution particulièrement créative du concept. Dans le contrat que j'ai lu, l'auteur doit choisir entre deux formules : Première possibilité : payer 6 € par exemplaire déposé, somme non remboursable, avant toute vente. En échange, il percevra 95 % du prix public hors taxes lorsque l'exemplaire sera vendu. Deuxième possibilité : payer 9 € par exemplaire déposé. Cette somme sera remboursée… uniquement si le livre ne se vend pas. Lorsque le livre est vendu, l'auteur perçoit alors 70 % du prix public hors taxes. Oui. Relisez tranquillement. Avec la deuxième formule, les 9 € versés pour l'exemplaire vendu restent donc acquis au dépositaire, qui conserve également 30 % du prix de vente HT. C'est à cet instant que le dépôt-vente commence à ressembler à une discipline olympique de gymnastique comptable. Le formidable test du « zéro vente » Il existe une question extrêmement simple à poser lorsqu'on analyse ce genre de prestation : Que gagne l'intermédiaire si aucun lecteur n'achète aucun livre ? Prenons quinze exemplaires. Avec la première formule : 15 × 6 € = 90 €. Zéro vente. Zéro lecteur. Zéro chiffre d'affaires généré par les livres. Mais 90 € encaissés. Ce n'est évidemment pas illégal en soi : on peut parfaitement vendre une prestation d'exposition, de référencement ou de mise en rayon. Mais appelons alors les choses par leur nom. Ce n'est plus seulement du dépôt-vente. C'est aussi une prestation payante vendue à l'auteur. Et cette nuance est importante parce qu'elle permet de savoir qui est réellement le client. Le lecteur ? Ou l'écrivain ? Et maintenant, faisons vendre le livre. Mauvaise idée. La seconde formule produit quelque chose d'encore plus savoureux. L'auteur verse 9 € par exemplaire. Les 9 € lui sont remboursés si le livre reste invendu. En revanche, lorsqu'un lecteur achète enfin son ouvrage, la somme n'est plus remboursée et l'auteur reçoit seulement 70 % du prix HT. Ce qui nous conduit à une situation économiquement... fascinante : l'invendu peut devenir plus intéressant que le vendu. Nous touchons là une forme de poésie. Prenons, pour simplifier, un ouvrage dont le prix public hors taxes serait de 9 €. L'auteur percevrait 70 % : 9 × 70 % = 6,30 €. Mais il a versé 9 € pour cet exemplaire… Résultat : 6,30 € – 9 € = –2,70 €. Avant impression. Avant transport. Avant emballage. Avant même d'avoir bu le café nécessaire pour oublier ce qui vient de se passer. Le lecteur vient donc d'acheter votre livre. Félicitations. Vous avez perdu de l'argent. À ce niveau-là, on ne parle plus de retour sur investissement. On parle de retour de bâton. « Bonne nouvelle : votre livre s'est vendu ! » Imaginons la conversation. — Bonjour monsieur l'auteur, excellente nouvelle : nous avons vendu votre livre ! — Formidable ! Combien ai-je gagné ? — Alors… rien. — Ah. — Enfin si. Vous avez perdu de l'argent. — Pardon ? — Mais rassurez-vous, votre ouvrage a gagné en visibilité... Le mot est lâché. Visibilité. La kryptonite de l'auteur indépendant. Il suffit de prononcer ce mot pour que certaines propositions commerciales semblent soudain parfaitement raisonnables. Salon à 180 € ? Visibilité. Chronique payante ? Visibilité. Concours littéraire avec droits d'inscription ? Visibilité. Pack premium permettant de figurer pendant quarante-huit heures sur une page que personne ne consulte ? Visibilité. Votre rein gauche contre trois publications Instagram ? Visibilité ! La visibilité : cette monnaie extraordinaire que personne n'accepte au supermarché Attention : la visibilité a une valeur. Bien sûr. Une bonne librairie peut apporter des lecteurs. Un salon bien fréquenté peut vendre beaucoup de livres. Une campagne publicitaire efficace peut parfaitement justifier son coût. Le problème commence lorsqu'on utilise le mot « visibilité » comme une unité monétaire imaginaire permettant d'éviter une question beaucoup plus désagréable : qu'est-ce que j'obtiens concrètement en échange de mon argent ? Le contrat que j'ai reçu développe d'ailleurs longuement le dispositif destiné à attirer des visiteurs devant la librairie, notamment grâce à des tableaux d'auteurs classiques exposés à l'extérieur, assortis de notes et de signes graphiques destinés à susciter la curiosité des passants... Pourquoi pas. Mais entre : « Nous attirons des gens dans le magasin » et : « Ces gens vont voir votre livre, le prendre en main et l'acheter», il existe une petite distance : on l'appelle généralement le commerce. L'auteur indépendant : cet animal que l'on sait assoiffé Pourquoi ces offres existent-elles ? Parce qu'elles répondent à une véritable souffrance. L'auteur indépendant veut être lu. C'est même généralement pour cela qu'il écrit. Il a consacré des centaines, parfois des milliers d'heures à son roman. Il a corrigé son texte. Payé éventuellement une couverture. Financé ses exemplaires. Construit un site. Animé des réseaux sociaux. Participé à des salons. Supporté les remarques de tante Jacqueline qui lui demande tous les six mois : — Alors, ton petit livre, ça marche ? Et surtout, il rêve souvent d'une chose très symbolique : voir son ouvrage dans une vraie librairie. Pas sur son bureau. Pas sur Amazon (quoique, aussi) Pas dans le coffre de sa voiture entre une table pliante et trois kakémonos. Dans une librairie. Avec des étagères. Des lecteurs. Une caisse. Un libraire. Bref : la consécration. Et cette aspiration possède évidemment une valeur commerciale. Lorsque quelqu'un vous propose exactement ce dont vous rêvez, quelques dizaines d'euros peuvent soudain sembler dérisoires. 60 € ? Pourquoi pas. 90 € ? C'est le prix de la visibilité. 135 € ? Une opportunité pareille… Et voilà comment on transforme une aspiration légitime en marché. Le vrai test : qui supporte le risque ? Il existe une autre manière extrêmement simple d'analyser une proposition destinée aux auteurs. Regardez qui supporte quoi. L'auteur paie l'impression. L'auteur fournit les livres. L'auteur paie leur acheminement. L'auteur supporte les invendus. Dans le contrat étudié, il doit également récupérer les exemplaires restant après six mois. S'il ne le fait pas dans le délai supplémentaire prévu, la librairie peut notamment les donner, les détruire ou les mettre en vente à prix réduit. Et l'auteur paie en plus pour la mise en rayon. Cela commence à faire beaucoup de risques commerciaux portés par une seule personne. Indice : ce n'est pas le lecteur. Mais 95 %, c'est énorme ! Oui. C'est probablement la réaction attendue devant la première formule. 95 % reversés à l'auteur ! Formidable. Sauf qu'un pourcentage n'a de sens qu'après avoir regardé ce sur quoi il porte et ce qui a été payé auparavant. Supposons que je vous dise : « Benoît, excellente nouvelle : je te reverse 100 % de tes ventes ! » Ça paraît extraordinaire. Puis j'ajoute : « Il faut simplement me verser 400 € avant de commencer. » Tout à coup, les 100 % deviennent moins érotiques. C'est exactement pourquoi les offres commerciales doivent toujours être ramenées à une équation extrêmement triviale : argent encaissé – argent dépensé = argent réellement gagné. Étonnamment, cette formule n'apparaît presque jamais en lettres dorées dans les brochures commerciales. Le petit syndrome de la pioche Le phénomène dépasse largement les librairies. Une véritable économie s'est développée autour des auteurs indépendants. Et soyons précis : toutes les prestations destinées aux auteurs ne sont évidemment pas mauvaises. Un correcteur professionnel travaille. Un graphiste travaille. Un attaché de presse travaille. Un imprimeur travaille. Un organisateur de salon travaille. Il est parfaitement normal qu'ils soient rémunérés. Le problème apparaît lorsqu'un modèle se présente implicitement comme un moyen de vendre des livres, alors que sa rentabilité dépend surtout de la vente de prestations… aux gens qui écrivent les livres. La différence est fondamentale. Une entreprise qui gagne de l'argent principalement lorsque des lecteurs achètent vos ouvrages possède un intérêt économique assez proche du vôtre : elle veut que vos livres se vendent. Une entreprise qui gagne déjà correctement sa vie lorsque vous payez pour essayer de vendre vos ouvrages peut parfaitement survivre à votre absence totale de lecteurs. Elle a déjà vendu quelque chose. À vous. Le questionnaire anti-pigeon Avant de payer pour une « opportunité » destinée à faire connaître un livre, cinq minutes avec une calculatrice peuvent éviter quelques déconvenues. Posez simplement ces questions : Combien l'entreprise gagne-t-elle si aucun livre n'est vendu ? Combien gagne-t-elle réellement lorsqu'un livre est vendu ? Que me reste-t-il une fois retirés le coût d'impression, les frais fixes, la commission et le transport ? Quelles actions de promotion sont explicitement garanties, plutôt que simplement évoquées ? Qui supporte les pertes, les détériorations et les invendus ? Et surtout : est-ce que je gagne davantage lorsque mon livre se vend que lorsqu'il reste dans un carton ? Cette dernière question paraît absurde. Elle ne l'est manifestement plus. Non, tout ce qui est payant n'est pas une arnaque Il faut également éviter la facilité inverse. Demander de l'argent à un auteur n'est pas automatiquement scandaleux. Une librairie indépendante possède des charges. Du personnel. Un loyer. De l'espace limité. Gérer quinze références obscures que personne ne réclame possède un coût réel. On peut donc parfaitement imaginer une prestation payante transparente : « Vous payez X euros pour six mois d'exposition, voici exactement ce que nous faisons, voici où votre livre sera placé et voici notre rémunération sur les ventes. » Libre ensuite à l'auteur d'estimer que cela vaut son argent. Ce qui devient beaucoup plus gênant, c'est le brouillage entre distribution, promotion et vente d'une prestation à l'auteur, particulièrement lorsque la présentation fait miroiter une reconnaissance ou une visibilité difficilement mesurable. Le vocabulaire compte. Les chiffres davantage. Qui est le client ? C'est finalement la seule question que je retiens. Dans le monde normal du livre : l'auteur écrit. L'éditeur publie éventuellement. Le diffuseur diffuse. Le libraire vend. Et le lecteur paie. Lorsque la chaîne commence à fonctionner à l'envers et que chacun se tourne vers l'auteur en lui tendant une facture, il peut être utile de s'interroger. Parce qu'un auteur indépendant n'est pas seulement quelqu'un qui produit des livres. C'est également quelqu'un qui espère. Et l'espoir est une matière première extraordinaire : renouvelable, abondante et particulièrement facile à monétiser. Alors la prochaine fois que quelqu'un vous promet de « donner de la visibilité » à votre roman, ne refusez pas nécessairement... Souriez. Sortez votre calculatrice. Et posez cette toute petite question : « Très bien. Et si je ne vends aucun livre, combien gagnez-vous ? » Si votre interlocuteur commence soudain à tousser… Vous venez peut-être d'économiser 90 €. Et quinze livres.
