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  • Froidmont dans Rainfolk's Diaries : quand les légendes ardennaises séduisent Bernie

    Le 15 octobre 2026, Bernard Arini, alias Bernie, a consacré sur son blog littéraire Rainfolk's Diaries une longue chronique à Froidmont, premier tome du Cycle de Maugis. Et je dois reconnaître qu'il ne s'est pas montré avare de compliments ! C'est toujours une expérience particulière que de confier un livre à un chroniqueur. On connaît son histoire, évidemment, ses personnages, les intentions qui ont présidé à son écriture et, mieux que quiconque, ses petites imperfections. Mais on ignore ce qu'il en restera lorsque ce même livre passera entre les mains d'un lecteur qui le découvrira sans avoir vécu toutes les années passées à imaginer son univers. C'est d'ailleurs ce qui rend l'exercice aussi passionnant : un roman appartient un peu moins à son auteur chaque fois qu'un lecteur se l'approprie. Bernie a donc accepté de découvrir Froidmont en service presse, et sa lecture semble l'avoir entraîné assez loin dans les forêts d'Ardenne. Dans un article intitulé « Le Cycle de Maugis : Froidmont, le chef-d’œuvre de fantasy ardennaise de Benoît J. Caron » (rien que cela, vous comprendrez mon embarras !), il revient sur les aventures du jeune Guilhem d'Aygremont, sur les créatures qui peuplent la forêt interdite, mais aussi sur les racines médiévales et légendaires de cet univers. J'ai particulièrement apprécié qu'il ait reconnu ce qui constitue, depuis le commencement, l'une des ambitions du Cycle de Maugis : redonner une vie romanesque aux chansons de geste et au merveilleux ardennais, sans chercher à les reproduire servilement. Les Faés, les Nutons, les vieilles divinités et les figures héritées des récits carolingiens n'appartiennent pas seulement au passé. Ils constituent une matière littéraire extraordinairement vivante, pour peu qu'on accepte de leur laisser prendre quelques libertés. Et, dans mon cas, ils en prennent beaucoup. Bernie s'attarde également sur l'écriture et sur cette manière de faire cohabiter le merveilleux, l'humour et des événements parfois beaucoup moins innocents qu'ils n'en ont l'air. Il évoque notamment une « gourmandise de conteur », expression qui m'a fait particulièrement plaisir. Ceux qui connaissent mes romans savent que je ne résiste pas toujours à une plaisanterie, même lorsque mes personnages auraient de bonnes raisons de me demander un peu de sérieux. Sa chronique se termine par une évaluation de 9,4/10, accompagnée de la mention « Magistral ». Je ne vais évidemment pas prétendre être parfaitement objectif devant pareille appréciation. Mais au-delà de la note, ce qui m'a le plus réjoui, c'est de voir Bernie considérer Froidmont pour ce qu'il est : le commencement d'une histoire beaucoup plus vaste. Car Froidmont est un conte initiatique, volontairement bref, dont la naïveté accompagne celle de Guilhem. Le Cycle de Maugis grandit ensuite avec ses personnages, gagne en profondeur, en violence et en complexité, jusqu'à devenir cette grande épopée historique et fantastique que je poursuis aujourd'hui. Il me plaît que Bernie ait perçu, derrière le petit garçon fasciné par une forêt interdite, la promesse de cette transformation. Je remercie donc chaleureusement Bernard Arini pour sa lecture, pour l'attention portée à mon travail et pour cette belle mise en lumière du patrimoine légendaire ardennais. Ses lecteurs ont désormais une raison supplémentaire de se méfier des oiseaux bavards et des forêts où l'on vous interdit d'entrer. Généralement, ce genre d'interdiction n'est pas formulé au hasard. Je vous invite à découvrir sa chronique complète sur Rainfolk's Diaries : Le Cycle de Maugis : Froidmont, le chef-d’œuvre de fantasy ardennaise de Benoît J. Caron Pour prolonger la découverte, retrouvez aussi Les Enfants de l'Obsidienne et mon article sur l'ordre de lecture conseillé. Bonne lecture, et encore merci, Bernie ! Benoît J. Caron

