top of page

Fantasy ardennaise : l’Ardenne, un monde de légendes sans frontières

Photo du rédacteur: Benoît J. CARON
Benoît J. CARON
29 sept.
16 min de lecture

Dernière mise à jour : 30 sept.

Il existe des territoires auxquels l’imaginaire semble avoir été ajouté après coup. On leur invente une fée, un fantôme, quelque monstre opportunément installé dans une grotte, puis une brochure touristique finit par expliquer que l’endroit a toujours été mystérieux. L’Ardenne pose un problème assez différent : lorsqu’on commence à chercher sérieusement, on finit plutôt par se demander comment autant de récits, de créatures, de croyances, de chansons de geste, de lieux merveilleux et de personnages fantastiques ont pu s’accumuler sur un même territoire sans que celui-ci soit devenu, depuis longtemps, l’un des grands paysages identifiés de la fantasy européenne.

Encore faut-il commencer par savoir de quelle Ardenne nous parlons.

Pour un Français, le mot évoque spontanément le département des Ardennes. Un Belge pensera plus volontiers aux forêts wallonnes, à la Semois, à la Lesse, à Bastogne, Bouillon ou Saint-Hubert. Au Luxembourg, l’Ardenne devient Éislek ou Oesling. Le découpage est commode administrativement ; il l’est beaucoup moins lorsque l’on s’intéresse aux paysages, aux traditions et aux légendes. Les acteurs touristiques transfrontaliers utilisent aujourd’hui eux-mêmes la formule « 1 Ardenne, 3 pays » et présentent la destination comme un ensemble partagé entre la France, la Belgique et le Grand-Duché de Luxembourg. (Visit Ardenne)

C’est cette Ardenne-là qui m’intéresse.


J’emploie ici l’expression « fantasy ardennaise » non pour désigner un genre constitué dont il existerait déjà une définition académique, mais pour nommer une démarche : faire de l’Ardenne, de ses paysages, de ses légendes et de ses traditions la matière première d’un imaginaire de fantasy contemporain.


Non pas un département, encore moins une frontière contemporaine projetée sur le passé, mais un territoire. La précision est d’autant plus importante lorsque l’on écrit sur l’année 799. Dire qu’il n’existait alors aucune frontière serait évidemment absurde : il existait des pouvoirs, des territoires, des marches, des pagi, des diocèses, des zones d’influence, et les hommes savaient parfaitement ce qu’ils contrôlaient ou ne contrôlaient pas. Simplement, ces frontières n’étaient pas les nôtres. On ne passait pas soudainement d’une « Ardenne française » à une « Ardenne belge » puisque ni la France ni la Belgique n’existaient sous leur forme actuelle.

Les arbres, de toute façon, ont toujours manifesté un assez faible respect pour les administrations.

Et les légendes plus encore.


1. Une Ardenne, trois pays, mais un seul territoire légendaire


Cette continuité ne relève pas seulement d’une commodité d’écrivain. Elle apparaît dans la manière dont le patrimoine légendaire est encore présenté et parcouru aujourd’hui. Le Circuit des Légendes de Haute-Sûre rassemble dix-neuf sites répartis entre la Belgique et le Luxembourg et parle explicitement du « patrimoine folklorique de l’Ardenne transfrontalière ». Fées, nains, loups-garous, magiciens et récits de morts mystérieuses s’y côtoient dans des paysages qui ont successivement porté des croyances antiques, médiévales et chrétiennes. Le même réseau renvoie vers une autre Route des Légendes reliant l’Ardenne belge aux Ardennes françaises. (Circuit des Légendes de Haute-Sûre)

Ce simple parcours suffit déjà à montrer combien la légende ignore les catégories trop propres. Au Luxembourg, Doncols possède son étrange loup à deux jambes ; le Jaasmännchen terrorise les villages autour de la Haute-Sûre ; Esch-sur-Sûre conserve un récit de mort annoncée lié à Henri d’Esch. En Belgique, Volaiville possède son Trou des Nutons, Bastogne son loup-garou de Neffe, Tintange ses sortilèges, Planchipont son vieux sanglier doué de parole. À quelques dizaines de kilomètres de là, la forêt française conserve les Dames de Meuse, trois immenses rochers que la tradition explique par la pétrification de femmes coupables d’avoir trahi leurs époux partis à la guerre. (Visit Ardenne)