- Qui est Maugis d’Aigremont dans la chanson de geste originelle et quelle est sa principale différence avec le Maugis d’Aygremont du Cycle ?
Bien avant de devenir le personnage central d’un cycle de fantasy contemporaine, Maugis d’Aigremont appartenait déjà à l’un des grands ensembles légendaires du Moyen Âge français. Magicien, chevalier, stratège, voleur à l’occasion, maître du cheval Bayard et adversaire redoutable de Charlemagne, il occupe une place singulière dans la littérature épique médiévale. Pourtant, son nom est aujourd’hui bien moins connu que ceux de Roland, de Merlin ou des quatre fils Aymon. Maugis constitue pourtant l’un des personnages les plus étonnants de la matière carolingienne : un héros capable de manier l’épée aussi bien que l’enchantement, d’affronter des monstres comme de tromper un empereur, et de passer du monde féerique aux champs de bataille sans jamais appartenir complètement à l’un ou à l’autre. Le Cycle de Maugis ne cherche pas simplement à raconter une nouvelle fois ses exploits. Il reprend la matière médiévale, la replace dans un monde carolingien historiquement construit et pose une question que la chanson de geste ne formulait qu’indirectement : qui est véritablement l’homme derrière l’enchanteur ? Un héros médiéval éclipsé par les quatre fils Aymon Maugis apparaît d’abord dans la tradition liée à Renaut de Montauban, plus connue aujourd’hui sous le titre de Chanson des quatre fils Aymon. Renaud, Allard, Guichard et Richard sont les fils du duc Aymon. Après un conflit meurtrier avec la cour impériale, ils entrent en rébellion contre Charlemagne. Leur fuite, leurs combats et leur extraordinaire cheval Bayard ont profondément marqué l’imaginaire populaire, particulièrement dans les Ardennes et dans les vallées de la Meuse. Maugis est leur cousin. Il ne constitue pas un simple compagnon supplémentaire : il est souvent celui qui rend leur résistance possible. Lorsque la force ne suffit plus, Maugis intervient. Il déjoue les pièges, crée des illusions, transforme les apparences, franchit les lignes ennemies et ridiculise les puissants. Renaud représente volontiers la prouesse chevaleresque ; Maugis apporte l’intelligence, la magie et la ruse. Le personnage ayant rencontré un certain succès, les auteurs médiévaux lui ont progressivement donné sa propre histoire. Comme cela se produit souvent dans les cycles épiques, on a voulu raconter ses « enfances », c’est-à-dire expliquer sa naissance, sa formation et l’origine de ses attributs légendaires. C’est ainsi qu’est née, au XIIIe siècle, la chanson de geste intitulée Maugis d’Aigremont. Le texte est anonyme. Sa datation précise reste discutée : plusieurs spécialistes la situent dans la première moitié du XIIIe siècle, tandis que d’autres proposent une période un peu plus tardive. Différents manuscrits en ont conservé des versions parfois divergentes, auxquelles se sont ajoutées, à partir de la fin du Moyen Âge, des adaptations en prose. L’édition imprimée de 1668 conservée par la Bibliothèque nationale de France appartient à cette postérité. Son titre, particulièrement développé, résume déjà une grande partie du programme héroïque : Maugis, aidé d’Oriande la Fée, se rend sur l’île de Boucaut, se déguise en diable, enchante un démon, tue le serpent qui garde une roche, conquiert Bayard et affronte le géant Sorgalant. Tout un roman de fantasy avant que le terme n’existe. Aigremont ou Aygremont ? Les deux formes apparaissent dans la tradition. L’orthographe médiévale n’est pas fixée comme la nôtre. Les copistes, imprimeurs et adaptateurs peuvent employer des graphies différentes selon leur époque, leur région ou le manuscrit qu’ils reproduisent. On rencontre donc Aigremont, Aygremont et quelques variantes plus rares. Le document imprimé de 1668 conservé sur Gallica emploie lui-même « Maugis d’Aigremont » dans son titre principal, puis « Maugis d’Aygremont » dans son développement. Le choix d’« Aygremont » dans le Cycle de Maugis ne désigne donc pas un personnage totalement étranger au héros ancien. Il inscrit au contraire la réécriture contemporaine dans la souplesse même de la tradition manuscrite. Une chanson de geste déjà traversée par la fantasy La chanson de geste raconte généralement les exploits guerriers de héros liés à Charlemagne, à ses vassaux ou aux grandes familles féodales. Elle exalte la prouesse, le lignage, la fidélité, l’honneur et la défense de la chrétienté. Mais Maugis d’Aigremont appartient à une phase relativement tardive du genre. Au XIIIe siècle, les frontières entre l’épopée carolingienne et le roman merveilleux sont devenues plus perméables. Les fées, les enchantements, les voyages lointains et certaines influences de la matière arthurienne pénètrent progressivement dans les récits épiques. Maugis se trouve précisément à ce carrefour. Son univers reste celui des barons, des sièges, des lignages et des guerres féodales. Pourtant, on y rencontre également une fée souveraine, un enchanteur formé à Tolède, des métamorphoses, des démons, des monstres, des armes merveilleuses et un cheval dont les capacités défient les lois ordinaires du monde. Le texte ne cesse ainsi d’osciller entre deux logiques. D’un côté, Maugis doit retrouver sa famille, défendre son lignage, gagner sa place parmi les chevaliers et servir les intérêts de sa parenté. De l’autre, son éducation, ses pouvoirs et ses compagnons le rattachent à un monde magique qui échappe partiellement aux règles de la société féodale. Il est à la fois dedans et dehors. C’est probablement l’une des raisons pour lesquelles il conserve une telle modernité. L’enfant séparé de son lignage Dans la chanson médiévale, Maugis est le fils du duc Beuves d’Aigremont. Il vient au monde avec un frère jumeau, Vivien. Leur naissance devrait assurer la continuité et la puissance du lignage. Elle provoque au contraire une série de ruptures. Dans le désordre causé par une attaque, les deux enfants sont séparés de leur famille et l’un de l’autre. Maugis est emporté, puis abandonné sur les rivages de Sicile. Alors qu’il se trouve sans défense, menacé par les bêtes sauvages, il est découvert par Oriande. La fée reconnaît progressivement l’importance de l’enfant. Elle le recueille et l’emmène dans son château de Rocheflor, également nommé Rosefleur dans certaines versions. Maugis y grandit loin de sa famille et du territoire auquel son nom le rattache. Dès son enfance, le héros possède donc une double appartenance. Par le sang, il vient d’Aigremont et appartient à l’une des grandes familles de la geste. Par son éducation, il dépend de la fée Oriande, de son château merveilleux et de l’univers méditerranéen où se rencontrent la Sicile, l’Orient légendaire et les savoirs magiques. La chanson raconte ainsi moins la naissance d’un héros que sa fabrication. Maugis ne devient pas exceptionnel parce qu’il serait simplement né avec tous ses pouvoirs. Il est recueilli, éduqué, initié et soumis à des épreuves. Son identité résulte de la rencontre entre un héritage familial et un apprentissage surnaturel. Oriande, bien davantage qu’une fée secourable Oriande joue un rôle fondamental dans la chanson de geste. Elle sauve Maugis, le protège et organise son éducation. Son frère Baudri, enchanteur savant, participe à la formation du jeune garçon. Maugis apprend les arts, les sciences et les procédés magiques, puis perfectionne son savoir dans la ville de Tolède. Dans l’imaginaire médiéval, Tolède représente volontiers un lieu de connaissances mystérieuses. La cité est associée aux sciences, à l’astronomie, aux traductions venues du monde arabe et, dans la littérature, aux arts occultes. Envoyer Maugis à Tolède revient à lui donner accès à un savoir qui dépasse les compétences ordinaires du chevalier occidental. Oriande ne se contente cependant pas de faire de lui un magicien. Elle l’introduit également dans le monde chevaleresque et finit par l’adouber. Chez Maugis, les deux apprentissages ne sont jamais véritablement séparés : sa magie sert sa chevalerie, tandis que son courage lui permet d’accomplir ce que ses enchantements seuls ne pourraient réaliser. La relation entre Oriande et son protégé reste toutefois plus ambiguë qu’une simple relation entre une mère adoptive et son enfant. La tradition médiévale lui donne aussi une dimension affective et amoureuse qui peut surprendre le lecteur contemporain. Oriande appartient à cette catégorie de fées qui recueillent le héros, le forment, désirent parfois le retenir et doivent finalement accepter de le voir rejoindre le monde des hommes. Elle est une protectrice, mais également une gardienne du seuil. Elle ouvre à Maugis les portes du merveilleux. Elle ne peut cependant empêcher le jeune homme de chercher son origine, son lignage et sa propre voie. La conquête de Bayard : l’épreuve qui fait le héros Bayard n’est pas simplement un cheval particulièrement rapide. Dans toute la tradition des quatre fils Aymon, il constitue une puissance à part entière. Il comprend les hommes, franchit des distances extraordinaires, adapte parfois sa taille au nombre de cavaliers qu’il transporte et semble posséder sa propre volonté. La chanson de Maugis d’Aigremont raconte comment Maugis devient son premier maître. Bayard est retenu sur l’île volcanique de Boccan ou Boucaut. Il est enchaîné et gardé par plusieurs créatures monstrueuses. Pour l’atteindre, Maugis doit affronter un démon, un serpent et un dragon. Il utilise alternativement la force, la ruse et l’enchantement. L’épisode résume parfaitement son personnage. Un chevalier traditionnel aurait probablement vaincu les monstres par la seule puissance de son bras. Un magicien de roman aurait pu les neutraliser depuis une tour ou par une formule. Maugis combine les deux approches. Il accepte le combat, mais refuse de se soumettre aux règles de l’affrontement quand l’intelligence lui offre une solution plus efficace. Il se déguise, ensorcelle ses adversaires, les trompe et frappe lorsqu’il le faut. Bayard finit par le reconnaître. Cette reconnaissance possède une valeur presque sacrée. Maugis ne s’empare pas simplement d’une monture : il est accepté par une créature faée que personne d’autre ne pouvait maîtriser. La conquête de Bayard confirme donc son statut de chevalier, d’enchanteur et de héros élu par le merveilleux. Plus tard, Maugis obtiendra également l’épée Froberge, devenue Floberge dans d’autres traditions. Le cheval et l’épée forment les deux grands attributs de sa légitimité héroïque. Le fait qu’ils soient ensuite associés à Renaud de Montauban permet à la chanson de Maugis de rejoindre celle des quatre fils Aymon. Maugis devient ainsi le détenteur originel des merveilles qui feront la gloire de son cousin. Il ne se contente pas d’entrer dans la légende : il fournit à une autre légende ses instruments les plus