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Qu’est-ce qu’une chanson de geste ? Et pourquoi nous parle-t-elle encore aujourd’hui ?

Photo du rédacteur: Benoît J. CARON
Benoît J. CARON
15 août
8 min de lecture

Dernière mise à jour : 30 sept.

Chevaliers, guerres de lignages, souverains colériques, trahisons, héros hors normes, chevaux fabuleux, épées légendaires, géants, fées et enchanteurs… À première vue, tout cela pourrait appartenir à un roman de fantasy. Pourtant, il faut remonter plusieurs siècles avant Tolkien, bien avant l’apparition même du mot fantasy, pour rencontrer certains de ces personnages.


Ils appartiennent aux chansons de geste, l’une des grandes formes de la littérature médiévale française. Et si leurs vers ne sont plus familiers au grand public, leurs héros, eux, n’ont jamais complètement disparu.

Autant de noms qui ont traversé les siècles, les livres, les légendes locales, les traditions populaires et, aujourd’hui encore, l’imaginaire contemporain.

Mais qu’est-ce exactement qu’une chanson de geste ?

Et surtout : pourquoi continuons-nous, parfois sans même nous en rendre compte, à raconter ses histoires ?

La chanson de geste : raconter les hauts faits

Le mot « geste » vient du latin gesta : les choses accomplies, les actions remarquables, les exploits.

Une chanson de geste est donc, littéralement, un récit consacré aux hauts faits.

Le genre apparaît dans la littérature française médiévale à partir du XIᵉ siècle et connaît plusieurs siècles de développement. Ces récits mettent généralement en scène des héros guerriers confrontés à des conflits politiques, familiaux ou religieux. L’honneur, la fidélité, le lignage, la vengeance, la guerre et la relation au souverain y occupent une place considérable. À l’origine, il ne s’agit pas de romans en prose. Les chansons de geste sont de longs poèmes narratifs composés de laisses, c’est-à-dire de groupes de vers liés par des sonorités communes.

L’exemple le plus célèbre reste évidemment La Chanson de Roland.


Première page de La Chanson de Roland, manuscrit d’Oxford — auteur anonyme — domaine public, Wikimedia Commons.
Première page de La Chanson de Roland, manuscrit d’Oxford — auteur anonyme — domaine public, Wikimedia Commons.

Mais Roland est loin d’être seul. Au fil des siècles s’est constitué un immense ensemble de personnages et de récits : Renaut de Montauban, les Quatre Fils Aymon, Maugis d’Aigremont, Huon de Bordeaux, Girart de Roussillon et bien d’autres. Certains textes atteignent des dimensions considérables. La version en vers de Maugis d’Aigremont, composée au début du XIIIᵉ siècle selon les Archives de littérature du Moyen Âge, compte ainsi 9 078 alexandrins organisés en laisses monorimes.

Nous sommes donc loin de la petite légende populaire transmise en quelques paragraphes. Il s’agit d’une véritable littérature épique.

Charlemagne, héros d’un passé déjà légendaire

Une grande partie de ces récits gravite autour de Charlemagne. Mais il faut immédiatement éviter un piège. Le Charlemagne des chansons de geste n’est pas nécessairement le Charlemagne de l’Histoire. La distance entre les événements racontés et leur mise en littérature peut atteindre plusieurs siècles.

Le cas de La Chanson de Roland est exemplaire.

L’arrière-garde de l’armée de Charlemagne est effectivement attaquée à Roncevaux en 778. Mais les sources historiques attribuent l’attaque à des Basques. Dans la chanson, plusieurs siècles plus tard, les adversaires deviennent des Sarrasins. Le récit a transformé l’événement.

Pourquoi ?

Parce que la chanson de geste ne cherche pas à pratiquer l’histoire scientifique telle que nous la concevons aujourd’hui.

  • Elle utilise le passé.

  • Elle le modèle.

  • Elle projette sur lui les préoccupations, les valeurs et les conflits du monde dans lequel elle est racontée.

