Qui est Maugis d’Aigremont dans la chanson de geste originelle et quelle est sa principale différence avec le Maugis d’Aygremont du Cycle ?
- Benoît CARON
- 3 août
- 15 min de lecture
Bien avant de devenir le personnage central d’un cycle de fantasy contemporaine, Maugis d’Aigremont appartenait déjà à l’un des grands ensembles légendaires du Moyen Âge français. Magicien, chevalier, stratège, voleur à l’occasion, maître du cheval Bayard et adversaire redoutable de Charlemagne, il occupe une place singulière dans la littérature épique médiévale.
Pourtant, son nom est aujourd’hui bien moins connu que ceux de Roland, de Merlin ou des quatre fils Aymon. Maugis constitue pourtant l’un des personnages les plus étonnants de la matière carolingienne : un héros capable de manier l’épée aussi bien que l’enchantement, d’affronter des monstres comme de tromper un empereur, et de passer du monde féerique aux champs de bataille sans jamais appartenir complètement à l’un ou à l’autre.
Le Cycle de Maugis ne cherche pas simplement à raconter une nouvelle fois ses exploits. Il reprend la matière médiévale, la replace dans un monde carolingien historiquement construit et pose une question que la chanson de geste ne formulait qu’indirectement : qui est véritablement l’homme derrière l’enchanteur ?
Un héros médiéval éclipsé par les quatre fils Aymon
Maugis apparaît d’abord dans la tradition liée à Renaut de Montauban, plus connue aujourd’hui sous le titre de Chanson des quatre fils Aymon.
Renaud, Allard, Guichard et Richard sont les fils du duc Aymon. Après un conflit meurtrier avec la cour impériale, ils entrent en rébellion contre Charlemagne. Leur fuite, leurs combats et leur extraordinaire cheval Bayard ont profondément marqué l’imaginaire populaire, particulièrement dans les Ardennes et dans les vallées de la Meuse.
Maugis est leur cousin. Il ne constitue pas un simple compagnon supplémentaire : il est souvent celui qui rend leur résistance possible.
Lorsque la force ne suffit plus, Maugis intervient. Il déjoue les pièges, crée des illusions, transforme les apparences, franchit les lignes ennemies et ridiculise les puissants. Renaud représente volontiers la prouesse chevaleresque ; Maugis apporte l’intelligence, la magie et la ruse.
Le personnage ayant rencontré un certain succès, les auteurs médiévaux lui ont progressivement donné sa propre histoire. Comme cela se produit souvent dans les cycles épiques, on a voulu raconter ses « enfances », c’est-à-dire expliquer sa naissance, sa formation et l’origine de ses attributs légendaires.
C’est ainsi qu’est née, au XIIIe siècle, la chanson de geste intitulée Maugis d’Aigremont.
Le texte est anonyme. Sa datation précise reste discutée : plusieurs spécialistes la situent dans la première moitié du XIIIe siècle, tandis que d’autres proposent une période un peu plus tardive. Différents manuscrits en ont conservé des versions parfois divergentes, auxquelles se sont ajoutées, à partir de la fin du Moyen Âge, des adaptations en prose.
L’édition imprimée de 1668 conservée par la Bibliothèque nationale de France appartient à cette postérité. Son titre, particulièrement développé, résume déjà une grande partie du programme héroïque : Maugis, aidé d’Oriande la Fée, se rend sur l’île de Boucaut, se déguise en diable, enchante un démon, tue le serpent qui garde une roche, conquiert Bayard et affronte le géant Sorgalant.
Tout un roman de fantasy avant que le terme n’existe.
Aigremont ou Aygremont ?
Les deux formes apparaissent dans la tradition.
L’orthographe médiévale n’est pas fixée comme la nôtre. Les copistes, imprimeurs et adaptateurs peuvent employer des graphies différentes selon leur époque, leur région ou le manuscrit qu’ils reproduisent. On rencontre donc Aigremont, Aygremont et quelques variantes plus rares.
Le document imprimé de 1668 conservé sur Gallica emploie lui-même « Maugis d’Aigremont » dans son titre principal, puis « Maugis d’Aygremont » dans son développement.
Le choix d’« Aygremont » dans le Cycle de Maugis ne désigne donc pas un personnage totalement étranger au héros ancien. Il inscrit au contraire la réécriture contemporaine dans la souplesse même de la tradition manuscrite.