célèbres. Chevalier, enchanteur et « larron » Les textes médiévaux et les études consacrées au personnage emploient souvent l’expression de « larron enchanteur ». Le mot ne doit pas être compris uniquement dans son sens moderne. Maugis peut voler, certes, mais sa fonction est surtout celle d’un maître de la ruse. Il change d’apparence, se déguise, manipule les perceptions et retourne contre ses adversaires les certitudes sur lesquelles repose leur pouvoir. Il peut se présenter sous les traits d’un pèlerin, d’un homme d’Église ou d’un autre personnage respectable. À Tolède, il recourt à la métamorphose. Devant les armées de Charlemagne, il invente des histoires suffisamment vraisemblables pour franchir les barrages et détourner les convois. Son arme la plus dangereuse n’est donc ni son épée ni même sa magie. C’est sa compréhension des autres. Maugis sait ce que ses adversaires veulent entendre. Il connaît leurs peurs, leurs vanités, leurs croyances et leurs habitudes. Sa magie amplifie cette intelligence, mais ne la remplace pas. Cette caractéristique le distingue de nombreux héros épiques. Roland doit être reconnu par l’éclat de sa vaillance. Maugis peut gagner précisément parce qu’il n’est pas reconnu. Il ne cherche pas toujours à apparaître plus grand qu’il ne l’est. Il accepte de devenir invisible, ridicule ou méprisable si le déguisement lui permet d’atteindre son objectif. En cela, il ressemble parfois davantage à Ulysse qu’à Roland. Un adversaire intime de Charlemagne Dans la tradition de Renaut de Montauban, Maugis devient l’un des ennemis les plus personnels de Charlemagne. Il ne cherche pas nécessairement à conquérir l’Empire ni à remplacer le souverain. Son pouvoir agit d’une manière beaucoup plus corrosive : il montre que l’autorité impériale peut être trompée. Charlemagne dispose des armées, de la justice, des serments et de la puissance symbolique du trône. Maugis possède les apparences, les passages secrets et l’art de rendre le pouvoir impuissant face à ce qu’il ne comprend pas. Chaque fois que l’empereur croit l’avoir capturé, identifié ou dominé, l’enchanteur lui échappe. Chaque fois que l’ordre impérial prétend enfermer le monde dans une hiérarchie stable, Maugis introduit une possibilité imprévue. Leur opposition dépasse donc le conflit entre deux individus. Charlemagne représente la centralisation, la règle et la volonté de soumettre les grands lignages à une même autorité. Maugis incarne la mobilité, l’ancienne magie, la fidélité familiale et la résistance de ceux qui refusent d’être entièrement absorbés par le pouvoir impérial. L’un gouverne en imposant un ordre visible. L’autre survit en rappelant que le monde conserve toujours une part d’invisible. Un héros plus complexe qu’un simple magicien Maugis est parfois présenté comme le « Merlin » des quatre fils Aymon. La comparaison permet de comprendre rapidement sa fonction, mais elle reste imparfaite. Merlin est volontiers prophète, conseiller des rois et témoin d’un destin qu’il connaît parfois à l’avance. Maugis agit davantage dans l’immédiat. Il combat, vole, chevauche, improvise, ment et prend des risques physiques. Il n’observe pas l’épopée depuis ses marges : il s’y jette. Il n’est pas davantage un paladin classique. Sa force n’est jamais séparée de l’ambiguïté. Il sert son lignage, mais utilise des procédés que l’éthique chevaleresque pourrait condamner. Il appartient au camp chrétien, mais son pouvoir vient d’un enseignement magique et d’un monde féerique que le christianisme médiéval regarde avec méfiance. Maugis se tient donc au croisement de plusieurs traditions : l’épopée carolingienne, qui lui donne son lignage et ses combats ; le roman merveilleux, qui lui donne Oriande, Bayard et les enchantements ; la figure du trickster, qui lui permet de renverser les puissants par l’intelligence ; et le récit initiatique, qui raconte comment un enfant séparé de sa famille devient maître de sa propre légende. Cette combinaison explique probablement sa remarquable postérité. Le personnage a circulé dans les littératures française, néerlandaise, allemande et italienne. Il a survécu aux transformations de la chanson de geste, aux mises en prose et aux réécritures de la Renaissance. Maugis est un personnage de passage. Il franchit les frontières géographiques, sociales, religieuses et littéraires. Ce que le Cycle de Maugis conserve de la chanson originelle Le Maugis d’Aygremont du Cycle n’efface pas son ancêtre médiéval. Le lecteur retrouve les éléments essentiels de la légende : Aygremont, Oriande, Bayard, Vivien, Sorgalant, Rocheflor, Bocan, la magie, le lignage et l’ombre grandissante de Karolus Magnus. La fonction hybride du personnage demeure également. Maugis n’est pas seulement un combattant ni seulement un sorcier. Il appartient simultanément à la chevalerie, au merveilleux et à un monde plus ancien que celui que l’Empire cherche à construire. Le Cycle conserve aussi l’importance de la transmission. Maugis ne surgit pas tout armé dans le récit. Ses pouvoirs, ses connaissances et sa manière de regarder le monde viennent de rencontres, d’enseignements et d’épreuves. Enfin, la réécriture respecte la dimension épique du matériau. Les enjeux familiaux, politiques et surnaturels dépassent rapidement le destin individuel. Comme dans une chanson de geste, les choix personnels peuvent provoquer la chute d’un domaine, le déplacement d’une armée ou la transformation d’un royaume. Le Cycle ne prend donc pas le nom de Maugis comme un simple ornement médiéval. Il reprend la structure profonde de sa légende. Mais il en déplace le centre. La principale différence : de la maîtrise à l’identité Sans dévoiler les événements du Cycle, la différence essentielle peut être formulée ainsi : le Maugis médiéval est principalement un héros de la maîtrise ; le Maugis du Cycle est un héros de l’identité. Dans la chanson de geste, Maugis apprend, conquiert et agit. Le récit s’intéresse avant tout à la naissance de ses capacités et à la succession de ses exploits. Il doit gagner Bayard, acquérir une épée, retrouver son lignage, vaincre ses adversaires et prendre sa place dans l’histoire des grandes familles épiques. La question dominante est : que peut accomplir Maugis ? Le Cycle pose une autre question : qui devient-on lorsque les autres, la magie, le temps et le destin ont contribué à vous transformer ? Cette différence ne signifie pas que le Maugis médiéval serait dépourvu de personnalité. Il possède au contraire une énergie, une intelligence et une insolence remarquables. Mais la chanson de geste exprime principalement son caractère par ses actes. La fantasy contemporaine peut entrer plus profondément dans ses contradictions. Elle peut explorer la mémoire, la vulnérabilité, le doute, la responsabilité et le prix du pouvoir. Elle peut montrer ce qui se passe à l’intérieur d’un héros lorsque sa vie appartient simultanément à une famille, à une fée, à une prophétie, à une époque et à une légende qui semble déjà écrite pour lui. Dans la chanson, l’identité de Maugis finit par être révélée. Dans le Cycle, l’identité devient elle-même un territoire d’aventure. Le récit commence d’ailleurs avec Guilhem d’Aygremont, un enfant attiré par une forêt interdite. Le lecteur ne découvre pas immédiatement le grand enchanteur tel que la tradition l’a figé. Il rencontre d’abord un garçon curieux, impatient, parfois imprudent, entouré de personnes qui l’aiment, le protègent, lui cachent certaines choses ou espèrent décider de son avenir. La légende médiévale est déjà là, mais elle n’est encore qu’une possibilité. C’est ce qui donne au Cycle sa tension particulière : le lecteur peut connaître le nom de Maugis sans savoir de quelle manière Guilhem deviendra cet homme — ni ce que cette transformation exigera de lui. Une autre différence essentielle : l’Histoire redevient réelle La chanson de geste place ses personnages dans le monde de Charlemagne, mais elle ne constitue pas une reconstitution historique de l’époque carolingienne. Comme beaucoup de textes médiévaux, elle projette sur le passé les structures, les préoccupations et les mentalités du temps où elle est écrite. Les barons de Charlemagne y ressemblent souvent à des seigneurs des XIIe et XIIIe siècles. Les relations politiques, les armes, les comportements et les conflits religieux appartiennent davantage à l’univers mental des auteurs qu’au VIIIe siècle réel. Le Cycle de Maugis prend le chemin inverse. Il replace l’action en 799, alors que Karolus Magnus n’est pas encore empereur. La date du futur couronnement approche, la Renaissance carolingienne transforme les savoirs, le christianisme renforce son emprise et les anciennes croyances sont progressivement repoussées hors du monde officiel. La magie ne vient pas remplacer l’Histoire : elle s’insère dans ses silences. Cette décision modifie profondément le personnage de Maugis. Il n’est plus seulement un héros vivant dans un passé épique indéfini. Il devient l’un des acteurs d’un moment de bascule : celui où un monde cherche à s’unifier, tandis qu’un autre comprend qu’il pourrait disparaître. Sa magie prend dès lors une portée politique, culturelle et presque existentielle. Être Maugis ne signifie plus seulement posséder des pouvoirs. Cela signifie appartenir à quelque chose que l’Histoire est peut-être en train d’effacer. Pourquoi lire le Cycle après avoir découvert la chanson de geste ? Il n’est pas nécessaire d’avoir lu le texte médiéval pour entrer dans le Cycle de Maugis. Le lecteur peut découvrir Guilhem, Oriande, Bayard et Aygremont sans connaître leur postérité légendaire. L’histoire fonctionne par elle-même, avec ses propres règles, ses propres mystères et ses propres enjeux. Mais la connaissance de la chanson de geste crée un second niveau de lecture. Un nom apparemment anodin devient une promesse. Un lieu rappelle un épisode ancien. Une arme, un cheval ou une relation possèdent une profondeur supplémentaire. Le lecteur reconnaît parfois la silhouette du récit médiéval, puis constate que le Cycle s’engage dans une direction inattendue. Cette relation ne repose pas sur la simple citation. Le Cycle agit plutôt comme une fouille archéologique de l’imaginaire. Il reprend les fragments de la geste — un enfant perdu, une fée, un cheval enchaîné, un frère séparé, un empereur menaçant — et cherche ce qui pourrait exister entre eux. Que ressent l’enfant recueilli par la fée ? Que devient une famille après sa disparition ? Que veut réellement Oriande ? Que représente Bayard avant de devenir le cheval légendaire de Renaud ? Comment la magie peut-elle survivre dans un monde qui se prépare à la condamner ? Et surtout : comment un être humain peut-il devenir un personnage dont la légende a déjà retenu le nom ? Du héros accompli à l’homme en devenir Le Maugis d’Aigremont du XIIIe siècle est déjà un héros