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Les femmes dans Le Cycle de Maugis : celles qui ouvrent les portes de la légende

Photo du rédacteur: Benoît CARON
Benoît CARON
11 sept.
13 min de lecture

Pouvoir, savoir, désir et liberté dans une épopée née de la chanson de geste


Il existe probablement une assez bonne manière de rater un personnage féminin : commencer par décider qu’il faut écrire une « femme forte ».


La formule part généralement d’une bonne intention.

Elle finit pourtant assez vite par produire une sorte d’archétype inverse : après des siècles de demoiselles attendant qu’un chevalier veuille bien venir les chercher, voici la guerrière invincible, plus intelligente que tout le monde, n’ayant besoin de personne et surtout priée de ne jamais montrer la moindre faiblesse sous peine de trahir la cause. Nous n’avons pas nécessairement beaucoup gagné au change. Une femme parfaite est à peu près aussi peu intéressante qu’un homme parfait et, surtout, il devient difficile de bâtir plusieurs milliers de pages avec des personnages qui prennent systématiquement la bonne décision.

Lorsque je regarde aujourd’hui les trois premiers tomes du Cycle de Maugis, je constate quelque chose que je n’avais pas nécessairement programmé ainsi à l’origine. Les femmes y sont nombreuses, certes, mais ce n’est pas cela qui m’intéresse le plus. Elles occupent surtout à peu près toutes les fonctions imaginables du récit. Elles enseignent, commandent, combattent, aiment, enquêtent, gouvernent, se trompent, protègent, manipulent, souffrent, savent, ignorent, désirent, mentent parfois, comprennent parfois trop tard et, pour certaines, possèdent un caractère qui devrait normalement nécessiter un permis de port d’arme.

Autrement dit, elles ne sont pas « la femme » dans le récit.

Elles sont des personnages. Et c’est beaucoup plus intéressant.

Quelques éléments des trois premiers tomes sont nécessairement évoqués ici. J’ai néanmoins évité d’en révéler les principaux retournements.


Une épopée qui vient pourtant d’un monde d’hommes

Il y avait au départ un petit problème : le matériau dont est issu Maugis n’est pas exactement réputé pour ses réunions consacrées à la parité.

La chanson de geste est un poème épique médiéval, généralement organisé en laisses, qui célèbre les exploits de héros historiques ou légendaires. La matière carolingienne y occupe une place considérable et les récits s’articulent volontiers autour du lignage, de l’honneur, de la fidélité, de la guerre et du rapport entre souverain et vassal. Larousse rappelle d’ailleurs la dimension profondément politique de cette littérature, qui enracine la légende dans les conflits et les structures de la société féodale.

Cela ne signifie évidemment pas que les femmes soient absentes de la littérature épique médiévale. Elles peuvent aimer, conseiller, transmettre, intriguer et parfois déterminer une part essentielle du récit. Mais le centre de gravité de la geste demeure largement celui d’une société guerrière masculine.

Et puis il y a Oriande.

Elle est particulièrement intéressante parce qu’elle permet d’observer le déplacement presque à l’état pur. Dans la tradition de Maugis d’Aigremont, elle est déjà indispensable. L’édition imprimée de 1668 aujourd’hui conservée par la BnF et numérisée par Gallica annonce dans son titre que Maugis agit « à l’ayde d’Oriande la Fee » avant d’enchaîner les épisodes de Bayard, du serpent et de Sorgalant.

Oriande n’est donc pas un personnage que j’aurais ajouté tardivement afin de moderniser une vieille histoire : elle était là depuis des siècles.

Mais il restait une question beaucoup plus amusante : que devient une fée auxiliaire du héros si l’on cesse justement de la considérer comme une auxiliaire ?

Dans Le Cycle de Maugis, elle conserve naturellement son lien avec Maugis, mais elle possède ses propres buts, ses contradictions, son rapport particulier au monde et surtout une morale qui n’est pas nécessairement celle des humains. Elle protège. Elle manipule. Elle aide. Elle décide. Elle peut se montrer extraordinairement tendre et parfaitement insupportable, parfois sans même avoir besoin de changer de chapitre.