  • Le Charlemagne historique devient alors un personnage littéraire.

  • Le VIIIᵉ siècle devient un âge héroïque.

Et les personnages qui l’entourent finissent eux aussi par appartenir davantage à la légende qu’à la chronique. C’est peut-être l’une des raisons de leur formidable longévité.

Des histoires qui finissent par former un univers

Un phénomène particulièrement fascinant apparaît lorsqu’on observe ces textes dans leur ensemble. Les personnages circulent.

Maugis possède sa propre chanson, mais appartient également au monde de Renaut de Montauban. Bayard passe d’un récit à l’autre. Charlemagne apparaît dans quantité de traditions différentes. Les familles s’entrecroisent. Les héros deviennent fils, cousins, oncles ou descendants les uns des autres. Au point que certains textes tardifs cherchent à organiser rétrospectivement ces personnages en grandes lignées.

La Geste de Doon de Mayence en constitue un exemple remarquable.

Différentes traditions épiques sont progressivement rattachées à une même famille fictive issue de Doon de Mayence. Gaufrey ira jusqu’à attribuer douze fils à Doon afin de relier plusieurs héros et plusieurs branches narratives.


Geste de Doon de Mayence

Il ne faut donc pas imaginer un auteur médiéval assis à son bureau établissant dès le départ l’arbre généalogique complet d’un immense univers littéraire.

C’est presque l’inverse.

Les récits existent, circulent et se transforment. Puis on tente de les relier. Les filiations elles-mêmes peuvent varier selon les textes et les manuscrits.

Maugis en offre un excellent exemple : certaines traditions le font passer par la descendance de Vivien, tandis que d’autres présentent directement Maugis et Vivien comme fils de Beuves d’Aigremont. Pour un lecteur moderne habitué aux univers extrêmement codifiés, cela peut paraître déroutant. Mais cette instabilité est précisément une partie de la richesse de la matière médiévale.

Elle est vivante.

Maugis, Bayard, Oriande : quand le merveilleux entre dans la geste

Toutes les chansons de geste n’accordent évidemment pas la même place au merveilleux. Mais certaines contiennent des éléments qui parlent immédiatement à l’imaginaire contemporain. Et Maugis d’Aigremont est particulièrement généreux en la matière.

  • Maugis est lié à la magie.

  • Oriande est une fée.

  • Bayard est un cheval extraordinaire.

  • Sorgalant est un géant.

Le récit évoque enchantements, créatures fabuleuses et lieux hors du commun. Une édition imprimée de 1668 conservée par la Bibliothèque nationale de France résume d’ailleurs dans son titre quelques-unes des aventures de Maugis : l’aide d’Oriande la Fée, l’île de Boucaut, Roüart, un serpent gardant une roche, la conquête de Bayard et la rencontre avec Sorgalant.


 Maugis s’emparant du cheval Bayard, Loyset Liédet, XVe siècle — domaine public, Wikimedia Commons.
 Maugis s’emparant du cheval Bayard, Loyset Liédet, XVe siècle — domaine public, Wikimedia Commons.

Il serait pourtant trompeur de dire que la chanson de geste était déjà de la fantasy.

La notion serait anachronique. Le merveilleux médiéval appartient à une conception du monde différente de la nôtre, où légendes, religion, folklore, miracles et récits héroïques ne se répartissent pas nécessairement dans les catégories modernes. Mais cela explique pourquoi ces textes peuvent aujourd’hui devenir une matière exceptionnellement féconde pour les écrivains de fantasy.

Le terrain est déjà là. Les personnages aussi.

Pourquoi ces histoires ont-elles survécu ?

Parce qu’elles ont cessé très tôt d’appartenir uniquement aux textes qui les avaient fait naître. Certaines figures sont devenues des éléments du patrimoine collectif.