  • Créatures fantastiques des Ardennes : Nutons, Karnabo, lumérettes et autres légendes oubliées

    Des Nutons aux loups-garous, du Karnabo aux lumérettes, l'Ardenne possède un bestiaire fantastique dont la richesse surprend encore. Certaines de ces créatures furent décrites avec une précision remarquable par les folkloristes du XIXe siècle, qui prirent soin de recueillir les histoires, les croyances et les superstitions de leurs contemporains. Il faut dire que les Ardennais ne manquaient pas d'imagination lorsqu'il s'agissait de peupler leurs forêts. L'Ardenne et ses étranges habitants En 1890, Albert Meyrac publiait un imposant recueil consacré aux traditions, coutumes, légendes et contes des Ardennes. On y découvre une population assez extraordinaire, dont les membres avaient manifestement trouvé le moyen de se partager le territoire sans trop se marcher sur les pieds. Les Nutons occupaient les grottes, le Karnabo affectionnait les ardoisières, tandis que d'autres créatures préféraient les marais, les rivières ou les profondeurs de la forêt. Les relations avec les humains étaient variables. Certains rendaient service, à condition d'être convenablement rémunérés ; d'autres cherchaient à noyer les voyageurs, à les dévorer ou simplement à leur jouer de mauvais tours. Il existait même des êtres dont on ne savait trop s'ils étaient bienveillants ou malfaisants, ce qui devait compliquer singulièrement les rapports de voisinage. L'ouvrage de Meyrac, publié à Charleville par l'imprimerie du Petit Ardennais, comporte près de six cents pages. L'auteur, journaliste de profession, s'était intéressé aux traditions d'un territoire dont il avait entrepris de recueillir les récits populaires avec le concours de nombreux correspondants. Les légendes y côtoient les chansons, les superstitions, les coutumes, les pratiques de guérison et une quantité d'histoires dont certaines avaient probablement déjà plusieurs générations derrière elles. C'est l'une des particularités de ce travail : Meyrac ne cherche pas uniquement les grands récits héroïques, il s'intéresse aussi à ce que les habitants racontent au cours de leur existence ordinaire, ces petites histoires qu'on ne songe généralement pas à écrire parce qu'on les croit connues de tous. Il n'était d'ailleurs pas seul à s'intéresser à ces traditions. En 1914, Théodule Delogne publiait à Bruxelles L'Ardenne méridionale belge, une étude remarquable consacrée aux habitants des villages de la Semois, à leurs conditions de vie, à leurs croyances et à leurs souvenirs. Delogne était médecin, ce qui explique en partie sa manière d'aborder les témoignages. Il connaissait personnellement nombre de ses informateurs, relevait leurs âges, identifiait les lieux et cherchait à comparer les récits. Ses descriptions du merveilleux côtoient ainsi des renseignements sur les cultures agricoles, les salaires, la médecine populaire, les routes ou les habitudes alimentaires. Le résultat est passionnant, car les créatures légendaires apparaissent dans leur environnement humain, avec les préoccupations très concrètes de ceux qui croyaient à leur existence. Ces deux ouvrages permettent de mesurer l'importance du merveilleux dans la culture ardennaise à la fin du XIXe siècle. Il faut toutefois éviter une confusion assez fréquente : une légende recueillie en 1890 ne constitue pas, par elle-même, une preuve de son existence au temps de Charlemagne, ni même au Moyen Âge. Les traditions orales sont mouvantes, et leur ancienneté réelle est souvent difficile à établir. Certaines empruntent à des croyances européennes très anciennes, d'autres ont été transformées par le christianisme, les récits littéraires ou les événements locaux. Quelques-unes peuvent même être relativement récentes. Le folklore possède sa propre histoire et ne gagne rien à ce qu'on lui invente des origines. Il n'en demeure pas moins que ces récits constituent un patrimoine remarquable, particulièrement lorsqu'on prend la peine de les replacer dans leur géographie. Car