La fée cesse alors d’être seulement celle qui ouvre la porte au héros.

Elle possède aussi la porte.

Et la clef.

Et connaissant Oriande, il n’est pas certain qu’elle vous dise où elle l’a rangée.


Nous sommes en 799, pas en 2026

Il aurait été tentant de régler la question autrement : prendre notre société contemporaine, la déguiser avec quelques tuniques, ajouter deux fibules et annoncer que nous sommes sous Charlemagne.

Cela aurait été beaucoup plus simple.

Et beaucoup moins intéressant.

Le monde carolingien impose ses contraintes. Les femmes vivent à l’intérieur de structures familiales, religieuses, matrimoniales, patrimoniales et politiques qui ne sont évidemment pas celles d’aujourd’hui. Mais cela ne signifie pas davantage qu’elles soient intellectuellement ou socialement invisibles.

Éginhard fournit sur ce point un détail assez remarquable. Dans sa Vie de Charlemagne, il affirme que Charles fit instruire ses garçons et ses filles dans les arts libéraux. Puis il précise immédiatement que les garçons apprenaient l’équitation, la guerre et la chasse tandis que les filles étaient également formées au travail de la laine, de la quenouille et du fuseau. Deux réalités apparaissent donc simultanément : une véritable instruction intellectuelle des filles et une répartition sociale des rôles qui demeure celle de son temps.

Cette contradiction apparente est précieuse pour un romancier.

Elle évite deux caricatures symétriques : celle d’un Moyen Âge peuplé de femmes condamnées au silence derrière une fenêtre et celle d’un VIIIe siècle transformé rétrospectivement en société contemporaine à laquelle on aurait seulement retiré les téléphones portables.

C’est dans cet espace que vivent Alix, Aveline, Élise, Esclarmonde, Luitgarde ou Marie de Salm.

Elles appartiennent à leur monde.

Mais aucune n’est entièrement réductible à la place que ce monde semblait lui réserver.


Alix : une mère, certes. Mais pas seulement


Froidmont commence presque modestement.

Alix a les mains dans le pétrin et aimerait simplement que son fils fasse ses devoirs. Guilhem, lui, a d’autres projets, qui impliquent principalement de désobéir à ses parents et de se rapprocher le plus possible d’une forêt qui lui est formellement interdite. Nous savons généralement comment ce genre d’histoire se termine.

Quelques pages plus tard, Alix surprend son fils aux prises avec son cartable vivant. Avant de sortir de la chambre, elle lui lance simplement :

« Tu l’as peut-être mal invoqué, ton cartable. Et il se venge. »

Puis elle referme la porte.

Tout Alix, ou presque, tient déjà dans ce petit passage.

Elle est la mère qui ordonne de faire les devoirs, mais elle habite un univers dans lequel l’hypothèse d’un cartable mal invoqué ne mérite même pas une discussion supplémentaire. Le merveilleux n’entre pas dans son foyer : il y vit.

Surtout, Alix cumule des fonctions que le récit ne cherche jamais à opposer. Elle est duchesse, épouse de Bovo, mère de Guilhem et enseignante en Arts Magiques. Sa maternité ne diminue pas sa puissance et sa puissance n’efface pas sa maternité.

Lorsqu’elle est confrontée au danger qui menace son fils dans Froidmont, cette superposition apparaît avec une violence particulière. Alix maintient une invocation tout en réalisant simultanément un soin et une autre opération magique. Aveline, pourtant peu disposée à l’émerveillement béat, la regarde et finit par lâcher :

« C’est monstrueux ce qu’elle peut faire. »

Elle découvre ensuite qu’Alix maintient encore son lien avec la Salamandre pendant toute l’opération.