Ce qui m’intéresse ici n’est pas de savoir si toutes ces légendes ont la même antiquité ou appartiennent au même système de croyances. Elles ne l’ont évidemment pas. Certaines plongent leurs racines dans des fonds probablement très anciens ; d’autres sont chrétiennes, médiévales ou beaucoup plus tardives. Certaines semblent avoir accompagné un lieu pendant des siècles ; d’autres se sont transformées au gré des conteurs. Leur juxtaposition est justement ce qui fait la richesse du paysage ardennais : plusieurs époques de merveilleux occupent simultanément le même territoire.

L’abbaye d’Orval offre un exemple presque parfait de ce fonctionnement. La tradition raconte que Mathilde de Toscane, ayant laissé tomber son anneau dans une fontaine, le vit rapporté à la surface par une truite et s’écria qu’il s’agissait là d’un « Val d’Or ». L’abbaye elle-même continue de transmettre la légende tout en distinguant soigneusement ce récit de ce que l’on sait historiquement de Mathilde de Canossa. La truite à l’anneau est devenue l’un des symboles du lieu. (Abbaye d’Orval)

Nous sommes déjà très proches de ce que fait spontanément la fantasy : un paysage réel reçoit une seconde géographie, invisible mais mémorielle. Une source devient autre chose qu’une source. Une cavité dans la roche n’est plus seulement le résultat de l’érosion. Un creux dans une pierre peut être l’empreinte laissée par un cheval merveilleux. Une forêt cesse d’être uniquement un ensemble d’arbres et devient le territoire possible de ceux que l’on ne rencontre qu’à condition de savoir les chercher.

La géographie demeure la même ; sa profondeur change.


2. Une mythologie qui n’a jamais été organisée comme telle


Employer l’expression « mythologie ardennaise » nécessite cependant un peu de prudence. Il serait séduisant de présenter l’Ardenne comme l’équivalent miniature d’une mythologie grecque ou nordique, avec son panthéon, ses généalogies, son récit des origines et quelques volumes bien rangés expliquant à chacun qui est qui. Ce serait surtout faux.

Ce que possède l’Ardenne est beaucoup plus dispersé.

On y trouve des traces de cultes antiques, des survivances ou reconstructions païennes, des légendes chrétiennes, des récits attachés à des saints, des traditions populaires, des êtres féeriques, des histoires de sorcellerie, des revenants, des animaux fantastiques, puis une immense matière épique liée aux Quatre Fils Aymon, à Bayard, à Maugis, à Charlemagne. Le tout n’a pas été composé ensemble. Il s’est accumulé.

C’est précisément pour cela que le travail des collecteurs est capital.

À la fin du XIXe siècle, Albert Meyrac accomplit un travail dont on mesure difficilement aujourd’hui l’importance. Son volumineux Traditions, coutumes, légendes et contes des Ardennes, paru à Charleville en 1890, rassemble sur près de six cents pages folklore, récits, chansons, croyances et coutumes ; Paul Sébillot en signe la préface. Une notice ethnologique publiée plus tard sur Persée considère encore l’ensemble comme une documentation importante sur le folklore régional. Ce n’est donc pas un petit recueil de veillées pittoresques : c’est une tentative de fixer par écrit une matière dont une grande partie circulait autrement. (Persée)

Un siècle plus tard, d’autres continuent à parcourir cette forêt documentaire et réelle. Jean-Luc Duvivier de Fortemps a consacré une part considérable de son œuvre aux paysages, traditions et lieux légendaires de l’Ardenne. L’Ardenne merveilleuse parcourt précisément les sites auxquels sont attachés fées, diables, saints, nutons et sorcières, en insistant sur la superposition du merveilleux païen et chrétien. (L’Ardenne merveilleuse)

