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Fantasy historique : quand l’Histoire rencontre le merveilleux

Photo du rédacteur: Benoît J. CARON
Benoît J. CARON
28 sept.
11 min de lecture

Dernière mise à jour : 30 sept.

La fantasy historique possède un nom qui semble, au premier abord, presque se suffire à lui-même. Il rapproche deux notions que l’on identifie assez facilement : l’Histoire, avec ses périodes, ses événements, ses personnages attestés et tout ce que les sources permettent de reconstruire ; la fantasy, qui introduit précisément dans le récit ce qui ne relève pas de notre expérience du réel. Réunir ces deux concepts semble particulièrement ardu, mais pas impossible.


La Bibliothèque nationale de France range sous l’appellation de fantasy historique les œuvres qui revisitent une époque déterminée en y introduisant des éléments de merveilleux. La définition est utile, d’autant que les sous-genres de la fantasy restent poreux et que leurs frontières ont toujours évolué selon les œuvres, les usages critiques et les classifications éditoriales.


Reste alors une question qui me paraît plus intéressante que celle de l’étiquette : que devient l’Histoire lorsqu’on décide d’y introduire quelque chose qui, par définition, n’appartient pas à ce que nous savons d’elle ?


Il ne suffit évidemment pas de placer quelques personnages dans un château, de leur donner des armes anciennes et de modifier leur vocabulaire pour produire de la fantasy historique. Une grande partie de la fantasy utilise depuis longtemps une esthétique médiévale sans pour autant entretenir un rapport réel avec l’Histoire. Ce qui distingue davantage la fantasy historique tient, me semble-t-il, à la contrainte qu’exerce une époque véritable sur le récit. Les institutions existent avant le roman, les croyances également, les distances ne sont pas les nôtres et les personnages n’ont accès ni aux mêmes connaissances ni aux mêmes moyens d’action que nous.


C’est précisément cette résistance du réel historique qui rend son association avec le merveilleux intéressante.


Avant la fantasy historique, il a fallu réinventer le passé


Il serait artificiel de chercher une date de naissance précise à la fantasy historique. Ses racines se trouvent en partie dans le mouvement beaucoup plus ancien qui conduit les écrivains européens à reconstruire littérairement le passé et, tout particulièrement, le Moyen Âge.


Au début du XIXe siècle, le romantisme redécouvre avec passion un monde médiéval largement réinventé. Walter Scott joue ici un rôle important. The Lay of the Last Minstrel, publié en 1805, puis Ivanhoé en 1819 contribuent puissamment à imposer un Moyen Âge romanesque où se rencontrent chevalerie, conflits dynastiques, ruines et survivances d’un monde ancien. Scott n’écrit évidemment pas de fantasy historique au sens contemporain. La catégorie n’existe pas encore et il serait assez maladroit de la lui appliquer rétrospectivement. Il participe cependant à cette reconstruction littéraire d’un passé qui deviendra ensuite l’une des principales réserves d’images de la fantasy.


La fin du XIXe siècle apporte une évolution supplémentaire avec George MacDonald et surtout William Morris. Ce dernier connaît intimement la littérature médiévale, traduit des sagas islandaises, travaille sur Beowulf et reprend de nombreux éléments de la matière arthurienne. Lorsqu’il commence à écrire des récits situés dans des mondes entièrement imaginaires, il contribue à faire naître une forme de fantasy moderne dont l’esthétique et les structures narratives doivent beaucoup au Moyen Âge.


Puis vient Tolkien, dont il faut là encore distinguer soigneusement le travail de ce que l’on appelle aujourd’hui fantasy historique. Le Seigneur des Anneaux ne se déroule pas dans notre passé au sens historique du terme. La Terre du Milieu constitue un monde secondaire doté de sa propre géographie et de sa propre chronologie. En revanche, les liens de Tolkien avec la littérature médiévale sont profonds : Beowulf, Sire Gauvain et le Chevalier vert, les traditions nordiques et l’ensemble du matériau philologique dont il était spécialiste ont nourri son œuvre. La fantasy moderne s’est donc construite en partie à partir d’une littérature ancienne avant même de commencer à réintroduire directement le merveilleux dans notre propre Histoire.


Cette distinction reste importante. Une œuvre peut être profondément médiévalisante sans être historique. Un royaume fictif composé de châteaux, de seigneurs et de chevaliers n’a aucun compte à rendre à notre chronologie. L’auteur demeure libre de créer ses guerres et ses lignages, de déplacer ses frontières ou d’inventer ses religions. La high fantasy peut ainsi être médiévale d’apparence sans être historique.