l'Ardenne n'est pas seulement une forêt. C'est aussi un ensemble de vallées, de plateaux, de carrières, de villages et de cours d'eau dont les caractéristiques ont largement contribué à façonner les croyances. Le merveilleux s'y installe volontiers dans les endroits difficiles d'accès, mais il fréquente aussi les habitations, les chemins et les exploitations agricoles. Commençons donc par ceux qui, parmi tous ces habitants singuliers, paraissent avoir entretenu les relations les plus régulières avec les hommes. Les Nutons, ou les avantages d'un voisinage discret Les Nutons sont sans doute les représentants les plus familiers du Petit Peuple ardennais. Ils appartiennent à cette grande famille d'êtres de petite taille que l'on retrouve, sous différentes appellations, dans une bonne partie de l'Europe. Les traditions leur attribuent généralement une prédilection pour les grottes, les cavités rocheuses et les lieux souterrains, ainsi qu'une remarquable habileté manuelle. Delogne rapporte notamment une croyance recueillie à Frahan, dans la vallée de la Semois. Au lieu-dit le trou Perpète, les habitants déposaient autrefois leurs outils endommagés devant l'entrée d'une grotte. Le lendemain matin, ils les retrouvaient réparés et pouvaient reprendre leur travail. Les Nutons recevaient en échange une rémunération en argent ou en nature. L'arrangement paraît avoir donné satisfaction aux deux parties, puisque la tradition en avait conservé le souvenir. On rencontre ailleurs des histoires semblables concernant les chaussures, les objets usuels ou certains travaux agricoles. Les Nutons savent fabriquer, réparer et parfois enrichir ceux qui les respectent. Encore faut-il observer les usages, car leur bienveillance ne semble jamais acquise définitivement. Il convient de payer convenablement leurs services, d'éviter les moqueries et de ne pas manifester une curiosité excessive à leur égard. Les relations commerciales avec le Petit Peuple exigeaient apparemment davantage de diplomatie que celles entretenues avec les artisans ordinaires. Ces récits révèlent un aspect intéressant de la vie rurale. Les outils représentaient un bien précieux, leur entretien était indispensable et les compétences techniques possédaient une importance considérable. Qu'un être surnaturel puisse réparer pendant la nuit ce qui paraissait inutilisable le soir précédent avait de quoi séduire. Le caractère invisible du travail ajoutait encore au mystère. Il n'est pas nécessaire d'y voir une allégorie consciente de l'artisanat ; la proximité entre ces croyances et les préoccupations matérielles des habitants mérite néanmoins d'être relevée. Le trou Perpète possède d'ailleurs une existence géographique bien réelle. Delogne en décrit l'ouverture, les galeries et les explorations entreprises au XIXe siècle. Une chandelle bénite aurait notamment accompagné les premiers visiteurs, précaution qui devait paraître raisonnable lorsqu'on s'apprêtait à pénétrer dans une cavité dont les occupants avaient une réputation aussi incertaine. Les Nutons ne sont pas les seuls êtres à fréquenter ces profondeurs. Les fées leur tiennent parfois compagnie dans les traditions locales, notamment autour des rochers et des anciens sites fortifiés. Delogne rapporte ainsi qu'au château de Montragut, près de Frahan, des fées auraient autrefois habité les ruines et seraient venues s'ébattre pendant la nuit. Un homme y aurait trouvé une clef qui, une fois rapportée chez lui, se serait mise à remuer sans cesse en produisant un bruit insupportable. Il aurait finalement préféré la replacer à l'endroit de sa découverte. L'histoire offre au passage un conseil de prudence qui conserve toute sa valeur : lorsqu'on trouve un objet inconnu dans les ruines d'un vieux château, il n'est peut-être pas indispensable de l'emporter. Les fées ardennaises possèdent cependant des habitudes souvent plus familières que celles des grandes souveraines féeriques de la littérature médiévale. Certaines participent aux travaux