Albert Moxhet a lui aussi travaillé durant des décennies sur les traditions populaires, les êtres fantastiques de la forêt ardennaise et la géographie des Quatre Fils Aymon. Le volume spécial des Amis de l’Ardenne consacré en 2002 aux quatre frères rassemble d’ailleurs une remarquable constellation de chercheurs et de passionnés : Gérard Baudoin y étudie la légende de Renaud de Montauban, Albert Moxhet sa toponymie ardennaise, Philippe Verelst Maugis, tandis que plusieurs contributions suivent Bayard et Château-Regnault. (Les Amis de l’Ardenne, n°75)

Cette matière existe donc. Elle n’était simplement pas centralisée.

Et c’est probablement là qu’apparaît le paradoxe qui me poursuit depuis le début du Cycle de Maugis. Dans la préface des Enfants de l’Obsidienne, j’écrivais que le roman voulait être « une ode à la sublime mythologie de la forêt d’Ardenne », avant de constater que cette forêt « regorge de légendes » et de m’interroger sur le peu de visibilité accordé au « Petit Peuple de l’Ardenne, ses Faés, ses Enchanteors ».

Peut-être la question était-elle légèrement mal posée.

Ce n’est pas que l’Ardenne manque de mythologie. Elle manque plutôt d’un récit suffisamment vaste pour donner l’impression que toutes ses mythologies se parlent.


3. Les habitants de l’Ardenne invisible


Il suffit pourtant de quitter les routes principales pour que la population augmente brutalement.

Les Nutons sont probablement parmi les plus représentatifs de ce Petit Peuple. Selon les régions et les variantes linguistiques, leurs cousins peuvent changer de nom, mais le motif demeure familier : de petites créatures vivant dans des grottes ou des cavités, travaillant volontiers la nuit, parfois serviables, parfois susceptibles, et entretenant avec les humains une relation régie par des règles qu’il vaut mieux ne pas enfreindre. À Volaiville, le Circuit des Légendes rattache un récit de veuve pauvre et de Nuton généreux au Trou des Nutons ; à Houffalize, les traditions font des Nutons des travailleurs nocturnes capables de réparer les chaussures des habitants. (Visit Ardenne)

Pierre Dubois a consacré une immense partie de sa vie à ce type de créatures. Son travail d’elficologue dépasse largement l’Ardenne, mais son rapport à celle-ci est profondément fondateur. Revenant sur son enfance, il confiait :

« Les Ardennes pour moi, c’était cette grande forêt, une forêt de légendes aussi. »

Et il ajoutait : « Je croyais beaucoup à l’esprit des lieux. » (Entretien avec Pierre Dubois)

L’expression me semble essentielle.


L’esprit des lieux implique que le merveilleux ne constitue pas une décoration ajoutée au paysage. Il procède du paysage lui-même. Une grotte produit un récit parce qu’elle est une ouverture vers ce que l’on ne voit pas. Une pierre étrange réclame une histoire. Un rocher marqué exige que quelque chose y ait posé le pied. La violence d’un relief appelle un géant, un cheval prodigieux ou une punition divine. L’épaisseur d’une forêt rend plausible ce que la plaine aurait peut-être davantage de mal à cacher.

Albert Moxhet expliquait d’ailleurs très simplement le mécanisme à propos des nombreux Pas Bayard. Face à une pierre présentant une cavité ou une forme étonnante, l’esprit humain cherche une explication ; lorsqu’un cheval merveilleux capable de bonds fantastiques appartient déjà au fonds narratif local, l’empreinte devient naturellement la sienne. (Entretien avec Albert Moxhet)

Ce processus n’a rien de naïf. Il est l’un des grands moteurs universels du mythe.