La fantasy historique accepte davantage de contraintes puisqu’elle choisit de travailler à l’intérieur d’un passé identifiable.


Quand le merveilleux entre dans l’Histoire


À partir du XXe siècle, plusieurs auteurs vont explorer de manière de plus en plus explicite cette rencontre entre Histoire et merveilleux.


Katherine Kurtz constitue un jalon intéressant dès les années 1970 avec le cycle des Derynis. Son monde reste fictif, mais la précision des institutions religieuses et politiques, la féodalité et les rapports de pouvoir doivent énormément à l’histoire médiévale. Elle parlera elle-même de « historical fantasy » pour qualifier cette approche, à une époque où le terme ne disposait pas encore de la visibilité actuelle.


Avec Tim Powers, la relation avec l’Histoire réelle devient beaucoup plus directe. The Drawing of the Dark, publié en 1979, se déroule pendant le siège de Vienne de 1529 et fait intervenir magie, mythologie et matière arthurienne au cœur d’un événement historique parfaitement identifiable. Vienne demeure Vienne et Soliman n’a pas changé d’identité ; le merveilleux vient proposer une autre lecture de ce qui aurait pu se dérouler derrière les événements connus.


Cette manière de procéder conduira notamment à ce que l’on qualifie volontiers d’« histoire secrète ». Les faits établis ne sont pas nécessairement niés. On suppose seulement que les chroniqueurs, les archives et les témoins n’ont pas tout vu ou tout transmis. Le romancier peut alors utiliser les silences de la documentation comme des espaces dans lesquels installer le merveilleux sans avoir besoin de réécrire toute la chronologie.


Guy Gavriel Kay adopte une démarche différente. Après La Tapisserie de Fionavar, il s’éloigne progressivement de la high fantasy classique et construit des mondes dont les correspondances historiques deviennent de plus en plus précises. Les Lions d’Al-Rassan évoque très clairement l’Espagne médiévale, tandis que La Mosaïque de Sarance renvoie à l’Empire byzantin. D’autres romans s’inspireront encore de la Provence médiévale ou de la Chine des Tang. Kay préfère cependant déplacer légèrement les événements et les noms plutôt que faire intervenir directement des personnages historiques dont il devrait inventer l’intimité. Il définit lui-même sa démarche comme de « l’histoire avec un soupçon de fantastique ».


La différence avec Tim Powers est importante. Chez Powers, le surnaturel s’introduit directement dans notre Histoire. Chez Kay, le monde historique sert de matrice à une réalité légèrement déplacée. Pourtant, les deux œuvres reposent sur la même exigence : le lecteur doit pouvoir reconnaître sous le récit une période, des tensions politiques et une société qui ont réellement existé.


Cette diversité devient encore plus visible avec Jonathan Strange & Mr Norrell de Susanna Clarke. Publié en 2004, le roman se déroule dans l’Angleterre des guerres napoléoniennes et suppose tout simplement que la magie y constitue une réalité. Londres reste Londres, Napoléon n’est pas remplacé par un souverain fictif et les conflits européens sont parfaitement reconnaissables, mais des magiciens anglais peuvent intervenir directement dans la guerre.


Naomi Novik pousse encore un peu plus loin cette logique dans Téméraire. Les guerres napoléoniennes constituent toujours le cadre historique, mais les grandes puissances européennes disposent également d’unités aériennes constituées de dragons. L’introduction du merveilleux modifie ici suffisamment les conditions militaires pour que la frontière avec l’uchronie devienne particulièrement difficile à tracer.


Il serait donc assez vain de chercher une méthode unique derrière toutes ces œuvres. Ce qui les rapproche davantage tient à la tension permanente entre la fidélité à un passé identifiable et l’introduction d’éléments qui n’appartiennent pas à l’Histoire telle que nous la connaissons.


Une fantasy historique française


La littérature française a naturellement développé ses propres manières de travailler cette rencontre, et Pierre Pevel y occupe une place particulièrement intéressante.


La BnF cite notamment la trilogie de Wielstadt, inscrite dans le contexte de la guerre de Trente Ans, parmi les exemples de fantasy historique. Avec Les Lames du Cardinal, Pevel choisit ensuite la France de Richelieu et des mousquetaires, puis y introduit des dragons et une magie qui coexistent avec les enjeux politiques du XVIIe siècle.


Pevel résume d’ailleurs très simplement la proximité qu’il perçoit entre les deux genres dans un entretien :


« un roman de fantasy est un roman historique situé à une époque qui n’a pas existé »

Il précise lui-même que la formule est volontairement sommaire, mais elle met en évidence un point essentiel : le travail de construction d’un univers de fantasy et celui d’un roman historique ne sont pas aussi éloignés qu’on pourrait le croire. Dans les deux cas, il faut comprendre comment fonctionne une société et ce que savent réellement ceux qui la peuplent.