Mais ce qui donne réellement son sens à la scène survient quelques instants plus tard. Lorsque le corps invoqué se trouve enfin devant elle, toute cette prodigieuse démonstration de Magie aboutit à quatre mots :

« OÙ EST MON FILS ? »

Il n’y a pas d’un côté Alix la mère et de l’autre Alix la formidable Conjureuse. Il y a Alix.

Dans beaucoup d’histoires héroïques, la mère constitue essentiellement une origine. Elle enfante le héros, lui transmet éventuellement quelque chose, disparaît, meurt (si possible de manière suffisamment tragique pour alimenter quelques centaines de pages de traumatisme ) et laisse l’aventure commencer.

Alix n’a manifestement pas reçu le mémo.

Elle reste. Et elle agit.


Aveline : nul besoin de demander la permission de combattre


Aveline Lance pose un autre problème aux catégories faciles.

Elle n’est ni une Faé, ni une reine, ni une magicienne toute-puissante. Elle est militaire.

Et le récit ne construit pas cette situation comme une anomalie qu’elle devrait continuellement justifier. Aveline est lieutenant parce qu’elle possède les compétences nécessaires pour l’être. Ses hommes lui obéissent. Bovo lui confie des responsabilités. Sa présence dans la garde d’Aygremont est un fait avant de devenir éventuellement un sujet.

Cela change beaucoup de choses.

Dans Froidmont, lorsqu’une troupe de Gobelins entraîne un enfant vers la forêt, elle réussit à en atteindre plusieurs à très grande distance tout en refusant de prendre le risque de toucher leur captif. Bovo explique qu’elle est parvenue à en avoir quatre malgré cette contrainte.

Sa compétence ne se mesure donc pas uniquement au nombre d’ennemis qu’elle peut abattre.

Elle se mesure également au moment où elle décide de ne pas tirer.

C’est une différence importante. Aveline n’est pas construite autour de l’ivresse de la violence, mais autour de sa maîtrise.

Cela ne veut pas dire qu’elle manque totalement d’enthousiasme lorsqu’une occasion raisonnable de risquer sa vie se présente.

Lorsqu’on lui apprend que Guilhem pourrait se trouver prisonnier au milieu d’une cité abritant approximativement deux mille Gobelins, elle pose immédiatement cette question admirablement mesurée :

« On y va quand ? »

Un peu plus tard, lorsque Alix décide qu’elle l’accompagnera, laissant Bovo en arrière, Aveline ne peut retenir un très professionnel :

« Ouiii ! »

Voilà pourquoi la formule « femme forte » me paraît insuffisante.

Aveline est forte, assurément. Mais elle est également enthousiaste, ironique, impulsive, affective, disciplinée, extraordinairement compétente et parfois beaucoup trop heureuse lorsqu’on lui annonce qu’une mission ressemble à un suicide collectif.

Elle n’est pas forte parce qu’elle ressemble à un homme.

Elle est Aveline.

Ça devrait suffire.


Élise : on peut exister sans épée


Élise m’intéresse presque pour la raison inverse.

Elle constitue une assez bonne réponse à cette autre habitude de la fantasy qui consiste parfois à croire que donner de l’importance à un personnage féminin nécessite immédiatement de lui mettre une épée dans la main.

Chez Élise, la première puissance est intellectuelle.

Dans Froidmont, Guilhem tente de la convaincre que l’Oiseau qu’il a aperçu ne peut pas être un simple animal. Il déroule son raisonnement : durée maximale d’une invocation, distance avec le Conjureur, caractéristiques de l’Esprit. Élise connaît les règles, lui répond, comprend parfaitement où il veut en venir et finit, excédée, par conclure que ce n’était probablement qu’« un piaf ». Puis Guilhem lui demande de l’accompagner à Froidmont.

Elle refuse. C’est interdit.

Élise n’entre donc pas dans l’histoire comme celle qui suit le héros.

Elle commence justement par ne pas le suivre.

