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Le tout premier nom d’auteur qu’on connaisse est féminin : Enheduanna

  • Photo du rédacteur: Benoît CARON
    Benoît CARON
  • 8 févr.
  • 3 min de lecture

Dernière mise à jour : 9 févr.

On se raconte souvent une histoire confortable : aux origines de la littérature, il y aurait d’abord des homme, des “pères fondateurs”, des figures tutélaires, des noms gravés dans le marbre de nos manuels. Sauf que, si l’on pose une question simple : quel est le premier nom d’auteur (au sens d’une personne identifiée par son nom comme producteur d’un texte) dont nous ayons connaissance ?  la réponse qui revient le plus souvent chez les historiens et les institutions culturelles est déroutante, et franchement réjouissante :

le premier nom d’auteur connu est celui d’une femme : Enheduanna. 


Une femme, un nom, une époque

Enheduanna vit au IIIe millénaire avant notre ère, dans la Mésopotamie antique (l’actuel Irak, pour situer). Elle est connue comme grande prêtresse à Ur, et la tradition la présente aussi comme fille de Sargon d’Akkad, une figure majeure de l’époque.

Mais son importance dépasse largement la politique ou la religion : elle est associée à un corpus de textes en sumérien, notamment des hymnes, et surtout à une idée presque moderne : un “je” qui assume une parole.


Ce que ça veut dire exactement : “premier nom d’auteur”

Là, je verrouille une nuance essentielle (parce que c’est elle qui rend l’affirmation “béton”) :

  • Enheduanna n’est pas “la première personne à écrire”. L’écriture existait déjà, et énormément de textes anciens circulent sans auteur identifié.

  • En revanche, elle est souvent présentée comme la première autrice nommée : la première figure dont le nom apparaît comme celui d’une personne à qui l’on associe une œuvre.

Dit autrement : le point révolutionnaire n’est pas seulement le texte, c’est la signature (ou l’identification) : l’émergence de l’autorat.


Pourquoi elle a été effacée si longtemps

Il y a plusieurs raisons (et elles se renforcent entre elles) :

  1. Biais culturel : l’histoire “canonique” de la littérature, telle qu’on l’a longtemps racontée en Occident, met au centre la Grèce et Rome, puis saute à des auteurs masculins devenus emblématiques. Résultat : ce qui précède (et surtout ce qui vient de Mésopotamie) est souvent relégué au rang de “pré-histoire” culturelle.

  2. Biais de l’anonymat : quand une grande partie des textes antiques sont anonymes, on finit par confondre “absence de nom” et “absence d’auteur”. Or, l’absence de nom ne dit pas “personne”, elle dit “nous ne savons pas” ; et ce flou a souvent profité au récit traditionnel.

  3. Biais de la preuve : les chercheurs rappellent que les manuscrits originaux de son vivant ne nous sont pas parvenus ; les textes existent via des copies plus tardives, ce qui ouvre des débats sur l’attribution, le rôle des scribes, et la manière dont la tradition a fixé son nom.

Et pourtant, malgré ces prudences, des sources solides (encyclopédies, institutions muséales, notices académiques) continuent à la présenter comme la plus ancienne autrice nommée.


Pourquoi c’est un symbole fort (même avec la nuance)

Parce que cette histoire nous oblige à distinguer deux choses :

  • L’ancienneté des textes (très ancienne),

  • L’apparition d’un auteur identifié (beaucoup plus rare, et culturellement décisive).


Et là, Enheduanna devient une bascule : elle incarne l’idée qu’à l’aube de la littérature, il y a déjà non seulement des récits, mais aussi une voix, une personne située, nommée, inscrite dans le monde social et politique, qui parle et qu’on peut désigner.


C’est aussi, au passage, une manière de rappeler que “l’origine” n’est pas un point unique : c’est une constellation. Mais dans cette constellation, le premier nom qui brille est féminin.


Analyse en vidéo :

Le podcast :

Le_premier_auteur_de_l_histoire_s_appelle_Enheduanna


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