Une chanson de geste déjà traversée par la fantasy
La chanson de geste raconte généralement les exploits guerriers de héros liés à Charlemagne, à ses vassaux ou aux grandes familles féodales. Elle exalte la prouesse, le lignage, la fidélité, l’honneur et la défense de la chrétienté.
Mais Maugis d’Aigremont appartient à une phase relativement tardive du genre. Au XIIIe siècle, les frontières entre l’épopée carolingienne et le roman merveilleux sont devenues plus perméables. Les fées, les enchantements, les voyages lointains et certaines influences de la matière arthurienne pénètrent progressivement dans les récits épiques.
Maugis se trouve précisément à ce carrefour.
Son univers reste celui des barons, des sièges, des lignages et des guerres féodales. Pourtant, on y rencontre également une fée souveraine, un enchanteur formé à Tolède, des métamorphoses, des démons, des monstres, des armes merveilleuses et un cheval dont les capacités défient les lois ordinaires du monde.
Le texte ne cesse ainsi d’osciller entre deux logiques.
D’un côté, Maugis doit retrouver sa famille, défendre son lignage, gagner sa place parmi les chevaliers et servir les intérêts de sa parenté. De l’autre, son éducation, ses pouvoirs et ses compagnons le rattachent à un monde magique qui échappe partiellement aux règles de la société féodale.
Il est à la fois dedans et dehors.
C’est probablement l’une des raisons pour lesquelles il conserve une telle modernité.
L’enfant séparé de son lignage
Dans la chanson médiévale, Maugis est le fils du duc Beuves d’Aigremont. Il vient au monde avec un frère jumeau, Vivien.
Leur naissance devrait assurer la continuité et la puissance du lignage. Elle provoque au contraire une série de ruptures. Dans le désordre causé par une attaque, les deux enfants sont séparés de leur famille et l’un de l’autre.
Maugis est emporté, puis abandonné sur les rivages de Sicile. Alors qu’il se trouve sans défense, menacé par les bêtes sauvages, il est découvert par Oriande.
La fée reconnaît progressivement l’importance de l’enfant. Elle le recueille et l’emmène dans son château de Rocheflor, également nommé Rosefleur dans certaines versions. Maugis y grandit loin de sa famille et du territoire auquel son nom le rattache.
Dès son enfance, le héros possède donc une double appartenance.
Par le sang, il vient d’Aigremont et appartient à l’une des grandes familles de la geste. Par son éducation, il dépend de la fée Oriande, de son château merveilleux et de l’univers méditerranéen où se rencontrent la Sicile, l’Orient légendaire et les savoirs magiques.
La chanson raconte ainsi moins la naissance d’un héros que sa fabrication.
Maugis ne devient pas exceptionnel parce qu’il serait simplement né avec tous ses pouvoirs. Il est recueilli, éduqué, initié et soumis à des épreuves. Son identité résulte de la rencontre entre un héritage familial et un apprentissage surnaturel.
Oriande, bien davantage qu’une fée secourable
Oriande joue un rôle fondamental dans la chanson de geste.
Elle sauve Maugis, le protège et organise son éducation. Son frère Baudri, enchanteur savant, participe à la formation du jeune garçon. Maugis apprend les arts, les sciences et les procédés magiques, puis perfectionne son savoir dans la ville de Tolède.
Dans l’imaginaire médiéval, Tolède représente volontiers un lieu de connaissances mystérieuses. La cité est associée aux sciences, à l’astronomie, aux traductions venues du monde arabe et, dans la littérature, aux arts occultes. Envoyer Maugis à Tolède revient à lui donner accès à un savoir qui dépasse les compétences ordinaires du chevalier occidental.
Oriande ne se contente cependant pas de faire de lui un magicien.
Elle l’introduit également dans le monde chevaleresque et finit par l’adouber. Chez Maugis, les deux apprentissages ne sont jamais véritablement séparés : sa magie sert sa chevalerie, tandis que son courage lui permet d’accomplir ce que ses enchantements seuls ne pourraient réaliser.
La relation entre Oriande et son protégé reste toutefois plus ambiguë qu’une simple relation entre une mère adoptive et son enfant. La tradition médiévale lui donne aussi une dimension affective et amoureuse qui peut surprendre le lecteur contemporain. Oriande appartient à cette catégorie de fées qui recueillent le héros, le forment, désirent parfois le retenir et doivent finalement accepter de le voir rejoindre le monde des hommes.
Elle est une protectrice, mais également une gardienne du seuil.
Elle ouvre à Maugis les portes du merveilleux. Elle ne peut cependant empêcher le jeune homme de chercher son origine, son lignage et sa propre voie.