Les Lames du Cardinal ont également contribué à donner davantage de visibilité à la fantasy historique en France. En 2019, Le Monde rappelait que la trilogie avait acquis une place importante dans le genre et rapportait qu’avant son succès, ce type de fantasy restait encore relativement confidentiel dans l’édition française.


Fabien Cerutti travaille de son côté sur le XIVe siècle avec Le Bâtard de Kosigan. La guerre de Cent Ans, les principautés européennes et l’histoire de France constituent une véritable armature du récit, mais elles coexistent avec la magie et des peuples surnaturels. Mnémos présente explicitement le roman comme de la fantasy historique et insiste sur cette rencontre entre matière fantastique et histoire médiévale.


Chez Cerutti, la question du passé prend en outre une dimension particulière puisque les secrets historiques deviennent eux-mêmes une partie de l’intrigue. Les lacunes documentaires ne constituent donc plus seulement un espace disponible pour l’auteur : elles deviennent un élément narratif.


Où placer les frontières ?


La proximité entre fantasy historique, uchronie et high fantasy explique une grande partie des difficultés de classification.


La high fantasy repose généralement sur un monde secondaire disposant de sa propre histoire. Même lorsqu’il ressemble fortement à l’Europe médiévale ou à une autre civilisation réelle, il n’est pas tenu de respecter notre chronologie. L’uchronie part, pour sa part, d’une bifurcation qui modifie un événement historique et développe les conséquences de cette divergence.


La fantasy historique peut se rapprocher de l’une comme de l’autre.


Tim Powers conserve les événements connus mais leur ajoute des causes surnaturelles. Susanna Clarke laisse la magie agir à l’intérieur d’une Angleterre réelle. Naomi Novik transforme suffisamment les conditions des guerres napoléoniennes pour que l’histoire elle-même commence à évoluer. Kay déplace volontairement son récit dans des mondes parallèles au nôtre tout en conservant une architecture historique immédiatement identifiable.


Cette difficulté de classement n’est pas nécessairement un défaut. Le Cambridge Companion to Fantasy Literature souligne précisément que la fantasy historique naît de la rencontre entre deux conventions qui semblent à première vue contradictoires : la fiction historique repose sur une certaine forme de réalisme, tandis que la fantasy accepte l’intervention d’éléments étrangers à notre réalité consensuelle.


À titre personnel, je trouve finalement plus utile de m’interroger sur la fonction réelle de l’Histoire dans le récit.


Si l’on peut déplacer une intrigue de plusieurs siècles sans que rien d’essentiel ne soit modifié, l’époque choisie ne joue probablement qu’un rôle décoratif. À l’inverse, lorsque les institutions, les croyances, les moyens de déplacement ou les rapports sociaux ont une incidence directe sur les choix des personnages, l’Histoire devient véritablement une composante de l’intrigue.


Cette contrainte se retrouve également dans la manière d’écrire les personnages. Un homme du VIIIe siècle n’est pas un homme de 2026 auquel on aurait simplement retiré les technologies modernes. Il comprend son monde selon des catégories qui sont les siennes. Pour autant, il reste un être humain, et les passions qui gouvernent une grande partie de ses choix ne nous sont pas devenues totalement étrangères.


C’est probablement dans cet équilibre entre distance historique et continuité humaine que la fantasy historique trouve une grande partie de sa crédibilité.


Le choix de l’année 799


Lorsque j’ai commencé à écrire Froidmont, cette réflexion théorique ne précédait évidemment pas le récit. Le point de départ était beaucoup plus simple : Guilhem, la forêt de Froidmont, les légendes ardennaises et cet Oiseau qui allait progressivement prendre beaucoup plus de place qu’il n’était prévu.


Puis Maugis s’est imposé.


Or Maugis ne vient pas seul. Avec lui apparaissent Bayard, Charlemagne, les quatre fils Aymon et toute une matière carolingienne issue des chansons de geste. Ces textes nous sont parvenus sous des formes souvent bien postérieures aux événements qu’ils prétendent raconter, mais ils situent leurs héros dans le monde de Charlemagne. Une idée s’est donc peu à peu imposée : replacer Maugis dans l’époque où sa légende était censée se dérouler.


Dans la préface des Enfants de l’Obsidienne, j’écrivais déjà que le roman se voulait « un hommage à la chanson de geste et une ode à la sublime mythologie de la forêt d’Ardenne ». L’époque précédant le sacre impérial de Karolus Magnus permettait précisément de confronter ces deux matières : celle des récits épiques carolingiens et celle des légendes ardennaises.