lorsqu’il entre véritablement dans l’action. Son éducation lui a donné les moyens d’affronter le monde. Ses aventures démontrent sa valeur, son courage et la supériorité de son intelligence. Le Maugis d’Aygremont du Cycle reste plus longtemps exposé au regard du lecteur. On le voit avant le mythe. On découvre ses attaches, ses hésitations, ses blessures et les forces qui cherchent à orienter son existence. Ses pouvoirs ne le placent pas au-dessus de l’humanité : ils rendent parfois son humanité plus difficile à préserver. C’est là que la réécriture contemporaine rejoint profondément la chanson de geste tout en la renouvelant. Le héros médiéval prouve qui il est par ce qu’il accomplit. Le héros moderne doit parfois accomplir l’inverse : comprendre qui il est avant de savoir ce qu’il doit faire. Maugis demeure donc bien Maugis. Le chevalier, l’enchanteur et le stratège n’ont pas disparu. Mais derrière ces figures légendaires apparaît un homme dont la plus grande aventure pourrait ne pas être de vaincre un monstre, de tromper un empereur ou de libérer un cheval faé. Le Maugis du XIIIe siècle conquiert Bayard, Floberge et sa place dans la geste. Celui du Cycle doit d’abord conquérir quelque chose de plus incertain : lui-même. Sources et références Sources médiévales et éditions Anonyme, Maugis d’Aigremont, chanson de geste du XIIIe siècle. La notice ARLIMA recense les principaux manuscrits, les éditions de Ferdinand Castets et de Philippe Vernay ainsi que les traductions modernes. Ferdinand Castets, éd., Maugis d’Aigremont, chanson de geste, texte établi d’après le manuscrit de Peterhouse et complété à l’aide des manuscrits de Paris et de Montpellier, Montpellier, Coulet, 1893. Référence et accès recensés par ARLIMA. Philippe Vernay, éd., Maugis d’Aigremont, chanson de geste, édition critique avec introduction, notes et glossaire, Berne, Francke, collection « Romanica Helvetica », no 93, 1980. Rémi Fournier-Lanzoni et Jérôme Devard, Maugis d’Aigremont, chanson de geste, suivie de La Mort de Maugis, présentation et traduction, Paris, L’Harmattan, 2014. L’introduction présente Maugis comme chevalier, magicien et « larron enchanteur », et résume sa formation, sa conquête de Bayard et son rôle dans le cycle de Renaut de Montauban. Maugis d’Aigremont. L’Histoire de Maugis d’Aygremont et de Vivian son frère, édition en prose imprimée à Troyes par Nicolas Oudot en 1668, exemplaire numérisé par Gallica/Bibliothèque nationale de France. Études critiques Philippe Verelst, « L’Enchanteur d’épopée : prolégomènes à une étude sur Maugis », Romanica Gandensia, vol. 16, 1976, p. 118-162. Anne Berthelot, « L’Autre Monde féerique comme distorsion de l’Orient dans Maugis d’Aigremont, Huon de Bordeaux et Le Roman d’Auberon », dans L’Épopée romane, actes du XVe Congrès international de la Société Rencesvals, 2002, t. II, p. 647-653. Pascale Haugeard, « Le Magicien voleur et le roi marchand. Essai sur le don dans Renaut de Montauban », Romania, t. 123, 2005. L’étude examine notamment la fonction de Maugis auprès des quatre fils Aymon et son antagonisme particulier avec Charlemagne. ARLIMA, « Le Cycle de Renaut de Montauban », ensemble comprenant Beuve d’Aigremont, Renaut de Montauban, Maugis d’Aigremont, La Mort de Maugis et Vivien de Monbranc. Sources relatives au Cycle de Maugis Benoît J. Caron, Froidmont, Le Cycle de Maugis, tome I, version 2026. Le roman introduit Guilhem d’Aygremont, son attirance pour la forêt de Froidmont et les premiers éléments de son devenir légendaire. Benoît J. Caron, Les Enfants de l’Obsidienne, Le Cycle de Maugis, tome II, version illustrée 2025. La préface revendique explicitement l’héritage de la chanson de geste, de la mythologie ardennaise et du contexte précédant le couronnement de Karolus Magnus. Benoît J. Caron, Les Chaînes d’Argent, Le Cycle de Maugis, tome III, version finale 2026. L’ouvrage approfondit la relation entre identité, mémoire, magie, Histoire et destin. Analyse des rapports et des différences avec la Chanson de geste de Maugis d’Aygremont dans les trois premiers tomes du Cycle de Maugis. Cette étude souligne le passage d’un héros principalement défini par l’action épique à un personnage davantage introspectif, traversé par les questions de libre arbitre et d’identité.
- Une petite étape pour Le Cycle de Maugis
Il y a des nouvelles que l’on accueille avec prudence, mais aussi avec une certaine émotion. Ces derniers jours, j’ai découvert que la page Wikipédia consacrée au Cycle de Maugis avait été conservée à l’issue d’un débat d’admissibilité. Le bandeau qui signalait une vérification nécessaire a disparu. Il reste désormais une simple ébauche, ce qui est tout à fait normal pour une œuvre encore jeune, indépendante, et appelée à se construire dans le temps. Je ne veux pas donner à cet événement une portée qu’il n’a pas. Wikipédia ne remet pas de médaille, ne consacre pas une œuvre, ne remplace pas les lecteurs, les libraires, les chroniqueurs, les rencontres, les discussions, ni les heures passées à écrire. Une encyclopédie ne remplace pas les lecteurs, mais elle signale parfois qu’une œuvre commence à laisser une empreinte. Pour moi, cette étape compte surtout symboliquement. Le Cycle de Maugis est né d’un conte, d’un attachement profond aux Ardennes, d’un dialogue avec les chansons de geste, avec l’Histoire carolingienne, avec les légendes locales, et avec cette envie très simple : raconter une grande aventure enracinée ici, dans cette terre de forêts, de pierres, de rivières, de mémoire et de mystère. Voir cette aventure trouver peu à peu sa place, même modestement, dans l’espace public, est un encouragement. Cela ne change rien au travail à accomplir. Il reste des pages à écrire, des personnages à suivre, des promesses à tenir, des sources à consolider, des lecteurs à rencontrer. Mais c’est un jalon. Et, quelque part, cela ressemble assez bien au chemin de Maugis lui-même : rien n’arrive par la grande porte, rien n’est jamais acquis d’avance. Il faut avancer, ruser parfois, tenir bon souvent, accepter les détours, compter sur quelques alliés fidèles, et continuer malgré les doutes. Merci à celles et ceux qui lisent, commentent, chroniquent, partagent, encouragent, questionnent, corrigent et accompagnent cette aventure depuis ses débuts. Le Cycle de Maugis poursuit sa route. Et moi, je retourne à l’écriture du Tome IV du Cycle....
- NOTE D’INTENTION : ÉTIOLOGIE DU CYCLE DE MAUGIS.
(Synthèse de la conférence « Les Récits de l’Ardenne, de Benoît J. CARON ») En termes de « propagande », la chanson de geste se distingue du récit homérique en cela qu’elle ne cherche pas tant à donner une histoire à un peuple qu’à le conforter dans sa croyance d’un État fort et légitime. Basée sur des figures fortes et souvent interchangeables, la geste transpose les actes héroïques à l’époque où les enjeux méritent d’être défendus : Religion, justification des guerres, des croisades, renforcement d’un pouvoir lui-même lié à cette religion, la geste est un récit sillonné de par ses références et fortement reproductible dans le temps et l’espace. S’il se tient à une zone géographique donnée (ici, l’Ardenne), ce récit ne communique que peu ou très mal avec les autres récits possibles que sont l’Histoire en premier lieu, les mythes (le paganisme en l’occurrence) et enfin les légendes. La geste en tant que trame narrative. Si le personnage de la chanson de geste ne brille pas, et c’est un euphémisme, par sa profondeur, il n’en demeure pas moins que ces récits ont ensemencé toute une Europe d’un imaginaire qui n’a cessé d’être réinventé dans ses formes les plus importantes. Mais cette matière de France est d’une richesse considérable au vu des textes qui sont parvenus jusqu’à nous et ne peut en aucun cas se résumer à Roland et aux Quatre Fils Aymon. Véritable Lore avant l’heure, les auteurs tardifs ont même tenté – il est vrai souvent à l’aide de grosses ficelles – de relier ces récits par une généalogie aussi alambiquée qu’audacieuse, voire contradictoire. Cependant, il est possible, voire nécessaire, de recréer une trame pertinente permettant à un récit unique de coexister au sein du labyrinthe narratif de la geste. Cela nécessite des sacrifices. Dans un premier temps, ces sacrifices relèvent de la chronologie, si ce n’est de la pertinence historique, que nous verrons par la suite. Pour le Cycle de Maugis, il a été crucial de replacer les différents évènements de la Geste de Doon de Mayence dans un ordre bien précis de manière à ce qu’ils s’enchaînent efficacement. Au début du récit, Roland est mort, Charlemagne pas encore Empereur, Beuves d’Aygremont est bien vivant ainsi que Vivien et Espiet. Cela tord évidemment la geste originelle qui aimait à faire coexister défunts et vivants avec un aplomb qui nous échappe. Mais la cohérence, nous le savons, n’était pas le but de la geste : c’était une belle histoire, distrayante, agréable à entendre, et un mensonge satisfaisant passe toujours mieux qu’une vérité complexe. Le Cycle n’ayant pas pour vertu le discours politique mais la valorisation d’un territoire par ses récits, il m’a donc semblé que la chanson de geste pouvait être celle qui méritait de pouvoir subir les plus fortes contraintes, de pouvoir être ajustée, voire tordue pour la bonne cause – ce qui est ironique, j’en conviens. Si l’on reste dans la structure temporelle du récit, la progression elle-même a été contrainte. Le développement de la narration est particulièrement fort dans le Cycle pour ce qui se déroule avant la libération de Bayard. En effet, dans un récit moderne, la psychologie des personnages, leur passé, leurs interactions avec leur univers sont primordiaux si l’on veut créer de la profondeur au texte, envisager un lore pertinent et donner du corps à l’intrigue. Ces considérations, inutiles dans la geste, ne peuvent pas être ignorées en fantasy moderne. La structure spatiale de la chanson de geste est à l’image de l’iconographie de l’époque : on chevauche quelques jours à peine et l’on passe de la Sicile à Tolède en Espagne. Ces incongruités posent évidemment de gros problèmes en termes de cohérence spatiale. Dans un récit moderne, le voyage a presque plus d’importance que la destination en elle-même, ce qui a pour conséquence inéluctable une modification profonde des enjeux narratifs et une polarisation distincte sur des moments différents du récit. Un lieu central dans le Cycle de Maugis. L’Ardenne étant au cœur du Cycle, il n’est donc pas étonnant d’y retrouver la demeure du Duc d’Aygremont. Cependant, dans la chanson de geste de Maugis d’Aigremont, le château devait se trouver au bord de la mer, ou tout du moins d’un estuaire. En revanche, on n’y trouve pas de situation géographique précise. Dans le Beuves d’Aigremont, cependant, la mer et le fleuve disparaissent au profit d’une prairie assez