Roland possède sa brèche dans les Pyrénées. Bayard laisse son nom sur des rochers, des lieux, des statues et des traditions populaires. Les Quatre Fils Aymon demeurent particulièrement présents dans les Ardennes françaises et belges. À Bogny-sur-Meuse, la silhouette rocheuse des Quatre Fils Aymon domine encore la vallée, Maugis y a son hermitage. À Dinant, Bayard possède son rocher. Ailleurs, d’autres sites revendiquent son passage.


Le cheval Bayard portant les Quatre Fils Aymon, début du XIVᵉ siècle, BnF ms. fr. 766 — domaine public, Wikimedia Commons.
Le cheval Bayard portant les Quatre Fils Aymon, début du XIVᵉ siècle, BnF ms. fr. 766 — domaine public, Wikimedia Commons.

Nous ne sommes plus seulement dans la littérature. Nous sommes dans ce moment particulier où un récit finit par s’inscrire dans un paysage. Les histoires ont engendré des lieux. Les lieux ont entretenu les histoires. Et les générations suivantes ont continué à les raconter. C’est probablement l’une des formes les plus puissantes de transmission littéraire.

La chanson de geste dans notre imaginaire contemporain

Nous ne lisons évidemment plus collectivement les chansons de geste comme elles pouvaient être reçues au Moyen Âge. Pourtant, une partie de leur mécanique narrative nous est remarquablement familière.

  • Le héros possède une origine.

  • Son lignage détermine une partie de son destin.

  • Une guerre a commencé avant lui.

  • Une arme peut posséder un nom et une histoire.

  • Un cheval peut devenir un personnage.

  • Les fidélités sont complexes.

  • Les familles se déchirent.

  • Le pouvoir royal n’est pas nécessairement présenté comme juste simplement parce qu’il est royal.

Le héros peut même entrer en rébellion contre son souverain. C’est notamment ce qui rend la matière des Quatre Fils Aymon si intéressante. Nous sommes loin d’un univers où Charlemagne serait systématiquement le « bon roi » entouré de héros entièrement soumis. La geste peut mettre en scène la tension entre l’autorité et la loyauté familiale, entre le droit du souverain et celui du lignage. Ce conflit reste extraordinairement moderne.

Les grandes sagas contemporaines utilisent encore ce genre de mécanique.

  • Dynasties.

  • Maisons.

  • Serments.

  • Trahisons.

  • Armes légendaires.

  • Territoires chargés de mémoire.

  • Conflits entre fidélité individuelle et raison politique.

Il ne s’agit pas de dire que la fantasy descend directement de la chanson de geste.

Les influences de la fantasy moderne sont beaucoup plus nombreuses et complexes.

Mais le lecteur contemporain peut reconnaître dans la geste certains mécanismes qu’il aime toujours retrouver dans les grands récits épiques.

Du cycle médiéval au « lore » contemporain

C’est probablement ici que le rapprochement devient le plus intéressant. Aujourd’hui, nous employons volontiers le mot lore pour désigner tout ce qui constitue la profondeur historique, mythologique et culturelle d’un univers. Le mot serait évidemment anachronique appliqué directement aux chansons de geste. Mais le phénomène qu’il décrit peut nous aider à comprendre leur extraordinaire richesse. Car chaque récit donne parfois l’impression qu’il n’est qu’une fenêtre ouverte sur quelque chose de beaucoup plus grand.

  • Maugis possède une famille.

  • Bayard possède une histoire.

  • Charlemagne possède des ennemis et des alliés.

  • Une querelle commencée dans un texte peut se prolonger ailleurs.

  • Un personnage secondaire devient héros d’un autre récit.

  • Le monde semble exister avant l’histoire racontée.

Et il continue après elle. C’est précisément cette sensation que recherchent aujourd’hui beaucoup de lecteurs de fantasy. L’impression que le livre que l’on tient n’est qu’un fragment d’un monde beaucoup plus vaste.

Pourquoi réécrire aujourd’hui les chansons de geste ?

Parce que ces textes contiennent encore des histoires. Pas seulement des curiosités destinées aux médiévistes.

Des histoires.