agricoles, d'autres possèdent du bétail ou entretiennent des relations assez régulières avec les villageois. Dans une tradition recueillie à Dohan, une petite fée s'affaire dans une exploitation et contribue à la prospérité de ses habitants. Une remarque désobligeante de la fermière suffit pourtant à provoquer sa colère ; la créature annonce qu'elle reprendra, gerbe après gerbe, ce qu'elle avait donné épi par épi. La ruine ne tarde pas à suivre. On comprend que les anciens aient préféré éviter les conflits avec leurs voisines surnaturelles. Le Karnabo et le Mahwot : deux monstres pour un même territoire Si les Nutons peuvent se montrer serviables, les habitants de la Basse-Meuse avaient également connaissance de créatures dont la fréquentation paraît beaucoup moins recommandable. Albert Meyrac rapporte notamment la légende du Mahwot, qu'il tenait d'une habitante de la région, la veuve Bébert-Hiaya, laquelle lui avait raconté l'histoire en wallon. Le Mahwot est un animal amphibie, gros comme un veau et présentant l'apparence d'un lézard. Il habiterait les profondeurs de la Meuse et serait capable de se déplacer sous les eaux depuis Revin jusqu'à Liège. Ses apparitions à la surface seraient exceptionnelles et annonceraient des événements particulièrement funestes : guerres, épidémies, désolations et autres calamités. Meyrac rapporte que certaines personnes affirmaient avoir aperçu la créature en 1870, notamment à Revin et à Givet. L'année n'est pas anodine, puisqu'elle correspond à la guerre franco-prussienne. Il serait imprudent d'établir une relation causale entre cette période troublée et la naissance de la légende, mais l'association d'une apparition monstrueuse avec l'annonce d'un malheur collectif se retrouve dans de nombreuses traditions européennes. Le Mahwot possédait également une utilité domestique. Les mères pouvaient menacer leurs enfants désobéissants de les livrer à la créature, avec des résultats que Meyrac jugeait apparemment satisfaisants. Le monstre faisait ainsi office de moyen de persuasion dans les familles, bien avant les débats contemporains sur l'éducation positive. Sur le plateau de Rocroi, particulièrement dans les environs de Regniowez, la tradition connaissait un être apparenté auquel elle donnait le nom de Karnabo. Meyrac précise lui-même ce rapprochement, tout en décrivant une créature assez différente de celle de la Meuse. Le Karnabo posséderait un visage presque humain, des yeux de basilic et un nez en forme de trompe. Il vivrait dans une ardoisière abandonnée, d'où s'échapperait un sifflement capable de paralyser ou d'asphyxier les imprudents, voire de provoquer la mort des animaux passant à proximité. La légende lui attribue une naissance peu commune : il serait issu de l'union d'un sorcier itinérant et d'une goule. Meyrac rapporte cette origine dans les termes propres aux représentations de son époque, notamment celles qui associaient volontiers les étrangers aux pratiques magiques. Ces détails appartiennent à l'histoire des mentalités et doivent être lus avec le recul nécessaire. Le plus étonnant reste que le Karnabo, malgré ses dispositions meurtrières, aurait possédé certains talents de guérisseur. Il était notamment capable, disait-on, de soigner les panaris le Vendredi saint, à l'aide d'incantations. Ce don paraît assez curieux chez un être dont le simple sifflement pouvait tuer du bétail, mais les créatures légendaires ne se sont jamais beaucoup préoccupées de cohérence médicale. La suite du récit est plus sombre. Une jeune fille, ayant osé approcher son antre, aurait été entraînée dans les profondeurs de l'ardoisière sans jamais reparaître. L'entrée aurait ensuite été murée, mais les habitants prétendaient encore entendre les gémissements de la malheureuse et les bruits terrifiants de la créature pendant les orages. Ce qui me frappe, dans cette histoire, est la précision de son environnement. Le Karnabo n'habite pas quelque royaume lointain ou une forêt imaginaire ; il occupe