L’Ardenne possède de surcroît une extraordinaire capacité d’absorption. Le christianisme n’a pas simplement effacé les croyances antérieures ; il a souvent occupé les mêmes lieux, transformé les récits ou leur a superposé les siens. Le cerf de saint Hubert surgit dans la même immense forêt où d’autres traditions plaçaient des êtres beaucoup moins orthodoxes. À Orval, l’eau devient miraculeuse. Ailleurs, des chapelles, statues et saints prennent place dans des paysages dont les récits semblent parfois plus anciens que les édifices. (Visit Ardenne)

Même Arduinna nous oblige à accepter cette complexité.

Son nom est bien attesté par l’épigraphie antique et se rattache très clairement au dossier linguistique de l’Ardenne. Mais la figure que presque tout le monde connaît aujourd’hui, celle d’une déesse chevauchant un sanglier, mérite davantage de précautions. Le chercheur Patrice Lajoye rappelle que la statuette longtemps identifiée à Arduinna ne porte pas son nom et juge cette attribution abusive ; il montre également que la nature exacte de la divinité ou du nom sacré reste discutée. (Patrice Lajoye)

Même l’étymologie renvoie d’abord à l’idée de hauteur ou d’éminence, le nom d’Ardenne étant rattaché au gaulois arduo-. (Persée)

Cela ne diminue absolument pas Arduinna. Au contraire.


Cela montre comment fonctionne une mythologie vivante : une donnée antique partielle, une tradition érudite, une interprétation iconographique, un symbole animal devenu régional, puis des générations d’artistes et de conteurs finissent par construire une figure beaucoup plus précise que ne l’autoriseraient seules les inscriptions antiques.

Entre l’Arduinna historique, l’Arduinna supposée, l’Arduinna artistique et l’Arduinna littéraire, il existe donc plusieurs couches. C’est précisément ce genre d’espace que j’aime.

4. Bayard, Maugis et les Quatre Fils Aymon : lorsque la légende devient européenne


Puis arrive Bayard.

Et, avec lui, les dimensions changent.

La geste des Quatre Fils Aymon appartient à la matière épique médiévale, mais l’Ardenne l’a si profondément incorporée à son paysage qu’il devient parfois difficile de distinguer la géographie du récit de celle que le récit a fini par produire. À Bogny-sur-Meuse, quatre éperons rocheux dominent la vallée et sont devenus les silhouettes minérales des quatre frères. Château-Regnault conserve la mémoire de leur refuge. En face, la Roche de l’Hermitage aurait abrité Maugis devenu ermite. (ADT des Ardennes)

Mais quelques dizaines de kilomètres suffisent pour que la même histoire réapparaisse ailleurs.

À Croix-Rouge, aujourd’hui en Belgique, le Trou des Fées est associé à Oriande : c’est là qu’elle aurait remis à Maugis Flamberge et le cheval Bayard. Non loin de là, un Pas Bayard conserve l’empreinte supposée du bond du cheval. (Visit Ardenne)

La légende n’a donc aucune intention de respecter nos cartes administratives. Tant mieux pour elle.

Cette multiplication des lieux ne doit pas être considérée comme une faiblesse du récit, comme si plusieurs villages s’étaient trompés d’adresse. C’est au contraire le signe de son extraordinaire puissance d’appropriation. Une grande légende ne reste pas sagement à l’endroit où un philologue aurait décidé qu’elle devait se trouver. Elle voyage, se fixe, repart, s’enracine ailleurs et fait naître de nouveaux lieux de mémoire.

Gérard Baudoin a consacré plusieurs travaux à cette inscription territoriale. Après son étude générale de la légende publiée dans le numéro spécial des Amis de l’Ardenne, il consacrait encore en 2022 un article au Pas Bayart d’Hargnies, montrant la persistance très concrète de cette géographie aymonienne. (Racine d’Ardennes)

Albert Moxhet, de son côté, travaillait précisément sur cette toponymie et sur la manière dont Bayard avait « contaminé », au meilleur sens du terme, les paysages ardennais.