Le choix de l’année 799 n’était donc pas totalement arbitraire. Karolus Magnus n’est pas encore Empereur. Léon III occupe déjà le siège pontifical et la Renaissance carolingienne est en cours, notamment autour d’Alcuin d’York. Le sacre de Noël 800 appartient encore à l’avenir.


À partir de ce moment, la contrainte historique devient réelle.


Charlemagne a existé, il s’est déplacé et a mené des guerres dont la chronologie est largement connue. Il est donc difficile de l’utiliser comme un personnage entièrement disponible pour les besoins du récit. Cette limitation constitue pourtant l’un des aspects du travail que je trouve les plus intéressants, parce qu’elle oblige à chercher ce que les sources permettent réellement.


Dans la préface des Chaînes d’Argent, j’avais résumé ainsi cette démarche :


« Même avec l’acharnement le plus insensé à chercher des faits, il reste encore de la place pour la Fantasy, sans vraiment trahir l’Histoire. »

Cette place se trouve très souvent dans les zones que la documentation ne permet pas de remplir.


Nous pouvons savoir qu’un souverain se trouve dans une ville parce qu’un acte y a été signé. Nous connaissons certaines campagnes militaires ou les grandes étapes de déplacements importants. Entre ces moments apparaissent pourtant des silences, parfois très brefs, quelquefois beaucoup plus importants. L’historien peut simplement constater que les sources ne permettent pas d’aller plus loin. Le romancier doit, lui, décider ce que font ses personnages pendant ce temps.


C’est dans ces espaces que j’ai choisi de faire intervenir la fantasy.


Froidmont demeure encore très proche du conte et de l’initiation. Les Enfants de l’Obsidienne élargit considérablement le cadre, notamment avec l’entrée de personnages historiques et le développement des enjeux politiques. Les Chaînes d’Argent assume beaucoup plus directement l’année 799 et le pré-Empire de Karolus Magnus, qui devient véritablement l’arrière-plan historique des événements.


Il ne suffit cependant pas d’introduire des personnages magiques dans une chronologie réelle. Si la Magie existe dans ce monde, il faut en tirer les conséquences. Les pouvoirs politiques ne peuvent pas l’ignorer. L’Église doit déterminer quelle place lui accorder, surtout dans une période où la christianisation et l’affirmation du pouvoir religieux jouent un rôle essentiel. Les anciennes croyances acquièrent également une signification différente dès lors que certaines puissances auxquelles elles font référence existent effectivement dans le récit.


C’est sur ce point que le rapport entre fantasy et Histoire m’intéresse probablement le plus. L’une ne vient pas simplement embellir l’autre. Leur coexistence modifie nécessairement la lecture des deux.


Cette dimension commence d’ailleurs à apparaître dans les retours consacrés au Cycle de Maugis. Geek-o-polis décrit Les Enfants de l’Obsidienne comme une « dark fantasy à la fois érudite » profondément enracinée dans les légendes ardennaises, en soulignant notamment la rencontre entre le mythe et l’Histoire carolingienne.


Lorsque Froidmont a été écrit, pourtant, l’échelle du récit était beaucoup plus réduite. Le Cycle s’est construit progressivement à mesure que les liens entre Maugis, la chanson de geste et l’époque carolingienne devenaient plus importants.


La question qui le traverse a évolué en même temps.


Au départ, il aurait été possible de la formuler assez simplement : que se passerait-il si la magie avait réellement existé dans ce monde ?


À mesure que le Cycle avance, une autre interrogation prend davantage d’importance. Nous connaissons suffisamment bien ce qu’est devenu le monde carolingien pour savoir qu’il ne correspond plus à celui dans lequel évoluent Maugis, Oriande ou les anciennes puissances. Dès lors, si cette Magie avait réellement existé, il faut encore expliquer pourquoi elle a disparu.


C’est peut-être, finalement, ce qui m’intéresse le plus dans la fantasy historique. Elle permet de travailler dans un passé dont nous connaissons une partie importante sans prétendre que nous en connaissons chaque détail. Le merveilleux peut alors s’installer dans les espaces laissés par les sources, à condition de respecter suffisamment ce que nous savons pour que le lecteur puisse accepter, le temps d’un récit, ce que nous inventons.


Et c’est probablement là que se trouve tout l’équilibre du genre : ne pas demander à l’Histoire de disparaître pour faire une place à la fantasy, mais chercher jusqu’où les deux peuvent coexister sans que l’une annule l’autre.

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