La conquête de Bayard : l’épreuve qui fait le héros
Bayard n’est pas simplement un cheval particulièrement rapide.
Dans toute la tradition des quatre fils Aymon, il constitue une puissance à part entière. Il comprend les hommes, franchit des distances extraordinaires, adapte parfois sa taille au nombre de cavaliers qu’il transporte et semble posséder sa propre volonté.
La chanson de Maugis d’Aigremont raconte comment Maugis devient son premier maître.
Bayard est retenu sur l’île volcanique de Boccan ou Boucaut. Il est enchaîné et gardé par plusieurs créatures monstrueuses. Pour l’atteindre, Maugis doit affronter un démon, un serpent et un dragon. Il utilise alternativement la force, la ruse et l’enchantement.
L’épisode résume parfaitement son personnage.
Un chevalier traditionnel aurait probablement vaincu les monstres par la seule puissance de son bras. Un magicien de roman aurait pu les neutraliser depuis une tour ou par une formule. Maugis combine les deux approches. Il accepte le combat, mais refuse de se soumettre aux règles de l’affrontement quand l’intelligence lui offre une solution plus efficace.
Il se déguise, ensorcelle ses adversaires, les trompe et frappe lorsqu’il le faut.
Bayard finit par le reconnaître.
Cette reconnaissance possède une valeur presque sacrée. Maugis ne s’empare pas simplement d’une monture : il est accepté par une créature faée que personne d’autre ne pouvait maîtriser. La conquête de Bayard confirme donc son statut de chevalier, d’enchanteur et de héros élu par le merveilleux.
Plus tard, Maugis obtiendra également l’épée Froberge, devenue Floberge dans d’autres traditions. Le cheval et l’épée forment les deux grands attributs de sa légitimité héroïque.
Le fait qu’ils soient ensuite associés à Renaud de Montauban permet à la chanson de Maugis de rejoindre celle des quatre fils Aymon. Maugis devient ainsi le détenteur originel des merveilles qui feront la gloire de son cousin.
Il ne se contente pas d’entrer dans la légende : il fournit à une autre légende ses instruments les plus célèbres.
Chevalier, enchanteur et « larron »
Les textes médiévaux et les études consacrées au personnage emploient souvent l’expression de « larron enchanteur ».
Le mot ne doit pas être compris uniquement dans son sens moderne. Maugis peut voler, certes, mais sa fonction est surtout celle d’un maître de la ruse. Il change d’apparence, se déguise, manipule les perceptions et retourne contre ses adversaires les certitudes sur lesquelles repose leur pouvoir.
Il peut se présenter sous les traits d’un pèlerin, d’un homme d’Église ou d’un autre personnage respectable. À Tolède, il recourt à la métamorphose. Devant les armées de Charlemagne, il invente des histoires suffisamment vraisemblables pour franchir les barrages et détourner les convois.
Son arme la plus dangereuse n’est donc ni son épée ni même sa magie.
C’est sa compréhension des autres.
Maugis sait ce que ses adversaires veulent entendre. Il connaît leurs peurs, leurs vanités, leurs croyances et leurs habitudes. Sa magie amplifie cette intelligence, mais ne la remplace pas.
Cette caractéristique le distingue de nombreux héros épiques. Roland doit être reconnu par l’éclat de sa vaillance. Maugis peut gagner précisément parce qu’il n’est pas reconnu.
Il ne cherche pas toujours à apparaître plus grand qu’il ne l’est. Il accepte de devenir invisible, ridicule ou méprisable si le déguisement lui permet d’atteindre son objectif.
En cela, il ressemble parfois davantage à Ulysse qu’à Roland.
Un adversaire intime de Charlemagne
Dans la tradition de Renaut de Montauban, Maugis devient l’un des ennemis les plus personnels de Charlemagne.
Il ne cherche pas nécessairement à conquérir l’Empire ni à remplacer le souverain. Son pouvoir agit d’une manière beaucoup plus corrosive : il montre que l’autorité impériale peut être trompée.
Charlemagne dispose des armées, de la justice, des serments et de la puissance symbolique du trône. Maugis possède les apparences, les passages secrets et l’art de rendre le pouvoir impuissant face à ce qu’il ne comprend pas.
Chaque fois que l’empereur croit l’avoir capturé, identifié ou dominé, l’enchanteur lui échappe. Chaque fois que l’ordre impérial prétend enfermer le monde dans une hiérarchie stable, Maugis introduit une possibilité imprévue.