Dans Les Enfants de l’Obsidienne, on la retrouve en train de chercher à comprendre ce qui lui échappe. Elle travaille à partir d’indices, envisage la responsabilité d’Oriande, formule des hypothèses sur l’Oiseau, les critique elle-même, en propose d’autres. Puis la logique rencontre quelque chose de beaucoup moins docile : l’attachement.

Elle finit par s’écrouler sur son lit et grogner :

« Guilhem, tu m’énerves ! »

La phrase prête à sourire. Elle dit pourtant beaucoup du personnage.

Élise pense avec ses livres, mais elle ne pense pas indépendamment de ce qu’elle éprouve. Son intelligence n’est pas cette machine froide que certains récits utilisent parfois pour caractériser un personnage « intelligent ». Elle raisonne, doute, s’agace, aime, s’inquiète et peut parfaitement être brillante tout en ayant quinze ans et envie que le garçon qui la préoccupe cesse enfin de lui compliquer la vie.

Dans Les Chaînes d’Argent, cette conception de la relation devient encore plus claire. Élise explique qu’elle ne se sent plus à sa place et que « les seuls à qui je tenais m’ont été enlevés ». Lorsque Vivien lui parle de Guilhem, elle ne décrit ni le grand Sorcier ni ses pouvoirs. Elle répond simplement :

« Oui, je me sentais bien avec lui. »

Puis elle explique ce qu’est, pour elle, une relation évidente : se sentir bien avec quelqu’un, ne pas chercher ses mots, trouver immédiatement la confiance naturelle.

Dans un récit où commencent à se promener quelques Démons, Faés, épées légendaires et souverains plutôt envahissants, cette simplicité acquiert presque quelque chose de subversif.

La valeur d’un être ne dépend pas nécessairement de sa capacité à renverser une forteresse.

Parfois, elle dépend du fait que l’on n’ait pas besoin de chercher ses mots avec lui.


Esclarmonde : avoir été victime ne condamne pas à le rester


Esclarmonde appartient à un registre beaucoup plus sombre.

Elle est nécromancienne, chasseresse et assez dangereuse pour préparer l’invocation d’un Haut Démon avec l’application méticuleuse de quelqu’un qui organiserait un repas de famille particulièrement délicat.

Dans Les Enfants de l’Obsidienne, elle contemple l’Ardenne depuis les hauteurs, rêve d’y construire son domaine de chasse, prend très sérieusement en compte la présence d’Arduinna — lorsqu’on souhaite s’installer chez une déesse, quelques précautions ne sont jamais inutiles — et supervise la préparation d’un site d’invocation. Quelques lignes plus tard, elle abat un sanglier d’un carreau ayant ricoché sur une pierre avant de rappeler magiquement le projectile jusque dans sa main.

La délicatesse même.

Mais réduire Esclarmonde à sa dangerosité reviendrait à manquer l’essentiel.

Son histoire est aussi une histoire de dépossession. Une part de son existence, jusque dans son désir, lui a été imposée par des forces qui la dépassent. À travers elle apparaît alors l’une des questions récurrentes du Cycle de Maugis : que reste-t-il du libre arbitre lorsque quelqu’un — ou quelque chose — intervient jusque dans ce que nous sommes persuadés de vouloir ?

Esclarmonde refuse pourtant de rester uniquement définie par ce qu’elle a subi.

Et c’est là que le personnage devient autrement plus intéressant qu’une « femme fatale » de fantasy.

  • Elle peut être victime et dangereuse.

  • Elle peut avoir souffert et faire souffrir.

  • Elle peut chercher sa liberté sans devenir immédiatement irréprochable.

C’est même une caractéristique importante de plusieurs femmes du Cycle : aucune souffrance ne leur délivre automatiquement un brevet de sainteté.

Heureusement.

La littérature deviendrait vite pénible.


Luitgarde : être au cœur du pouvoir ne signifie pas être libre


À l’autre extrémité apparente de l’échelle sociale se trouve Luitgarde.