vaste pour contenir l’armée de Charlemagne. Là encore, pas de lieu précis, mais nous sommes encore face à une incohérence. Alors pourquoi cette transposition ? Parce que, finalement, tout se finit en Ardenne. Bayard s’y réfugie (quand il ne périt pas dans la Meuse, voire même le Rhin dans certaines versions de la geste), les quatre fils Aymon y bâtissent leur forteresse et revendiquent être nés en Ardenne, et enfin Maugis y finit sa vie en ermite. Cette fusion mythopoétique assumée trouve là une logique parfaite : on revient toujours là où l’on est né, là où l’on a passé son enfance, heureux qui comme Ulysse… L’Histoire en tant que toile de fond cohérente. Dans la geste, Charlemagne est Empereur, vit à Paris à l’époque des croisades et possède des chevaliers. Ce postulat est historiquement aussi fiable qu’un Napoléon se rendant à l’île d’Elbe en jet privé. Il m’est donc apparu que rendre à Karolus l’époque qui appartient à Karolus serait un pari qui ferait gagner au Cycle une crédibilité particulièrement forte. Des personnages historiques qui se frottent à la Geste. Fort heureusement, ce défi avait ses facilités : certains personnages, à l’instar de Charlemagne, existent à la fois dans la geste et dans l’Histoire réelle. C’est le cas par exemple de Guillaume de Gellone (Guillaume d’Orange) qui, avec son cousin, futur empereur, nous permet de faire le pont, certes avec quelques aménagements surtout du côté de la geste, entre les deux récits. D’autres personnages sont tout simplement absents de la geste. Il s’agit par exemple du Pape Léon III, de Winigise de Spolète, d’Haroun Al Rachid et de bien d’autres. Les transposer dans le récit n’a, de manière étonnante, pas été si compliqué à mettre en œuvre. Ils possèdent en effet de manière intrinsèque une telle verve romanesque qu’à aucun moment ils ne dénotent dans le récit. Le Pape survit à un impressionnant attentat en 799, Winigise le sauve dans une opération d’une telle audace qu’il est surprenant que le cinéma ne s’en soit pas encore vraiment emparé, Haroun est au cœur des mille et une nuits et s’offre le luxe d’offrir à l’empereur franc un rarissime éléphant albinos et une horloge à clepsydre… Sans compter que les nombreuses zones d’ombre entourant leur vie permettent à la fantasy de s’y glisser avec délectation sans pour autant fragiliser la rigueur historique recherchée. Les mythes comme fondement du lore. L’Ardenne est un haut lieu du paganisme que Charlemagne, habitué à ses forêts, sièges de ses meilleures parties de chasse, a combattu avec la dernière énergie. Ce paganisme portait un nom et a même donné son nom à l’Arduenna silva : Arduinna. Mais elle n’était pas seule. Cernunnos y a longtemps fait planer l’ombre de ses bois de cervidé et fait briller ses torques, véritable lien entre les croyances de l’empire romain et celles des Gaulois. C’est d’ailleurs également le cas pour Arduinna, de nombreuses recherches l’attestent. Ailleurs, dans le cycle, on retrouve des Divinités souvent secondaires, comme Angelos, Kerberos (Cerbère), Moloch, Cybèle, Ishtar, très éloignée de l’Ardenne, mais participant au terreau de l’intrigue. Ces divinités anciennes ajoutent une base cohérente avec la fracture en cours au 8e siècle : le Christianisme veut effacer jusqu’aux traces des anciennes croyances et, quand il n’y parvient pas, il feint le syncrétisme et les absorbe. Les légendes comme récit populaire Beaucoup de régions en Europe sont riches de leurs légendes et l’Ardenne, loin s’en faut, n’y coupe pas. Les légendes n’ont pas, contrairement à la geste, la finalité de rendre un peuple fier et confiant, mais de le protéger et de lui enseigner le bon sens sans pour autant faire appel au dogme officiel. Le rayon d’action de la légende est généralement limité à quelques villages, une vallée enclavée, une forêt retirée. C’est cet aspect vernaculaire qui les rend fragiles dans le temps : si on ne les fait pas vivre, elles s’éteignent faute de descendance orale dont la tradition est bien souvent l’unique vecteur. Si certaines ont vu leur popularité dépasser les murs de leur village, c’est parce qu’elles étaient suffisamment romanesques, marquantes, pour que leur lieu de naissance perde l’ascendant sur leur fond. Parfois, les poètes s’en sont emparées, les rendant, pour le coup, immortelles. En Ardenne, les légendes font partie du patrimoine local et se perpétuent grâce à des prescripteurs de renom, comme Pierre Dubois, ou plus récemment au travers d’un ouvrage édité par la Société des Écrivains Ardennais aux magnifiques illustrations de Cyril Barreaux. On ne compte plus les créatures dont la seule motivation consiste à entraîner les enfants dans les marais, à les perdre dans les bois, ou encore à les noyer dans le premier étang venu. On ne compte plus non plus les diables en tout genre venus berner le paysan et qui repart la queue entre les jambes. Les dames blanches sont légion, meurtries dans leur amour innocent (ou pas). Les Nutons, quant à eux, forment le petit peuple, et les Verboucs, immenses et cornus, rappellent que la forêt n’est pas le meilleur endroit pour se promener gentiment la nuit. Cet échantillon est loin, très loin d’être exhaustif. Dans le Cycle, les légendes s’intègrent au récit parfois à leur périphérie. On en croise les protagonistes, on assiste presque à leur réalisation, mais toujours elles accompagnent le récit comme si elles étaient indissociables du lieu. L’un des exemples les plus saillants est Marie de Salm dont la Maison est bien connue en Wallonie. Sorte de Burdinal au féminin, elle incarne la vengeance et l’amour trahi dans la légende du Xe siècle de Berthe de La Roche. Dans le Cycle, ce n’est pas au Diable que Marie vend son âme, mais à Oriande qui l’aidera, avec le zèle qu’on lui connaît, à se venger. Plus tard, elle rejoindra Maugis dans sa quête pour aller libérer Bayard. Oriande se trouve d’ailleurs être très à propos pour illustrer le syncrétisme du Cycle. Personnage de la geste, elle se fond avec le tissu légendaire de l’Ardenne, empiète sur les prérogatives d’Arduinna, se révèle dans des noms mythologiques comme Cybèle ou Ishtar, côtoie Héliodore de Catane, et devise courtoisement avec le stratège de Sicile, Michel Ganglianos... en l’espace de quinze jours. Ce pivot narratif, ambivalent et polymorphe, constitue le centre de gravité des récits que le Cycle de Maugis tente d’unifier. Cette volonté singulière, d’autres l’ont eue avant moi ; mais ici, c’est de l’Ardenne que l’on parle et, en l’occurrence, il me semble que cette prodigieuse région mérite de posséder son Odyssée, même si cela devient ma Tour Sombre. Sources et références Les références suivantes correspondent aux textes-sources et aux études documentaires mobilisés pour la conception du Cycle et pour les éléments évoqués dans cette note d’intention. Les ressources numériques ont été consultées le 1er juin 2026. Textes de la geste et matière épique – Maugis d’Aigremont. L’histoire de Maugis d’Aygremont et de Vivian son frère, en laquelle est contenu comme ledit Maugis, à l’aide d’Oriande la Fée, conquiert Bayard et Sorgalant, 1668. Source : Bibliothèque nationale de France, Gallica. [Consultable en ligne] – FOURNIER-LANZONI, Rémi, et DEVARD, Jérôme, Maugis d’Aigremont, chanson de geste, suivie de La Mort de Maugis, Paris, L’Harmattan, coll. « Littérature classique : textes et commentaires », 2014, 284 p., ISBN 978-2-343-02918-4. [Consultable en ligne] – BOUTET, Dominique (dir.), La Geste de Doon de Mayence dans ses manuscrits et dans ses versions, Paris, Honoré Champion, coll. « Colloques, congrès et conférences sur le Moyen Âge », no 19, 2014, 295 p., ISBN 978-2-7453-2797-0. [Consultable en ligne] Histoire carolingienne et personnages historiques – ÉGINHARD, Vie de Charlemagne, édition et traduction de Louis Halphen, Paris, Honoré Champion, 1923. [Consultable en ligne] – TESSIER, Georges, Charlemagne : textes de Charlemagne, Éginhard, Alcuin, Hincmar, Notker, Thégan, Théodulphe, les Annales royales et les capitulaires de Charlemagne, Paris, Albin Michel, coll. « Le Mémorial des siècles », 1967. – FAVIER, Jean, Charlemagne, Paris, Fayard, 1999. – IOGNA-PRAT, Dominique, « La figure idéale du laïc constructeur (Languedoc, Aquitaine, Île-de-France, IXe-XIIIe siècle) », dans Entre histoire et épopée. Les Guillaume d’Orange, Toulouse, Presses universitaires du Midi, 2006, p. 85-115. [Consultable en ligne] Ardenne, mythes, divinités et syncrétismes – ROUSSEAU, Félix, « Les Carolingiens et l’Ardenne », Bulletin de la Classe des lettres et des sciences morales et politiques, t. 48, 1962, p. 187-221. DOI : 10.3406/barb.1962.54528. [Consultable en ligne] – CLAVEL-LÉVÊQUE, Monique, « Les syncrétismes gallo-romains : structures et finalités », dans Puzzle gaulois. Les Gaules en mémoire. Images - Textes - Histoire, Besançon, Université de Franche-Comté, 1989, p. 337-388. [Consultable en ligne] – KÜNZEL, Rudi, trad. Françoise Chevy, « Paganisme, syncrétisme et culture religieuse populaire au haut Moyen Âge. Réflexions de méthode », Annales. Économies, Sociétés, Civilisations, 47e année, no 4-5, 1992, p. 1055-1069. DOI : 10.3406/ahess.1992.279091. [Consultable en ligne] – LÉONET, Alexandre, « Cernunnos : approche historiographique d’une figure emblématique gauloise », dans Imagination et construction mentale. La fabrique du discours scientifique, Pessac, Ausonius Éditions, coll. Schol@, 2022, p. 47-61. DOI : 10.46608/schola1.9782356135032.5. [Consultable en ligne] Légendes, folklore et patrimoine ardennais – MEYRAC, Albert, Traditions, coutumes, légendes et contes des Ardennes comparés avec les traditions, légendes et contes de divers pays, préface de Paul Sébillot, Charleville, Imprimerie du Petit Ardennais, 1890, X-592 p. [Consultable en ligne] – Château féodal de La Roche-en-Ardenne, « La légende de Berthe », ressource patrimoniale consacrée à la tradition de Berthe de La Roche et de la dame de Salm. [Consultable en ligne] – ANSPACH, Nicolas, « Pierre Dubois & Xavier Fourquemin : “Il est important de sacraliser l’enfance” », ActuaBD, 8 juin 2009 ; entretien où Pierre Dubois évoque les forêts de légendes ardennaises, les nutons et les Quatre Fils Aymon. [Consultable en ligne]
- Quand l’IA conçoit des puces... que les humains n’auraient jamais imaginées