une ardoisière du plateau de Rocroi, dans une région où l'exploitation de la pierre et les cavités souterraines font partie du paysage. Les mines abandonnées, les galeries obscures et les accidents qu'elles pouvaient provoquer constituent autant d'éléments susceptibles de nourrir les peurs locales. Il serait séduisant de considérer le Karnabo comme une personnification des dangers souterrains, mais aucun des témoignages cités ne permet d'en faire une explication définitive. Ce serait d'ailleurs réduire singulièrement un personnage auquel plusieurs générations de conteurs ont attribué une histoire, des pouvoirs et une personnalité. Les légendes ont rarement une origine unique, et celles qui nous paraissent les plus simples sont parfois le résultat de transformations successives dont nous avons perdu la trace. Le Mahwot et le Karnabo illustrent néanmoins parfaitement cette capacité du folklore à adapter les êtres merveilleux aux particularités de chaque territoire. Une créature des eaux devient, sur un plateau voisin, un monstre des profondeurs minérales. Ses caractéristiques changent, son nom également, mais certains motifs demeurent. Les lumérettes et les autres habitants des eaux Dans les récits ardennais, les rivières et les marais constituent des lieux de prédilection pour les manifestations surnaturelles. Les dangers qu'ils représentaient étaient bien réels, particulièrement à une époque où les déplacements nocturnes s'effectuaient à pied ou à cheval, sur des chemins parfois difficiles à distinguer dans l'obscurité. Les lumérettes, ou lumerettes selon la graphie employée par Delogne, appartiennent à cette famille d'esprits malfaisants. Elles se présentent sous la forme de petites lumières, semblables à des feux follets, qui dansent devant les voyageurs attardés et cherchent à les attirer vers les marais, les rivières ou les précipices. Celui qui les suit risque de finir noyé, ce qui rend leur apparence lumineuse particulièrement trompeuse. Les traditions recueillies par Delogne les associent parfois au diable ou aux âmes d'enfants morts sans baptême. On retrouve ici l'influence du christianisme sur des représentations populaires dont les origines peuvent être plus anciennes, sans que nous puissions toujours déterminer lesquelles. Les récits donnent également des conseils pratiques pour éviter les lumérettes. Certains recommandent de se cacher immédiatement, d'autres de réciter des prières. Une méthode consistait à s'envelopper entièrement dans un sac afin de ne pas être aperçu par les petites flammes. L'efficacité du procédé n'a naturellement jamais fait l'objet d'une expérimentation rigoureuse. À Bohan, Delogne rapporte l'histoire de jeunes filles qui, se rendant à une veillée, aperçurent un feu follet et entreprirent de s'en moquer. L'esprit, manifestement dépourvu d'humour, se lança à leur poursuite et vint heurter les vitres de la maison dans laquelle elles s'étaient réfugiées. Une autre tradition raconte que des voyageurs durent attendre le lever du jour avant de reprendre leur route, les lumérettes revenant sans cesse les importuner. Anatole France lui-même s'intéressa à ces créatures dans son étude consacrée au livre de Meyrac, reprise dans La Vie littéraire. Il évoquait les lumérettes et les annequins qui entraînaient les voyageurs égarés vers les eaux dangereuses. Que l'auteur de Thaïs et de L'Île des pingouins se soit penché sur ces histoires ardennaises montre assez l'intérêt littéraire que pouvaient présenter les traditions populaires, même aux yeux d'écrivains dont l'univers semblait fort éloigné de nos forêts. Il faut également mentionner les Pie-Pie-Van-Van, dont le souvenir demeure associé à la vallée de la Meuse, notamment autour de Revin. Ces êtres malveillants appartiennent au folklore des eaux et cherchent, eux aussi, à attirer les imprudents vers leur perte. Leur nom possède plusieurs variantes phonétiques, ce qui n'a rien de surprenant pour une tradition longtemps transmise oralement. La ville