Elle est l’épouse de Karolus Magnus.

Ce seul statut aurait pu suffire à en faire une silhouette prestigieuse derrière le souverain : une reine, une alliance, éventuellement un ventre dynastique et quelques apparitions dans les cérémonies.

Mais une reine ne cesse pas d’être une personne parce qu’elle est assise près d’un trône.

Le personnage fonctionne précisément grâce à cette contradiction. Luitgarde habite le centre du pouvoir carolingien. Elle appartient à ce monde politique, religieux et dynastique qui gagne progressivement en puissance. Mais appartenir à un système ne signifie pas que ce système possède tout de vous.

Même les quelques indications données par Les Enfants de l’Obsidienne refusent déjà l’immobilité décorative : Karolus explique qu’elle compte profiter du voyage pour chasser en Ardenne et parle de cette passion comme d’une caractéristique bien connue de son épouse.

Luitgarde permet ainsi de déplacer encore la définition de la puissance.

Elle ne consiste pas toujours à commander une armée, invoquer une créature ou abattre un Gobelin à cinquante coudées.

Il existe aussi une puissance beaucoup plus discrète : conserver à l’intérieur d’un système une région de soi que ce système n’est jamais tout à fait parvenu à annexer.


Marie de Salm : modifier ce que l’on a reçu


Marie de Salm offre dans Les Chaînes d’Argent une scène que j’aime particulièrement parce qu’elle pourrait presque passer inaperçue au milieu d’événements autrement plus spectaculaires.

Aveline remarque que les armoiries portées par Marie ne correspondent pas exactement à celles dont elle se souvient.

Marie caresse son écusson et répond :

« Je les ai modifiées. Elles me correspondent mieux ainsi, désormais. »

Dans notre monde, modifier un logo peut déjà provoquer plusieurs réunions et une quantité inquiétante de courriels.

Dans un univers fondé sur le lignage, les armes disent évidemment beaucoup plus.

Elles disent la famille, l’origine, l’héritage, la continuité, parfois les alliances et les prétentions. Marie ne renonce pourtant pas à son nom. Elle fait quelque chose de plus intéressant : elle décide que l’héritage reçu ne suffit plus entièrement à dire ce qu’elle est devenue.

Elle conserve la lignée. Elle modifie le signe.

Ce petit geste héraldique rejoint finalement une grande partie de ce que racontent les personnages féminins du Cycle. Toutes ou presque reçoivent quelque chose qu’elles n’ont pas choisi : un rang, une famille, un savoir, une fonction, un pouvoir, une responsabilité, parfois une blessure.

La véritable question commence ensuite :

qu’en feront-elles ?

L’identité ne se réduit alors ni à une origine ni à une assignation.

Elle se travaille.

Toujours cette étrange histoire de portes

En relisant les trois premiers tomes, un motif finit par apparaître avec une régularité suffisamment insistante pour qu’il soit difficile de l’ignorer.

Les femmes sont souvent liées aux seuils.

Pas nécessairement aux portes au sens matériel — encore que, dans cet univers, il vaut sans doute mieux se méfier également des portes au sens matériel.

Alix se tient entre la maison et la Magie, entre la transmission maternelle et l’enseignement. Oriande occupe la frontière entre le monde humain et celui des Faés. Esclarmonde fréquente celle, assez peu touristique, qui sépare les vivants, les morts et plusieurs catégories d’êtres qu’il vaut mieux ne pas déranger. Luitgarde vit au seuil du pouvoir, assez près pour en comprendre les mécanismes sans se confondre complètement avec lui. Élise évolue entre le savoir appris et la connaissance qu’il faut construire soi-même. Marie se situe entre l’identité héritée et celle qu’elle décide d’assumer. Aveline occupe continuellement la limite séparant la violence nécessaire de celle qui ne le serait plus.