Un article récent a beaucoup circulé autour d’une idée à la fois incroyable et dérangeante : l’intelligence artificielle serait désormais capable de concevoir des puces électroniques si complexes que même leurs créateurs humains peinent à en saisir pleinement la logique... tout en obtenant, dans certains cas, de meilleures performances que les approches classiques.[1][2] Présentée ainsi, l’affirmation semble presque relever de la science-fiction. Pourtant, derrière le titre spectaculaire, il existe bien une publication scientifique sérieuse, parue dans Nature Communications , ainsi que plusieurs communications institutionnelles de Princeton qui confirment l’essentiel : l’IA commence à ouvrir des espaces de conception que les ingénieurs n’exploraient pas , ou plus exactement ne pouvaient pas explorer efficacement avec leurs méthodes habituelles.[2][3] Le point de départ est simple à comprendre. Concevoir certaines puces de communication sans fil, notamment dans les bandes millimétriques et sub-térahertz, est un travail extrêmement long, coûteux et exigeant. Ces composants sont au cœur des futures générations de réseaux sans fil, de la détection haute résolution, de certains usages radar, de capteurs embarqués et, plus largement, de nombreuses technologies avancées.[2][3][4] Jusqu’ici, leur conception reposait principalement sur l’expertise humaine, sur des topologies déjà connues, puis sur d’innombrables ajustements et optimisations. Autrement dit, on partait de formes familières, choisies à l’avance, que l’on modifiait progressivement.[2] C’est précisément là que la rupture apparaît. Les chercheurs de Princeton et de l’Indian Institute of Technology Madras ont mis au point une méthode d’“inverse design” pilotée par deep learning. Au lieu de partir d’une architecture prédéfinie pour essayer de l’améliorer, on indique à la machine les propriétés recherchées — en matière de rayonnement, de diffusion du signal, de fréquence ou d’efficacité — puis l’algorithme remonte vers une géométrie possible, parfois complètement inattendue.[2][3] La publication scientifique parle d’une approche universelle de conception inverse pour des structures électromagnétiques complexes, arbitraires, à ports multiples, co-conçues avec des circuits actifs.[2] Cela change profondément la manière de penser l’ingénierie. L’humain raisonne souvent à partir de familles de formes déjà connues, de règles empiriques, de “bons réflexes” forgés par l’expérience. L’IA, elle, n’a pas cette culture implicite au sens humain. Elle explore un espace de solutions bien plus vaste, y compris des structures qui paraissent irrégulières, presque chaotiques, et qui auraient souvent été écartées d’emblée par un concepteur humain parce qu’elles ne “ressemblent pas” à une bonne solution.[3][5] C’est ce qui rend ces travaux si troublants... Kaushik Sengupta, professeur à Princeton et principal chercheur impliqué, explique que les structures produites par l’IA sont complexes, parfois d’apparence aléatoire, et qu’une fois reliées à des circuits, elles peuvent atteindre des performances auparavant inaccessibles. Il ajoute même que les humains ne peuvent pas réellement les comprendre dans le détail intuitif, alors qu’elles peuvent malgré tout mieux fonctionner. [3][5] Dit autrement : nous savons vérifier qu’elles marchent, mais nous ne savons pas toujours les ramener à une élégance intellectuelle humaine, à une règle simple, à un schéma familier. Il faut toutefois être précis ici. Dire que “personne ne comprend” ces puces est une formule journalistique forte, mais légèrement exagérée. Les chercheurs comprennent la physique générale, les contraintes imposées, les mesures réalisées, les performances atteintes et les protocoles de validation. Ce qui leur échappe en partie, ce n’est pas la réalité expérimentale du résultat, mais la raison intuitive pour laquelle telle géométrie non conventionnelle devient optimale.[2][3] Il s’agit donc moins d’un objet magique que d’un objet difficile à interpréter avec les catégories traditionnelles de l’ingénierie. Cette nuance est importante, car elle éclaire un phénomène plus vaste. L’IA n’est plus seulement en train d’automatiser des tâches répétitives ou d’assister des humains sur des opérations connues ; elle commence aussi à proposer des solutions originales dans des domaines très techniques. Ce n’est plus seulement une machine qui exécute. C’est aussi, dans une certaine mesure, une machine qui découvre.[2][3] Les gains annoncés sont loin d’être anecdotiques. Selon Princeton, ce qui demandait auparavant des semaines de travail hautement qualifié peut désormais être ramené à quelques heures, voire à quelques minutes pour certaines synthèses structurelles.[3][5] Les chercheurs indiquent également que cette méthode peut produire des structures parfois impossibles à synthétiser avec les techniques conventionnelles. [3][5] Et ce n’est pas qu’un effet de laboratoire sans lendemain : Princeton a aussi mis en avant, en mars 2025, qu’un travail connexe sur ces puces conçues par IA avait reçu le prix du meilleur article de l’année du IEEE Journal of Solid-State Circuits , l’une des revues majeures du domaine.[6] Encore plus révélateur : ces conceptions ne se limitent pas à un gain de rapidité. Elles peuvent aussi améliorer les performances. Princeton mentionne des conceptions capables d’opérer sur une plage de fréquences record couvrant l’ensemble des bandes millimétriques entre 30 et 94 GHz, tout en améliorant l’efficacité énergétique .[6] Cela signifie que l’IA ne sert pas seulement à faire “plus vite pareil”, mais aussi à faire autrement — parfois mieux. À ce stade, on comprend pourquoi ces travaux intéressent autant l’industrie. En juin 2025, Princeton annonçait d’ailleurs piloter un effort conjoint soutenu par Natcast, avec un financement d’environ 10 millions de dollars, pour utiliser l’IA afin de développer des semi-conducteurs avancés pour les communications sans fil et la télédétection.[4] Les usages visés vont des réseaux de nouvelle génération aux satellites, en passant par l’automobile autonome et certaines technologies de santé connectée.[4] En clair, on n’est déjà plus uniquement dans la démonstration académique : on entre dans une logique de transition vers des applications stratégiques. Mais il serait erroné d’en conclure que les ingénieurs sont devenus inutiles. Le chercheur humain reste indispensable à chaque étape décisive : définir le problème, choisir les contraintes, préparer les jeux de simulation et de données, valider physiquement les résultats, interpréter les performances, repérer les limites, industrialiser les solutions et garantir leur robustesse.[2][3][5] L’IA n’abolit pas l’ingénierie ; elle la déplace. Elle transforme le rôle du concepteur, qui devient moins un dessinateur direct de formes qu’un architecte de critères, de cadres et de validations. C’est peut-être là que réside la question la plus profonde. Depuis des siècles, une partie de notre confiance dans la technique repose sur le fait qu’elle soit intelligible. Nous acceptons un pont, un moteur ou une architecture logicielle parce qu’en principe un humain peut en expliquer le fonctionnement de manière assez claire. Avec ces nouvelles approches, une autre situation émerge : une machine peut produire une solution que nous savons mesurer, tester et comparer, mais que nous ne savons plus raconter simplement.[2][3] Nous entrons alors dans une zone intellectuelle nouvelle, où la performance devance l’intuition. Cette situation n’est pas sans précédent dans l’histoire récente des sciences. Dans plusieurs domaines, la puissance de calcul et les méthodes d’apprentissage ont déjà commencé à produire des résultats que les chercheurs savaient exploiter avant d’en posséder une compréhension théorique complète ou élégamment formulée. Ce qui change ici, c’est que le phénomène touche le cœur même de l’ingénierie matérielle : le dessin des objets techniques eux-mêmes. Il y a donc deux manières de lire cette avancée. La première est purement industrielle. Elle dit : grâce à l’IA, nous allons accélérer la conception de composants critiques, réduire certains coûts, explorer un espace de design gigantesque, améliorer l’efficacité énergétique et répondre plus vite aux besoins des communications du futur.[3][4][6] La seconde est plus philosophique. Elle dit : nous arrivons dans une époque où la machine ne se contente plus d’optimiser nos idées ; elle commence à proposer des formes que nous n’aurions ni imaginées, ni parfois acceptées instinctivement. Et pourtant, ces formes fonctionnent.[2][3][5] C’est précisément ce qui rend cette actualité prégnante. Elle ne parle pas seulement de puces, ni même seulement d’IA. Elle parle du moment où l’intelligence artificielle commence à devenir un instrument de découverte technique. Non pas une conscience, non pas un génie autonome au sens romanesque, mais un explorateur brutalement efficace d’un territoire que l’esprit humain seul ne parcourt pas facilement. En ce sens, le titre spectaculaire n’est pas totalement faux. Il est simplement plus juste de dire ceci : l’IA conçoit désormais des puces dont les performances peuvent dépasser les approches traditionnelles, en passant par des géométries si contre-intuitives que les ingénieurs ne les auraient probablement jamais inventées seuls.[2][3][5] Et c’est impressionnant. Sources : [1] Journal du Geek , « L’IA conçoit des puces que personne ne comprend, mais qui surpassent tout », 18 mars 2026. Article de vulgarisation qui relaie le sujet au grand public et insiste sur le caractère déroutant des structures générées par IA. [2] Karahan, Liu, Gupta et al., « Deep-learning enabled generalized inverse design of multi-port radio-frequency and sub-terahertz passives and integrated circuits », Nature Communications , vol. 15, art. 10734, publié le 30 décembre 2024. Source scientifique principale : elle décrit la méthode d’inverse design par deep learning pour des structures électromagnétiques arbitraires, destinées notamment aux circuits radiofréquences et sub-térahertz. [3] Princeton Engineering , « AI slashes cost and time for chip design, but that is not all », 6 janvier 2025. Très bonne source institutionnelle pour comprendre les implications pratiques : réduction du temps de conception, exploration d’un espace de design inédit, géométries “contre-intuitives” et performances inédites. [4] Princeton Engineering , « Princeton will lead U.S. effort to design better chips for wireless communication », 2 juin 2025. Cette source montre que la recherche débouche déjà sur un effort soutenu à grande échelle, avec financement important et visée industrielle stratégique autour des communications sans fil et de la télédétection. [5] MathWorks Blog , « Can AI create better wireless chip designs than humans? », 24 avril 2025. Source de vulgarisation technique utile pour comprendre plus concrètement l’approche par deep learning, le rôle des simulations électromagnétiques, et le fait que l’IA “pense” différemment des concepteurs humains. [6] Princeton – Office of the Dean of the Faculty , « Sengupta group wins best journal paper of the year award for AI-designed chips », 5 mars 2025. Source utile pour mesurer la reconnaissance académique du travail, ainsi que certains résultats mis en avant, comme la couverture de 30 à 94 GHz et l’amélioration de l’efficacité énergétique.