Leur opposition dépasse donc le conflit entre deux individus.
Charlemagne représente la centralisation, la règle et la volonté de soumettre les grands lignages à une même autorité. Maugis incarne la mobilité, l’ancienne magie, la fidélité familiale et la résistance de ceux qui refusent d’être entièrement absorbés par le pouvoir impérial.
L’un gouverne en imposant un ordre visible.
L’autre survit en rappelant que le monde conserve toujours une part d’invisible.
Un héros plus complexe qu’un simple magicien
Maugis est parfois présenté comme le « Merlin » des quatre fils Aymon. La comparaison permet de comprendre rapidement sa fonction, mais elle reste imparfaite.
Merlin est volontiers prophète, conseiller des rois et témoin d’un destin qu’il connaît parfois à l’avance. Maugis agit davantage dans l’immédiat. Il combat, vole, chevauche, improvise, ment et prend des risques physiques.
Il n’observe pas l’épopée depuis ses marges : il s’y jette.
Il n’est pas davantage un paladin classique. Sa force n’est jamais séparée de l’ambiguïté. Il sert son lignage, mais utilise des procédés que l’éthique chevaleresque pourrait condamner. Il appartient au camp chrétien, mais son pouvoir vient d’un enseignement magique et d’un monde féerique que le christianisme médiéval regarde avec méfiance.
Maugis se tient donc au croisement de plusieurs traditions :
l’épopée carolingienne, qui lui donne son lignage et ses combats ;
le roman merveilleux, qui lui donne Oriande, Bayard et les enchantements ;
la figure du trickster, qui lui permet de renverser les puissants par l’intelligence ;
et le récit initiatique, qui raconte comment un enfant séparé de sa famille devient maître de sa propre légende.
Cette combinaison explique probablement sa remarquable postérité. Le personnage a circulé dans les littératures française, néerlandaise, allemande et italienne. Il a survécu aux transformations de la chanson de geste, aux mises en prose et aux réécritures de la Renaissance.
Maugis est un personnage de passage. Il franchit les frontières géographiques, sociales, religieuses et littéraires.
Ce que le Cycle de Maugis conserve de la chanson originelle
Le Maugis d’Aygremont du Cycle n’efface pas son ancêtre médiéval.
Le lecteur retrouve les éléments essentiels de la légende : Aygremont, Oriande, Bayard, Vivien, Sorgalant, Rocheflor, Bocan, la magie, le lignage et l’ombre grandissante de Karolus Magnus.
La fonction hybride du personnage demeure également. Maugis n’est pas seulement un combattant ni seulement un sorcier. Il appartient simultanément à la chevalerie, au merveilleux et à un monde plus ancien que celui que l’Empire cherche à construire.
Le Cycle conserve aussi l’importance de la transmission. Maugis ne surgit pas tout armé dans le récit. Ses pouvoirs, ses connaissances et sa manière de regarder le monde viennent de rencontres, d’enseignements et d’épreuves.
Enfin, la réécriture respecte la dimension épique du matériau. Les enjeux familiaux, politiques et surnaturels dépassent rapidement le destin individuel. Comme dans une chanson de geste, les choix personnels peuvent provoquer la chute d’un domaine, le déplacement d’une armée ou la transformation d’un royaume.
Le Cycle ne prend donc pas le nom de Maugis comme un simple ornement médiéval. Il reprend la structure profonde de sa légende.
Mais il en déplace le centre.
La principale différence : de la maîtrise à l’identité
Sans dévoiler les événements du Cycle, la différence essentielle peut être formulée ainsi :
le Maugis médiéval est principalement un héros de la maîtrise ; le Maugis du Cycle est un héros de l’identité.
Dans la chanson de geste, Maugis apprend, conquiert et agit. Le récit s’intéresse avant tout à la naissance de ses capacités et à la succession de ses exploits. Il doit gagner Bayard, acquérir une épée, retrouver son lignage, vaincre ses adversaires et prendre sa place dans l’histoire des grandes familles épiques.
La question dominante est : que peut accomplir Maugis ?
Le Cycle pose une autre question : qui devient-on lorsque les autres, la magie, le temps et le destin ont contribué à vous transformer ?
Cette différence ne signifie pas que le Maugis médiéval serait dépourvu de personnalité. Il possède au contraire une énergie, une intelligence et une insolence remarquables. Mais la chanson de geste exprime principalement son caractère par ses actes.
La fantasy contemporaine peut entrer plus profondément dans ses contradictions.