Il serait dangereux de transformer cela en système absolu. La littérature commence généralement à sentir le laboratoire lorsque chaque personnage accepte trop gentiment de rentrer dans la case prévue pour lui.

Mais le motif existe.

Dans l’épopée traditionnelle, le héros franchit le seuil.

Dans Le Cycle de Maugis, il arrive assez souvent qu’une femme sache déjà ce qui se trouve de l’autre côté.

Voire qu’elle décide si quelqu’un pourra passer.


Ni matriarcat fantasmé, ni catalogue de « femmes fortes »

On pourrait être tenté de transformer tout cela en manifeste.

Je préférerais éviter.

Je n’ai pas essayé de construire rétrospectivement un matriarcat ardennais sous Charlemagne, pas plus que de distribuer les fonctions narratives à l’aide d’un tableau statistique. Le monde du Cycle de Maugis demeure traversé par des structures profondément masculines : lignages, guerre, armées, royauté, transmission féodale, ambitions impériales. Maugis reste le personnage dont le Cycle porte le nom.

Mais rien n’oblige tout ce qui l’entoure à être organisé uniquement en fonction de lui.

C’est probablement là que réside la différence la plus importante entre un personnage féminin écrit pour démontrer quelque chose et un personnage féminin auquel on permet simplement d’exister.

Alix n’a pas besoin de démontrer que les mères peuvent détenir du pouvoir.

Aveline n’a pas besoin de démontrer que les femmes savent combattre.

Élise n’a pas besoin de prouver qu’elles peuvent être intelligentes.

Esclarmonde n’a surtout pas besoin d’être moralement exemplaire pour être fascinante.

Luitgarde n’a pas besoin de gouverner le royaume pour posséder une vie qui lui appartient.

Marie n’a même pas besoin de conserver exactement le blason dont elle a hérité.

Et Oriande n’a besoin de l’autorisation de personne.

Ce dernier point, je le reconnais, pose régulièrement quelques problèmes.

Cette diversité importe davantage que la puissance brute. L’article critique initial consacré aux personnages féminins arrivait déjà à cette conclusion : les femmes du Cycle peuvent être « faibles, blessées, drôles, savantes, terribles, aimantes, injustes, lucides, perdues, souveraines, manipulatrices, protectrices ou condamnées ». Leur intérêt vient justement de ce refus de l’uniformité.

Finalement, le meilleur moyen d’écrire des personnages féminins n’était peut-être pas de commencer par écrire des femmes.

Il suffisait d’écrire des personnages.


Nota bene

Cette place accordée aux personnages féminins ne s’arrête pas aux textes évoqués ici. Dans les récits à venir — dont certains sont déjà écrits — les femmes continueront d’occuper une position centrale dans l’univers du Cycle de Maugis et, plus largement, du Livre de l’Ordre et du Chaos.

Pas nécessairement parce qu’elles seront toujours héroïques, puissantes ou exemplaires. Ce serait précisément retomber dans le travers dont je parlais au début. Elles continueront d’être centrales parce qu’elles seront des personnages à part entière : moteurs du récit, détentrices de savoirs, forces de contradiction, de transmission, de désir ou de transformation.

Certaines portes de la légende n’ont pas encore été ouvertes.


Les femmes ne sont pas autour de la légende

Le matériau de départ semblait pourtant annoncer autre chose.

  • Un sorcier.

  • Un cheval merveilleux.

  • Des épées.

  • Des lignages.

  • Charlemagne.

  • Des guerres.

  • Une vieille chanson de geste.

Tout cela est toujours là. Et fort heureusement : j’aime beaucoup les épées.

Mais en réécrivant cette matière ancienne par l’Ardenne, la Magie, l’Histoire et surtout des personnages auxquels il fallait bien finir par laisser vivre leur propre vie, quelque chose s’est déplacé.


Les femmes ne se sont pas installées autour de la légende. Elles en sont devenues certaines des portes.

Et parfois, derrière la porte, il y a toute une forêt.

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