- Un vrai coup de cœur pour "Le Grand Livre des Ardennes "
Je suis ravi que l’on m’ait récemment trouvé ce livre qui parle des Ardennes et qui parle de l’histoire de l’Ardenne ; histoire qui est très importante aussi dans le Cycle de Maugis et, plus largement, dans tous les récits qui prennent l’Ardenne au sérieux. Je le recommande activement. Un beau livre qui “fait territoire” Dès la couverture, Le Grand Livre des Ardennes annonce la couleur : on n’est pas devant un guide pressé ni une compilation de cartes postales, mais devant un beau livre au sens plein : celui qu’on laisse traîner sur une table parce qu’il appelle la main, le feuilletage, la redécouverte. Le format généreux, la maquette aérée, les photos pleine page : tout pousse à ralentir. Et c’est là que l’objet devient précieux pour un auteur. Parce qu’un univers, comme chez Tolkien, se nourrit de matière : reliefs, forêts, brumes, pierres, faune, traces humaines, bref, tout ce qui ancre le mythe dans une géographie crédible. Ce livre fait exactement ça : il donne du sol . Ce qu’on y trouve (et pourquoi cela m’inspire) La ligne éditoriale est nette : raconter l’Ardenne par ses paysages, son patrimoine et ses “histoires” , celles qui, mises bout à bout, fabriquent une mémoire collective. On passe par exemple : · d’ambiances naturelles très “Ardenne profonde” (forêts, crêtes, rochers, horizons), · à une faune traitée sans folklore · à des chapitres où l’Histoire vient planter des jalons · et même des entrées qui touchent au carolingien Ce mélange ( nature / patrimoine / histoire / récit ) est exactement le genre d’alliage qui “fait vrai” dans une saga. Le lecteur ne se dit pas seulement « c’est beau » : il sent « c’est habité » . Pourquoi ça colle si bien à l’esprit du Cycle de Maugis Le Cycle, tel que je le travaille, a une obsession (au bon sens du terme) : l’enracinement . Pas un décor générique fantasy, mais une Ardenne reconnaissable, stratifiée, contradictoire, parfois lumineuse, souvent rude. Or ce livre agit comme : · un réservoir d’atmosphères (lumières, saisons, textures : mousse, schiste, brume, eau) ; · un garde-fou contre l’imprécision · un accélérateur d’idées Et surtout : il nous rappelle que, dans une épopée, le territoire n’est pas un décor : c’est un personnage . Deux noms derrière le livre Le duo est plus que cohérent : · Jean-Marie Lecomte : photographe indépendant depuis 1990, né dans les Ardennes, vivant et travaillant à Louvergny, et fondateur des Éditions Noires Terres (créées en 2002). · Bernard Chopplet : auteur de textes de plusieurs ouvrages réalisés “en complicité” avec Lecomte, avec l’idée constante de valoriser le caractère des Ardennes et des Ardennais ; on le trouve aussi présenté comme journaliste à Charleville-Mézières (1970-1993) . On comprend donc la mécanique : un regard (photo) + une voix (texte), mais dans un même objectif : faire parler l’Ardenne sans l’aplatir. Éditions Noires Terres : une logique de “beaux livres de région”, mais sans provincialisme Ce que j’aime dans la manière dont l’éditeur se présente, c’est le refus du simple “régionalisme”. Noires Terres revendique l’idée qu’être éditeur en région, c’est mettre en valeur une richesse culturelle sans se limiter à un pré carré. Et la maison insiste sur ce mariage texte / photo où “le livre devient une fête” et “fait oublier les frontières”. Autrement dit : c’est de l’édition de territoire, oui... mais avec une ambition esthétique et culturelle. Infos pratiques : · Titre : Le Grand Livre des Ardennes · Auteurs : Bernard Chopplet (textes) & Jean-Marie Lecomte (photographies) · Éditeur : Éditions Noires Terres · Caractéristiques : 316 pages, couverture cartonnée, format 29 × 23 cm · Parution : 10 novembre 2016 · Prix éditeur constaté : 39 € TTC
- Agenda 2026 : où me retrouver autour du Cycle de Maugis et du Livre de l’Ordre et du Chaos (et surtout… où papoter)
2026 s’annonce déjà comme une année de rencontres — celles qui donnent une réalité très concrète aux livres, parce qu’un univers se partage aussi en vrai , autour d’une table, d’un sourire, d’une dédicace, d’une discussion qui dérive vers une légende ardennaise, un morceau d’Histoire… ou une bonne question de lecteur. Voici, à ce jour , les trois manifestations où j’aurai le plaisir de vous retrouver. Et comme un agenda n’est jamais figé, d’autres dates viendront très probablement s’y ajouter. 1) L’Orée des Légendes — Monthermé (18–19 avril 2026) S’il y a un rendez-vous qui porte bien son nom, c’est celui-ci : un festival du légendaire et de la féerie , dans une ambiance où l’on croise autant l’imaginaire (marché féerique, déambulations, spectacles…) que la convivialité la plus simple : celle des passionnés qui se reconnaissent au premier mot. L’édition 2026 a en plus une saveur particulière : le festival fête ses 10 ans . Bref, une très belle porte d’entrée si vous aimez les univers fantasy, les créatures, les artisans, les récits, et cette impression d’être “au bon endroit” quand la réalité se teinte un peu de merveilleux. Pourquoi venir si vous suivez Maugis ? Parce que Monthermé, la vallée de la Meuse, les Ardennes légendaires… tout ça résonne forcément avec ce que je construis dans le cycle. Et parce que discuter “sources, inspirations, folklore, chanson de geste et Histoire” prend une autre dimension quand on est entouré d’imaginaire. Infos pratiques (à vérifier au moment de partir) : le festival est annoncé à Monthermé , au COSEC , sur deux jours (samedi + dimanche). Les détails d’horaires/tarifs peuvent évoluer : le plus sûr reste de jeter un œil aux pages officielles quelques jours avant. 2) Salon du Livre et du Vin “Entre Lignes et Vignes” — Warnécourt (31 mai 2026) L’idée est aussi simple que brillante : réunir des auteurs en dédicace dans un salon où la découverte des livres se fait au milieu de dégustations de vin , avec une ambiance très “proche des gens”. Sur les éditions précédentes documentées, on parle aussi de buvette / petite restauration , et même d’animations (par exemple, une initiation au tir à l’arc a déjà été proposée). Autrement dit : on vient pour les livres, on reste pour l’atmosphère. Pourquoi c’est un bon salon pour discuter lore ? Parce que ce format “sans chichi” favorise les échanges longs : on peut parler lecture, construction d’univers, inspirations, et aussi des coulisses très concrètes (auto-édition, fabrication, illustrations, etc.), sans le bruit d’une grande foule. Infos pratiques (à vérifier au moment de partir) : l’événement est annoncé à Warnécourt , à la Halle Simone Leroy . Selon les sources accessibles, l’entrée est généralement indiquée comme libre , et l’organisateur est présenté comme Warnécourt Animations (les modalités exactes 2026 sont à reconfirmer sur les pages de l’événement). 3) Les Fééries fantastiques — Fumay (27 juin 2026) Fumay accueille un rendez-vous qui aime les mots “immersion”, “médiéval”, “fantastique” — et qui, pour le lecteur de fantasy, parle immédiatement : un site patrimonial, une ambiance de village médiéval , et une édition annoncée comme particulièrement travaillée. Les informations touristiques disponibles évoquent un week-end sur les 27 et 28 juin , sur le site du Château des comtes de Bryas . Sur mon agenda, je vous donne rendez-vous le samedi 27 : c’est donc, à ce jour, la date certaine de ma présence. Pourquoi venir ? Parce qu’ici, l’imaginaire ne se “raconte” pas seulement : il se voit , se porte , se met en scène . C’est l’endroit idéal pour parler fantasy, inspirations, et pour repartir avec un livre… ou une idée de lecture à offrir. Infos pratiques (à vérifier au moment de partir) : lieu annoncé Château des comtes de Bryas (Fumay) ; dates communiquées 27–28 juin (ma présence : 27 juin ). Petit conseil “anti-mauvaises surprises” Les festivals vivent : un horaire, un plan d’accès, une animation, une entrée… peuvent changer entre l’annonce et le jour J. Le réflexe le plus sûr : vérifier la page officielle (ou l’événement Facebook) la semaine précédant votre venue. En bref (si vous voulez tout noter en 15 secondes) Monthermé — L’Orée des Légendes : 18–19 avril 2026 (10 ans du festival) Warnécourt — Entre Lignes et Vignes (Livre & Vin) : 31 mai 2026 Fumay — Fééries fantastiques : samedi 27 juin 2026 (festival annoncé aussi le 28) Et si vous me croisez : venez me dire bonjour. Même si vous ne connaissez pas encore l’univers. Les meilleures lectures commencent souvent par une rencontre.
- Prix du Livre Grand Est : auto-édités, passez votre chemin !
Vous avez fait le choix (ou pas) de l’auto-édition, vous résidez dans l’Est de la France, et vous vous dites : — « Tiens, je participerais bien au Prix du Livre Grand Est, cette année… » En effet, vous avez écrit un joli petit livre jeunesse, avec peu d’illustrations IA (histoire de tenir les esprits chafouins à distance) et, coïncidence, vous résidez dans l’Est de la France. En plus, votre bouquin tricote des histoires un peu locales : hop, vous vous lancez dans le remplissage soigné du formulaire de la 6e édition. Et là : douche froide. On vous claque la porte au nez. Circulez, il n’y a rien à voir. Séparons le bon grain de l’ivraie : on ne mélange pas les torchons et les serviettes. Vous, c’est le fond du bus, près du radiateur, avec les nuls. Pourquoi ? Parce qu’à la 6e case de la 6e édition, on vous demande ( NÉCESSAIRE ) : « Maison d’édition ». Puis : « Installée en région Grand Est » ( NÉCESSAIRE ). Et enfin, le glas : « Nombre de tirage ». Vous l’avez bien compris : vous n’êtes pas le bienvenu ici. Qu’on assume une politique éditoriale, pourquoi pas. Mais dans ce cas, autant l’écrire clairement : ce prix est destiné aux ouvrages portés par une structure éditoriale. Afficher « candidatures ouvertes » tout en verrouillant l’accès dès le formulaire, c’est un joli cas d’ouverture… sous conditions. Le plus ironique ? L’appel met aussi en avant des critères écologiques (très bien), mais exclut d’emblée une partie des créateurs qui, justement, fabriquent parfois local et court, voire à la demande. On notera par ailleurs que ce prix est porté par une collectivité et doté d’un montant (3 000 € bruts) : autrement dit, des deniers publics . Or, les règles exigent un cadre “à compte d’éditeur” et un contrat d’édition : mécaniquement, l’accès à ce financement symbolique est réservé au circuit traditionnel , donc à des structures éditoriales… privées . Ce n’est pas “mal” en soi ; c’est un choix. Mais alors, qu’on l’annonce comme tel : un prix public au service d’un segment privé précis, plutôt qu’un concours “ouvert” dans la communication. À l’arrivée, on obtient un prix public qui ressemble surtout à un prix du circuit traditionnel : un entre-soi , dont on nous a habitués depuis longtemps. Je n’attends pas qu’un jury « aime » l’auto-édition. J’attends juste une chose : de la cohérence et de l’honnêteté dans les règles du jeu.