Elle peut explorer la mémoire, la vulnérabilité, le doute, la responsabilité et le prix du pouvoir. Elle peut montrer ce qui se passe à l’intérieur d’un héros lorsque sa vie appartient simultanément à une famille, à une fée, à une prophétie, à une époque et à une légende qui semble déjà écrite pour lui.
Dans la chanson, l’identité de Maugis finit par être révélée.
Dans le Cycle, l’identité devient elle-même un territoire d’aventure.
Le récit commence d’ailleurs avec Guilhem d’Aygremont, un enfant attiré par une forêt interdite. Le lecteur ne découvre pas immédiatement le grand enchanteur tel que la tradition l’a figé. Il rencontre d’abord un garçon curieux, impatient, parfois imprudent, entouré de personnes qui l’aiment, le protègent, lui cachent certaines choses ou espèrent décider de son avenir.
La légende médiévale est déjà là, mais elle n’est encore qu’une possibilité.
C’est ce qui donne au Cycle sa tension particulière : le lecteur peut connaître le nom de Maugis sans savoir de quelle manière Guilhem deviendra cet homme — ni ce que cette transformation exigera de lui.
Une autre différence essentielle : l’Histoire redevient réelle
La chanson de geste place ses personnages dans le monde de Charlemagne, mais elle ne constitue pas une reconstitution historique de l’époque carolingienne.
Comme beaucoup de textes médiévaux, elle projette sur le passé les structures, les préoccupations et les mentalités du temps où elle est écrite. Les barons de Charlemagne y ressemblent souvent à des seigneurs des XIIe et XIIIe siècles. Les relations politiques, les armes, les comportements et les conflits religieux appartiennent davantage à l’univers mental des auteurs qu’au VIIIe siècle réel.
Le Cycle de Maugis prend le chemin inverse.
Il replace l’action en 799, alors que Karolus Magnus n’est pas encore empereur. La date du futur couronnement approche, la Renaissance carolingienne transforme les savoirs, le christianisme renforce son emprise et les anciennes croyances sont progressivement repoussées hors du monde officiel.
La magie ne vient pas remplacer l’Histoire : elle s’insère dans ses silences.
Cette décision modifie profondément le personnage de Maugis. Il n’est plus seulement un héros vivant dans un passé épique indéfini. Il devient l’un des acteurs d’un moment de bascule : celui où un monde cherche à s’unifier, tandis qu’un autre comprend qu’il pourrait disparaître.
Sa magie prend dès lors une portée politique, culturelle et presque existentielle.
Être Maugis ne signifie plus seulement posséder des pouvoirs.
Cela signifie appartenir à quelque chose que l’Histoire est peut-être en train d’effacer.
Pourquoi lire le Cycle après avoir découvert la chanson de geste ?
Il n’est pas nécessaire d’avoir lu le texte médiéval pour entrer dans le Cycle de Maugis.
Le lecteur peut découvrir Guilhem, Oriande, Bayard et Aygremont sans connaître leur postérité légendaire. L’histoire fonctionne par elle-même, avec ses propres règles, ses propres mystères et ses propres enjeux.
Mais la connaissance de la chanson de geste crée un second niveau de lecture.
Un nom apparemment anodin devient une promesse. Un lieu rappelle un épisode ancien. Une arme, un cheval ou une relation possèdent une profondeur supplémentaire. Le lecteur reconnaît parfois la silhouette du récit médiéval, puis constate que le Cycle s’engage dans une direction inattendue.
Cette relation ne repose pas sur la simple citation.
Le Cycle agit plutôt comme une fouille archéologique de l’imaginaire. Il reprend les fragments de la geste — un enfant perdu, une fée, un cheval enchaîné, un frère séparé, un empereur menaçant — et cherche ce qui pourrait exister entre eux.
Que ressent l’enfant recueilli par la fée ?
Que devient une famille après sa disparition ?
Que veut réellement Oriande ?
Que représente Bayard avant de devenir le cheval légendaire de Renaud ?
Comment la magie peut-elle survivre dans un monde qui se prépare à la condamner ?
Et surtout : comment un être humain peut-il devenir un personnage dont la légende a déjà retenu le nom ?
Du héros accompli à l’homme en devenir
Le Maugis d’Aigremont du XIIIe siècle est déjà un héros lorsqu’il entre véritablement dans l’action. Son éducation lui a donné les moyens d’affronter le monde. Ses aventures démontrent sa valeur, son courage et la supériorité de son intelligence.
Le Maugis d’Aygremont du Cycle reste plus longtemps exposé au regard du lecteur.