Philippe Vaillant et Noël Orsat ont poussé la logique encore plus loin. En 2013, Les 4 Fils Aymon, une épopée pour l’Europe associait le récit et l’iconographie européenne étudiés par Philippe Vaillant au travail de Noël Orsat sur le rayonnement et les traditions populaires de la légende. (Éditions Les 3 Mondes)

Noël a ensuite poursuivi cette réflexion à travers la Route européenne des Légendes et la Via Charlemagne, dont il est le fondateur. La Via Charlemagne a reçu la certification d’Itinéraire culturel du Conseil de l’Europe en 2018, et le réseau a cherché à relier des territoires très éloignés par la mémoire carolingienne et ses prolongements légendaires. (Conseil de l’Europe)

Cette dimension européenne est fondamentale. Elle nous débarrasse d’une question qui n’a guère de sens : Bayard serait-il français ? belge ? Maugis appartiendrait-il davantage à Bogny qu’à Croix-Rouge ? La chanson de geste a circulé à travers les langues, les manuscrits, les adaptations et les territoires bien avant que nous ne songions à lui demander un passeport.

L’Ardenne constitue son foyer privilégié, mais pas sa prison.

C’est même précisément parce que cette matière voyage qu’elle peut devenir immense.


5. Pourquoi cette matière ressemble déjà furieusement à de la fantasy


Arrivés à ce point, faisons l’inventaire.

Nous disposons d’une forêt immense et longtemps réputée difficile à pénétrer. D’une divinité ou figure sacrée antique intimement liée à son nom. De lieux de culte successivement païens et chrétiens. De fées. De Nutons. De sorcières. De loups-garous. De revenants. De géants. De bêtes qui parlent. De fontaines miraculeuses. De grottes occupées par le Petit Peuple. D’une épée merveilleuse. D’un enchanteur. D’un cheval surnaturel capable de franchir des vallées. De quatre frères rebelles poursuivis par Charlemagne. De pierres portant l’empreinte supposée de leurs aventures. De châteaux disparus dont la silhouette continue d’exister dans le récit. De plusieurs siècles de traditions capables de se contredire sans jamais parvenir à s’annuler.

À un moment donné, il faut peut-être arrêter de faire semblant : un auteur de fantasy correctement constitué devrait commencer à éprouver une légère jalousie.

Il lui resterait évidemment énormément de choses à inventer. Mais pas nécessairement les matières premières.


C’est ici que le travail de personnes comme Pierre Dubois ou Hervé Gourdet prend tout son sens. Pierre Dubois a montré combien le Petit Peuple pouvait retrouver une existence littéraire contemporaine lorsqu’on cessait de le traiter comme un résidu de folklore pour le considérer comme un imaginaire véritable. Hervé Gourdet poursuit, à sa manière, une démarche profondément territoriale. Son projet Escapades Fantastiques parcourt les sites légendaires des Ardennes françaises et belges, mêle carnet de voyage, illustration, vidéos et rencontres, et donne notamment la parole à Albert Moxhet autour de cette matière. (Escapades Fantastiques)

Il a également créé à Monthermé le Printemps des Légendes, consacré à la féerie et à la littérature fantastique. (Hervé Gourdet)

Ce travail de transmission est essentiel car une légende peut mourir tout en restant imprimée dans un livre. Il suffit que plus personne ne sache où elle se trouve.

À l’inverse, lorsqu’un illustrateur redonne un visage à une divinité, lorsqu’un écrivain replace un Nuton dans une histoire, lorsqu’un chercheur identifie un Pas Bayard, lorsqu’une association balise une route, lorsqu’un conteur reprend un récit devant un public, la matière recommence à circuler.

Cyril Barreaux appartient, pour moi, à cette chaîne.

Né à Charleville-Mézières, il travaille depuis longtemps dans la peinture numérique, la féerie et l’heroic fantasy. Parmi ses œuvres figurent plusieurs représentations d’Oriande et une Arduinna. (Cyril Barreaux)

Et cette dernière possède pour moi une importance particulière que les fiches biographiques ne peuvent évidemment pas raconter : l’Arduinna de Cyril compte parmi les images qui m’ont donné envie d’écrire le Cycle de Maugis.