- Lecture approfondie : un rempart doux contre le stress, le doomscrolling… et la pensée automatique
Nous vivons dans un environnement qui encourage une lecture “à la surface” : titres, extraits, vidéos courtes, posts enchaînés. Ce n’est pas “mal” en soi. C’est un régime d’information. Mais quand ce régime devient quasi exclusif , il nous entraîne vers un mode mental particulier : l’attention saute, la réflexion se raccourcit, l’humeur se charge. Et on finit souvent par confondre deux choses : être informé et être nourri. À l’inverse, la lecture approfondie (un texte long, suivi, que l’on fréquente vraiment) réinstalle une compétence rare : prendre le temps de penser . Et c’est précisément ce dont on a besoin pour résister au doomscrolling, à la désinformation… et à l’angoisse diffuse qui vient quand le monde se résume à une file infinie de mauvaises nouvelles. Doomscrolling : le piège du “défilement sans fin” Le doomscrolling, c’est cette habitude de scroller des contenus anxiogènes “pour savoir”, “pour ne rien rater”, “pour se préparer”… et de rester coincé dans la boucle. On le fait souvent en fin de journée, quand l’énergie mentale est basse. Résultat : au lieu de calmer, on alimente une vigilance inquiète. Des travaux en psychologie ont trouvé des liens entre doomscrolling et anxiété existentielle , et parfois une vision plus sombre des autres (misanthropie), selon les contextes et les échantillons étudiés. L’idée importante n’est pas “les réseaux rendent fou”, mais plutôt : un flux de contenus négatifs répétés peut entraîner une perception du monde plus menaçante , surtout quand c’est la principale fenêtre sur l’actualité. Le cœur du problème : la “vérité illusoire” Un point clé (et très utile pour comprendre la désinformation) : plus une affirmation est répétée , plus elle devient familière … et plus elle peut sembler vraie. Ce mécanisme est connu sous le nom d’ effet de vérité illusoire . La revue de psychologie “Judging Truth” explique que, quand on évalue la vérité, notre cerveau utilise plusieurs indices : un biais de vérité (dans la vie courante, beaucoup d’énoncés sont vrais, donc on “penche” souvent vers la croyance), la fluidité (“c’est facile à traiter, donc ça a l’air vrai”), et la mémoire des faits + des sources (qu’on peut consulter, mais qu’on ne consulte pas toujours). Dans un feed, tu reçois justement une pluie d’énoncés courts , répétés , formatés pour être fluides . Autrement dit : un environnement idéal pour que la familiarité se transforme en “ça doit être vrai”. Ce que la lecture approfondie change, concrètement La lecture profonde ne “donne pas raison”. Elle fait mieux : elle change la façon dont on fabrique une opinion . Lire en profondeur, c’est : choisir sa vitesse (ralentir sur le difficile, accélérer sur le simple) ; relier les idées entre elles ; vérifier la cohérence interne ; imaginer d’autres interprétations ; et, très souvent, accepter un petit inconfort : confusion, irritation, doute. Dit autrement : la lecture approfondie entraîne le cerveau à passer du mode “réaction” au mode “élaboration”. C’est exactement ce que souligne Maryanne Wolf : la lecture profonde est un outil majeur pour développer empathie et pensée critique , et aider à discerner le vrai du faux ; à condition de l’entretenir comme une compétence, pas comme un réflexe automatique. BookTok, Bookstagram : pas juste des vitrines, des “ateliers de lecture” On pourrait croire que les réseaux sont condamnés au zapping. Pourtant, certaines communautés font l’inverse : elles utilisent le réseau pour revenir au long , au “fini”, au “lu en entier”. C’est là que BookTok (sur TikTok) et Bookstagram (sur Instagram) ont un intérêt très concret : On n’y échange pas seulement des titres, on y échange des expériences de lecture . On ne se contente pas de “j’ai vu passer ce livre” : on parle d’un livre terminé , donc d’un parcours complet. On transforme une activité solitaire en activité sociale : recommandations, débats, analyses, émotions partagées. Or, socialiser un effort le rend plus tenable. Et lire un livre en entier, c’est déjà faire un pas énorme contre le régime “extrait permanent”. Un petit détour par la sémantique générale : le monde n’est pas la carte La sémantique générale (dans l’esprit de Alfred Korzybski) nous rappelle trois choses simples… et très actuelles : La carte n’est pas le territoire. Un post, un thread, une vidéo : ce sont des cartes (des représentations), pas “le réel”. La lecture approfondie te redonne le réflexe de te demander : “Qu’est-ce que ce texte représente ? Qu’est-ce qu’il laisse de côté ?” Non-A : une chose n’est pas identique à elle-même à travers le temps. “La situation”, “les gens”, “le monde” évoluent. Le feed fige souvent tout en slogans. Un livre, lui, rend la nuance et la temporalité plus visibles. Indexation et datation. Au lieu de “c’est vrai / c’est faux”, on apprend à dire :“c’est vrai-pour-moi-ici-et-maintenant”, “selon telle source”, “à telle date”, “dans tel contexte”. C’est une hygiène mentale autant qu’intellectuelle. Un protocole simple : 7 jours pour retrouver la lecture tranquille Tu peux proposer ça à tes lecteurs (et ça marche très bien en duo, style “club minimaliste”) : Jour 1–2 : 10 minutes, texte court (nouvelle, essai, poésie). Jour 3–4 : 15 minutes, début d’un roman/doc. Jour 5–6 : 1 chapitre par jour. Jour 7 : discussion (avec un proche, ou via BookTok/Bookstagram) : “ce que j’ai compris”, “ce qui m’a résisté”, “ce que ça a changé en moi”. Règle d’or : pas de multitâche . Téléphone hors champ. Même si c’est imparfait, l’important est de réhabituer le cerveau à “tenir un fil”. Pourquoi c’est bon pour la santé mentale Parce que la lecture profonde agit comme un contre-rythme : elle ralentit la course ; elle remet de la cohérence là où le flux disperse ; elle réintroduit de la maîtrise (“je choisis mon texte, ma vitesse, mon moment”) ; elle transforme l’inquiétude en compréhension, et parfois en empathie. Et surtout : elle redonne une expérience rare aujourd’hui : être présent à une pensée sans être aspiré par la suivante. L'analyse en vidéo : Le podcast : Références : Torres, J. T., & Saerys-Foy, J. (2026). Article sur lecture approfondie vs doomscrolling (republication). Brashier, N. M., & Marsh, E. J. (2020). Judging Truth . Annual Review of Psychology , 71, 499–515. UCLA School of Education & Information Studies (2025). Article/interview : Maryanne Wolf: Deep Reading a Tool for Attaining Empathy, Critical Thinking Skills . Shabahang, R. (2024). Étude sur doomscrolling, anxiété existentielle et misanthropie (Computers in Human Behavior Reports).
- Le tout premier nom d’auteur qu’on connaisse est féminin : Enheduanna
On se raconte souvent une histoire confortable : aux origines de la littérature, il y aurait d’abord des homme, des “pères fondateurs”, des figures tutélaires, des noms gravés dans le marbre de nos manuels. Sauf que, si l’on pose une question simple : quel est le premier nom d’auteur (au sens d’une personne identifiée par son nom comme producteur d’un texte) dont nous ayons connaissance ? la réponse qui revient le plus souvent chez les historiens et les institutions culturelles est déroutante, et franchement réjouissante : le premier nom d’auteur connu est celui d’une femme : Enheduanna. Une femme, un nom, une époque Enheduanna vit au IIIe millénaire avant notre ère, dans la Mésopotamie antique (l’actuel Irak, pour situer). Elle est connue comme grande prêtresse à Ur, et la tradition la présente aussi comme fille de Sargon d’Akkad , une figure majeure de l’époque. Mais son importance dépasse largement la politique ou la religion : elle est associée à un corpus de textes en sumérien , notamment des hymnes, et surtout à une idée presque moderne : un “je” qui assume une parole . Ce que ça veut dire exactement : “premier nom d’auteur” Là, je verrouille une nuance essentielle (parce que c’est elle qui rend l’affirmation “béton”) : Enheduanna n’est pas “la première personne à écrire” . L’écriture existait déjà, et énormément de textes anciens circulent sans auteur identifié . En revanche, elle est souvent présentée comme la première autrice nommée : la première figure dont le nom apparaît comme celui d’une personne à qui l’on associe une œuvre. Dit autrement : le point révolutionnaire n’est pas seulement le texte, c’est la signature (ou l’identification) : l’émergence de l’autorat. Pourquoi elle a été effacée si longtemps Il y a plusieurs raisons (et elles se renforcent entre elles) : Biais culturel : l’histoire “canonique” de la littérature, telle qu’on l’a longtemps racontée en Occident, met au centre la Grèce et Rome, puis saute à des auteurs masculins devenus emblématiques. Résultat : ce qui précède (et surtout ce qui vient de Mésopotamie) est souvent relégué au rang de “pré-histoire” culturelle. Biais de l’anonymat : quand une grande partie des textes antiques sont anonymes, on finit par confondre “absence de nom” et “absence d’auteur”. Or, l’absence de nom ne dit pas “personne”, elle dit “nous ne savons pas” ; et ce flou a souvent profité au récit traditionnel. Biais de la preuve : les chercheurs rappellent que les manuscrits originaux de son vivant ne nous sont pas parvenus ; les textes existent via des copies plus tardives, ce qui ouvre des débats sur l’attribution, le rôle des scribes, et la manière dont la tradition a fixé son nom. Et pourtant, malgré ces prudences, des sources solides (encyclopédies, institutions muséales, notices académiques) continuent à la présenter comme la plus ancienne autrice nommée . Pourquoi c’est un symbole fort (même avec la nuance) Parce que cette histoire nous oblige à distinguer deux choses : L’ancienneté des textes (très ancienne), L’apparition d’un auteur identifié (beaucoup plus rare, et culturellement décisive). Et là, Enheduanna devient une bascule : elle incarne l’idée qu’à l’aube de la littérature, il y a déjà non seulement des récits, mais aussi une voix , une personne située, nommée, inscrite dans le monde social et politique, qui parle et qu’on peut désigner. C’est aussi, au passage, une manière de rappeler que “l’origine” n’est pas un point unique : c’est une constellation. Mais dans cette constellation, le premier nom qui brille est féminin. Analyse en vidéo : Le podcast :
- On picole, on fume et on fait des galipettes dans le Cycle de Maugis 🍷🚬🔥
Plaisirs, sensualité et corruption : comment l’intime sert l’épique Dans cette saga, les “petits plaisirs” ne sont pas du décor médiéval : ils servent l’histoire. Boire, fumer, désirer… ce sont des gestes simples qui rendent l’univers crédible, et qui deviennent un vrai baromètre moral. 🍷 Boire : l’alcool crée de la complicité, fait tomber les masques et installe un sas de respiration avant que l’épique ne reprenne. Un verre partagé, (ici Oriande et Aveline autour d'un Cointreau) une table, une ambiance… et vous sentez le monde vivre. 🚬 Fumer : la pipe n’est pas un accessoire “à la fantasy”. C’est une posture : contrôle, ironie, distance. La fumée rythme les dialogues et signe l’état intérieur d’un personnage. Maugis est d'ailleurs très amateur du tabac de la Semoy. 🔥 Aimer / désirer : le Cycle couvre tout un spectre. • parfois tendre et charnel (l’intime comme refuge) • parfois “magico-érotique” (où le désir touche au sortilège) • parfois trouble… jusqu’au monstrueux, quand la sexualité devient prédation et corruption du côté de Moloch. Et c’est là que ça marche : plus on glisse vers le Chaos, plus l’intime se déforme. Chez les humains, il peut être chaleur. Chez les démons, il devient avidité. En clair : dans le Cycle de Maugis, la sensualité n’est pas là “pour faire joli”. Elle révèle qui tient debout… et qui bascule. #fantasy #darkfantasy #epicfantasy #litterature #roman #auteurindependant #worldbuilding Références (extraits) : Tome III Les Chaînes d’argent (alcool/pipe) ; L’Elixir (érotisme) ; Tome II Les Enfants de l’Obsidienne + Tome IV (à venir) (Moloch/Tophet).
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