On le voit avant le mythe.
On découvre ses attaches, ses hésitations, ses blessures et les forces qui cherchent à orienter son existence. Ses pouvoirs ne le placent pas au-dessus de l’humanité : ils rendent parfois son humanité plus difficile à préserver.
C’est là que la réécriture contemporaine rejoint profondément la chanson de geste tout en la renouvelant.
Le héros médiéval prouve qui il est par ce qu’il accomplit.
Le héros moderne doit parfois accomplir l’inverse : comprendre qui il est avant de savoir ce qu’il doit faire.
Maugis demeure donc bien Maugis. Le chevalier, l’enchanteur et le stratège n’ont pas disparu. Mais derrière ces figures légendaires apparaît un homme dont la plus grande aventure pourrait ne pas être de vaincre un monstre, de tromper un empereur ou de libérer un cheval faé.
Le Maugis du XIIIe siècle conquiert Bayard, Floberge et sa place dans la geste.
Celui du Cycle doit d’abord conquérir quelque chose de plus incertain : lui-même.
Sources et références
Sources médiévales et éditions
Anonyme, Maugis d’Aigremont, chanson de geste du XIIIe siècle. La notice ARLIMA recense les principaux manuscrits, les éditions de Ferdinand Castets et de Philippe Vernay ainsi que les traductions modernes.
Ferdinand Castets, éd., Maugis d’Aigremont, chanson de geste, texte établi d’après le manuscrit de Peterhouse et complété à l’aide des manuscrits de Paris et de Montpellier, Montpellier, Coulet, 1893. Référence et accès recensés par ARLIMA.
Philippe Vernay, éd., Maugis d’Aigremont, chanson de geste, édition critique avec introduction, notes et glossaire, Berne, Francke, collection « Romanica Helvetica », no 93, 1980.
Rémi Fournier-Lanzoni et Jérôme Devard, Maugis d’Aigremont, chanson de geste, suivie de La Mort de Maugis, présentation et traduction, Paris, L’Harmattan, 2014. L’introduction présente Maugis comme chevalier, magicien et « larron enchanteur », et résume sa formation, sa conquête de Bayard et son rôle dans le cycle de Renaut de Montauban.
Maugis d’Aigremont. L’Histoire de Maugis d’Aygremont et de Vivian son frère, édition en prose imprimée à Troyes par Nicolas Oudot en 1668, exemplaire numérisé par Gallica/Bibliothèque nationale de France.
Études critiques
Philippe Verelst, « L’Enchanteur d’épopée : prolégomènes à une étude sur Maugis », Romanica Gandensia, vol. 16, 1976, p. 118-162.
Anne Berthelot, « L’Autre Monde féerique comme distorsion de l’Orient dans Maugis d’Aigremont, Huon de Bordeaux et Le Roman d’Auberon », dans L’Épopée romane, actes du XVe Congrès international de la Société Rencesvals, 2002, t. II, p. 647-653.
Pascale Haugeard, « Le Magicien voleur et le roi marchand. Essai sur le don dans Renaut de Montauban », Romania, t. 123, 2005. L’étude examine notamment la fonction de Maugis auprès des quatre fils Aymon et son antagonisme particulier avec Charlemagne.
ARLIMA, « Le Cycle de Renaut de Montauban », ensemble comprenant Beuve d’Aigremont, Renaut de Montauban, Maugis d’Aigremont, La Mort de Maugis et Vivien de Monbranc.
Sources relatives au Cycle de Maugis
Benoît J. Caron, Froidmont, Le Cycle de Maugis, tome I, version 2026. Le roman introduit Guilhem d’Aygremont, son attirance pour la forêt de Froidmont et les premiers éléments de son devenir légendaire.
Benoît J. Caron, Les Enfants de l’Obsidienne, Le Cycle de Maugis, tome II, version illustrée 2025. La préface revendique explicitement l’héritage de la chanson de geste, de la mythologie ardennaise et du contexte précédant le couronnement de Karolus Magnus.
Benoît J. Caron, Les Chaînes d’Argent, Le Cycle de Maugis, tome III, version finale 2026. L’ouvrage approfondit la relation entre identité, mémoire, magie, Histoire et destin.
Analyse des rapports et des différences avec la Chanson de geste de Maugis d’Aygremont dans les trois premiers tomes du Cycle de Maugis. Cette étude souligne le passage d’un héros principalement défini par l’action épique à un personnage davantage introspectif, traversé par les questions de libre arbitre et d’identité.
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