Mais les réécrire impose à mon sens de ne pas simplement les recopier. Le lecteur contemporain n’attend plus exactement la même chose. Il s’intéresse davantage à la psychologie des personnages, aux conséquences de leurs actes, à leurs contradictions et à leurs zones d’ombre. Le héros épique peut alors devenir un personnage plus intérieur. La loyauté peut devenir dilemme. L’héroïsme peut avoir un prix. Le souverain peut avoir raison sur un point et tort sur un autre. Le merveilleux peut devenir un système cohérent. Et l’Histoire réelle peut reprendre sa place derrière la légende.

C’est précisément à partir de cette rencontre que j’ai abordé le Cycle de Maugis.

Non pour raconter à nouveau Maugis d’Aigremont. Mais pour poser une autre question :

Et si ces légendes avaient réellement existé dans le monde de Charlemagne ?

La chanson de geste fournit alors une mémoire. L’Histoire fournit le cadre. Les légendes ardennaises fournissent leur territoire. Et la fantasy permet de réunir ces éléments sans prétendre qu’ils ont jamais constitué une seule réalité.

De la geste à la Dark Epic Lore Fantasy

C’est aussi là qu’apparaît progressivement la notion de Dark Epic Lore Fantasy ( DELF ).

Pas comme une tentative de rebaptiser la chanson de geste. Encore moins comme l’idée que la littérature médiévale aurait pratiqué de la fantasy sans le savoir. Mais comme une manière contemporaine de prolonger certains de ses mécanismes.

  • L’épopée.

  • La profondeur du monde.

  • La mémoire des personnages.

  • La permanence des légendes.

  • Le poids de l’Histoire.

Et surtout cette impression fondamentale qu’un récit n’est jamais complètement isolé de ceux qui l’ont précédé. La chanson de geste nous rappelle ainsi quelque chose de très simple. Nous n’avons pas inventé aujourd’hui le goût des grands univers. Nous avons seulement trouvé de nouveaux moyens de les raconter.


Sources et références

ARLIMA — Archives de littérature du Moyen Âge, « Maugis d’Aigremont, version en vers ».Datation du début du XIIIᵉ siècle, description des 9 078 alexandrins en laisses monorimes, manuscrits, éditions modernes et importante bibliographie consacrée notamment à Maugis, Oriande, Bayard et au merveilleux épique.

Bibliothèque nationale de France — dossiers consacrés à la littérature épique médiévale et à La Chanson de Roland.Présentation du genre de la chanson de geste et du processus de transformation littéraire de l’événement historique de Roncevaux.

Bibliothèque nationale de France / Gallica — Maugis d’Aigremont. L’histoire de Maugis d’Aygremont et de Vivian son frère…, édition de 1668.Témoin imprimé tardif de la matière de Maugis, mentionnant notamment Oriande la Fée, Bayard, Sorgalant et plusieurs épisodes merveilleux.

Ferdinand Castets, Maugis d’Aigremont, chanson de geste, 1892-1893.Édition moderne importante du texte médiéval.

Philippe Vernay, Maugis d’Aigremont, édition critique, 1980.Édition critique avec introduction, notes et glossaire.

Rémi Fournier-Lanzoni et Jérôme Devard, Maugis d’Aigremont, chanson de geste suivie de La Mort de Maugis, L’Harmattan, 2014.Traduction française moderne des textes.

Dominique Boutet et travaux consacrés au cycle de Doon de Mayence.Études sur la construction cyclique, les lignages épiques et les mécanismes d’intégration de traditions diverses dans la geste de Doon.

Bibliothèque nationale de France — portail Fantasy, Anne Besson, « Les sous-genres de la fantasy, un vaste monde à découvrir ».Pour la distinction entre fantasy contemporaine, merveilleux médiéval et fantasy historique.

Benoît J. Caron, Les Enfants de l’Obsidienne, Le Cycle de Maugis, tome II.La préface présente explicitement l’ouvrage comme un hommage à la chanson de geste et à la mythologie de la forêt d’Ardenne.

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