de Revin leur consacre encore une place parmi les légendes de son territoire. D'autres personnages apparaissent dans les recueils. Le Pépé-Crotchet, par exemple, habitait les puits et les eaux profondes. On le représentait muni d'un crochet dont il se servait pour saisir les enfants trop curieux qui se penchaient au-dessus des margelles. Il était donc particulièrement utile aux parents soucieux d'éviter les accidents. Quant aux Grimons de Saint-Remy, évoqués par Delogne près de Muno, ils se dissimulaient dans les herbes aquatiques et distribuaient de vigoureux soufflets aux passants dont le visage leur déplaisait. Leurs victimes conservaient parfois des marques pendant plusieurs jours. Ces créatures n'ont pas toutes la même origine et il serait abusif de les ranger dans une catégorie mythologique parfaitement homogène. Elles partagent cependant certains caractères, notamment leur association aux lieux dangereux et leur faculté de détourner les humains de leurs activités ordinaires. Le feu follet fournit un exemple particulièrement intéressant de cette rencontre entre observation et croyance. Des phénomènes lumineux peuvent effectivement se produire dans certains milieux naturels, et plusieurs explications physiques ou chimiques ont été proposées pour les comprendre. Mais l'observation d'une lumière inhabituelle ne suffit pas à expliquer toutes les histoires qui se sont développées autour d'elle. Les conteurs ont prêté à ces phénomènes des intentions, des caractères et des comportements, jusqu'à en faire de véritables personnages. C'est ainsi qu'un voyageur pouvait rencontrer un danger à l'endroit même où il croyait trouver son chemin. Le Verbouc et les autres fréquentations du diable Le diable occupe une place considérable dans le folklore ardennais, mais il n'y tient pas toujours le rôle auquel on pourrait s'attendre. Redoutable lorsqu'il apparaît sous la forme d'un animal monstrueux ou lorsqu'il conclut un pacte avec un imprudent, il se montre parfois étonnamment facile à tromper. Les conteurs populaires semblent avoir éprouvé un plaisir particulier à le ridiculiser, sans doute parce que l'occasion de se moquer impunément d'une puissance infernale ne se présentait pas tous les jours. Le Verbouc en fournit un excellent exemple. Théodule Delogne consacre à cette créature un développement dans lequel il discute notamment son nom et ses origines possibles. Il emploie la forme werbouc, dont il propose de rapprocher le premier élément du germanique désignant l'homme, comme dans Werwolf, le loup-garou. Le Verbouc serait ainsi un homme-bouc plutôt qu'un bouc vert, explication qui lui paraît préférable à une interprétation populaire du nom. Ses rapprochements avec les satyres, les faunes et les démons caprins des traditions religieuses sont intéressants, mais ils relèvent de l'analyse comparée proposée par l'auteur ; ils ne démontrent pas une filiation historique directe entre toutes ces figures. Dans un conte rapporté par Delogne, une femme mécontente de son mari souhaite que leur récolte d'avoine appartienne au diable. Celui-ci, toujours attentif aux occasions favorables, prend la formule au pied de la lettre et vient réclamer ce qu'il considère désormais comme son bien. Après quelques discussions, le paysan et le démon conviennent d'une épreuve. Chacun devra présenter une créature dont l'autre devra deviner le nom. Le diable arrive accompagné d'un animal étrange, mais le paysan, qui l'a observé de loin, l'a entendu l'appeler Verbouc. Il peut donc répondre sans difficulté. De son côté, son épouse s'est enduite de miel avant de se rouler dans des plumes. Le diable examine longuement cette apparition sans parvenir à l'identifier. L'affaire est assez savoureuse. Le démon perd sa récolte, sa réputation et probablement une partie de sa confiance dans les capacités humaines. Il faut reconnaître que le couple avait préparé son coup avec un certain talent. Le Verbouc intervient ici comme une créature au service du diable, sans être