Je le lui ai déjà dit.

Ce n’est pas un détail décoratif. C’est même une illustration assez parfaite de la manière dont fonctionne l’imaginaire. Une figure antique très imparfaitement connue traverse les siècles, est reconstruite, dessinée, réinterprétée ; un illustrateur ardennais lui donne à son tour une présence ; cette image rencontre un autre imaginaire et contribue, quelque part, à faire naître plusieurs milliers de pages de fiction.

La transmission des mythes ne suit décidément pas toujours un chemin très administratif.


Et cela m’amène naturellement à Tolkien, mais avec une nuance indispensable. Il serait assez ridicule d’écrire que « l’Ardenne est notre Terre du Milieu ». Tolkien a construit un ensemble d’une cohérence linguistique, historique et mythologique extraordinaire, selon une démarche qui lui appartient. Ce que son œuvre permet cependant de comprendre, c’est qu’une mythologie acquiert une puissance particulière lorsque ses fragments commencent à communiquer : les lieux avec les personnages, les généalogies avec les guerres, les chansons avec l’Histoire, les objets avec les lignées, les récits anciens avec ce qui advient des siècles plus tard.

Or l’Ardenne possède les fragments.

C’est ce constat qui m’avait conduit à écrire, dès la postface de Froidmont :

« Je reste convaincu que l’on peut imaginer une œuvre à la hauteur d’un Seigneur des Anneaux rien qu’en se basant sur la mythologie de l’Ardenne. »

La phrase peut paraître ambitieuse. Elle ne signifie pas : « je vais écrire le Seigneur des Anneaux ardennais ». Ce serait une manière assez sûre de produire quelque chose d’infiniment moins intéressant. Elle signifie que la matière disponible possède une richesse suffisante pour soutenir une construction immense, pour peu que l’on accepte le travail nécessaire afin de comprendre ses éléments, leurs origines, leurs contradictions et leurs possibilités.

Finalement, le problème n’est pas d’inventer davantage.

Il est de relier.


6. Le Cycle de Maugis : relier ce qui était séparé


C’est probablement là que je comprends le mieux, aujourd’hui, ce que j’ai commencé sans vraiment le savoir avec Froidmont.

Le premier tome possède encore « la texture du conte », comme je l’écris plus tard dans la préface des Chaînes d’Argent. Le deuxième transforme l’univers en échiquier ; le troisième met réellement les forces en mouvement et place explicitement Arduinna Silva à l’arrière-plan du tumulte, dans le pré-Empire de Karolus Magnus. J’y écrivais également qu’en dépit du travail historique, les zones grises de cette époque laissent encore de la place à la fantasy « sans vraiment trahir l’Histoire ».

C’est une règle importante pour moi.

L’Histoire avec un grand H constitue la charpente. Je préfère la tordre le moins possible. La chanson de geste, en revanche, subit un traitement beaucoup moins respectueux. Je la plie, la mélange, la démonte parfois pour comprendre comment elle pourrait fonctionner si Maugis, Bayard, Oriande et Charlemagne retrouvaient approximativement l’époque dans laquelle les personnages sont supposés évoluer.

Puis je laisse entrer le légendaire ardennais.


C’est exactement ce qui explique qu’une Marie de Salm puisse apparaître auprès de Maugis. Dans les Chaînes d’Argent, elle s’avance, plante son épée devant lui et se présente simplement : « Maugis d’Aygremont, je suis Marie de Salm ».

Le nom renvoie à Salm, dans l’Ardenne aujourd’hui belge, où subsistent les ruines du château des comtes de Salm. (Visit Ardenne)

Marie n’est évidemment pas utilisée comme document prosopographique prouvant l’existence de cette femme précise en 799. Elle appartient à la liberté littéraire du Cycle. Mais géographiquement, sa présence rappelle quelque chose d’essentiel : mon Ardenne ne s’arrête pas à la frontière française actuelle.

Elle n’aurait aucune raison de le faire.


Le même principe vaut pour la petite Liden, mais d’une manière presque inverse.

Parce qu’à force de parler de Bayard, de Maugis, d’Arduinna, de Charlemagne, de déesses et de hauts faits, on pourrait croire que l’imaginaire ardennais ne fonctionne qu’à l’échelle monumentale. L’Élixir m’a permis d’aller voir ailleurs.

Liden de Montfort est une enfant. Elle tombe gravement malade ; Hadelin découvre progressivement qu’elle est magiquement liée au petit Gautier. Le texte définit leur « lien prophétique » comme l’unification de deux destins, au point que la souffrance ou la mort de l’un atteint l’autre. Hadelin en déduit qu’il lui faut sauver Gautier pour sauver Liden.

Voilà aussi ce que je veux faire de la fantasy ardennaise.


Elle peut raconter un cheval-fée bondissant par-dessus une vallée, mais elle doit également pouvoir entrer dans une chambre où une petite fille brûle de fièvre.

Elle peut convoquer une ancienne déesse et suivre un Nuton ridicule dans son terrier.

Elle peut faire entrer Karolus Magnus avec son armée et s’intéresser, quelques pages plus tard, à un herboriste qui essaie simplement de comprendre pourquoi deux enfants souffrent du même mal.

C’est probablement ici que le Livre de l’Ordre et du Chaos dépasse progressivement la simple réécriture de Maugis. Les légendes ne sont plus des références que le lecteur doit reconnaître pour obtenir un petit sourire complice. Elles deviennent des éléments d’un même système narratif. Oriande cesse d’être uniquement la fée de la tradition aymonienne. Arduinna cesse d’être seulement une divinité au dossier archéologique incertain. Les Nutons ne sont plus seulement des personnages de veillée. Bayard n’est plus seulement le cheval qui porte quatre frères.

Ils entrent en relation.


Et je ne suis évidemment pas seul à avoir rendu cette relation possible.

Albert Meyrac a recueilli. Jean-Luc Duvivier de Fortemps et Albert Moxhet ont parcouru et étudié. Gérard Baudoin a cherché les traces. Philippe Vaillant et Noël Orsat ont suivi l’épopée au-delà de l’Ardenne et jusqu’à sa dimension européenne. Pierre Dubois a rendu au Petit Peuple une dignité littéraire immense. Hervé Gourdet a remis les légendes dans le paysage et leur a donné des images, des itinéraires et des rencontres. Cyril Barreaux a donné à Arduinna un visage suffisamment puissant pour participer, sans le savoir alors, à la naissance de mon propre imaginaire.

Il serait donc profondément faux de prétendre avoir inventé une « mythologie ardennaise ».

Elle était là bien avant moi.


Peut-être la fantasy ardennaise n’a-t-elle finalement pas besoin d’être inventée. Ses éléments existent depuis longtemps, dispersés entre des forêts, des rochers, des grottes, des villages, plusieurs pays, plusieurs siècles et plusieurs traditions. Ils ont été racontés, oubliés, recueillis, transformés, christianisés, romantisés, dessinés, étudiés puis racontés encore.


Les frontières qui partagent aujourd’hui l’Ardenne entre la France, la Belgique et le Luxembourg n’ont jamais vraiment réussi à diviser son imaginaire.


Le travail de l’écrivain commence à l’endroit où cette dispersion devient une possibilité.

Chercher les liens. Vérifier ce qui peut l’être. Accepter que certaines traditions se contredisent. Refuser de transformer une belle légende en vérité historique sous prétexte qu’elle nous arrange. Puis, lorsque les sources cessent de parler, regarder l’espace demeuré vide entre elles et se demander ce qui pourrait raisonnablement s’y trouver.

C’est exactement dans ces espaces que j’ai installé Maugis.


Pour aller plus loin


Quelques références pour poursuivre l’exploration du légendaire ardennais et de ses passeurs :



Commentaires


bottom of page