nécessairement le personnage principal du récit. Delogne rapporte par ailleurs diverses croyances relatives aux boucs infernaux, aux esprits des forêts et aux êtres démoniaques. Il faut donc éviter de confondre automatiquement toutes ces manifestations, même si elles appartiennent à un ensemble de représentations assez voisin. Les loups-garous occupent également une place importante dans les traditions régionales. Delogne situe notamment certains de leurs rassemblements dans les bois proches d'Alle et rapporte l'histoire d'un homme qui, ayant négligé de souhaiter la bonne année à son père, se serait trouvé confronté à une bande de loups-garous. Les créatures lui interdirent de poursuivre sa route jusqu'à ce qu'il revienne accomplir son devoir familial. L'épisode est intéressant parce que les monstres remplissent ici une fonction morale assez précise. Ils punissent un manquement aux usages plutôt qu'une faute grave et leur intervention restaure un ordre social considéré comme légitime par les conteurs. Le respect dû aux parents trouvait ainsi un renfort inattendu dans la faune surnaturelle. Le Chasseur sauvage et les chasses fantastiques appartiennent à une autre catégorie. Delogne rapporte plusieurs témoignages évoquant des aboiements, des cris de chasse, des cors et des passages de petits chiens, parfois invisibles, qui traversaient les villages pendant la nuit. Les habitants reconnaissaient ces manifestations sans toujours en distinguer les cavaliers ou les chasseurs. À Laforêt, des femmes occupées à assister un accouchement auraient entendu passer une chasse fantastique, avec un vacarme suffisant pour les inquiéter. Elles prirent soin de fermer la maison et de prier, mais découvrirent le lendemain que la jeune mère avait tout entendu. Ces histoires appartiennent à une vaste tradition européenne des chasses surnaturelles, dont les formes varient selon les régions. Leur présence en Ardenne est particulièrement bien attestée dans les collectes anciennes, sans que cela permette d'en déduire une origine locale unique. La forêt accueille ainsi une population dont les préoccupations semblent étonnamment proches de celles des humains : certains travaillent, d'autres chassent, quelques-uns se vengent, tandis que le diable s'efforce de conclure des marchés avantageux avec des paysans qui ne sont pas toujours disposés à se laisser faire. Le Burdinal, Marie de Salm et la justice des chevaliers Parmi les figures fantastiques associées à l'Ardenne, le Burdinal mérite une attention particulière, car il appartient davantage au domaine de la légende chevaleresque qu'à celui du Petit Peuple. Dans Contes et légendes de Wallonie, publié en 1962, Max Defleur rapporte l'histoire de Berthe de La Roche, dans laquelle apparaît un mystérieux chevalier noir. Le récit nous transporte dans un univers de tournois, de serments et de rivalités amoureuses, dont les personnages semblent tout droit sortis d'un roman courtois. La tradition du Burdinal y est présentée comme ancienne et largement répandue en Hesbaye, en Condroz et en Ardenne. Lorsqu'un tournoi était remporté par un chevalier indigne ou coupable de félonie, un mystérieux combattant revêtu d'une armure sombre pouvait surgir, défier le vainqueur et le renverser. Il conservait toujours la visière baissée et disparaissait après avoir puni son adversaire. On découvrait ensuite que son intervention avait empêché une injustice ou révélé une faute. Le Burdinal représentait ainsi une forme de justice supérieure, indépendante du résultat des combats et de l'appréciation des spectateurs. La victoire d'un chevalier ne constituait pas nécessairement la preuve de son honneur. Mais le récit de Defleur réserve une surprise. Waléran, fiancé à Marie de Salm, s'éprend de Berthe de La Roche et abandonne progressivement celle à laquelle il avait promis le mariage. Un tournoi doit permettre de désigner l'époux de Berthe. Waléran y participe et se trouve finalement vaincu par un chevalier inconnu, entièrement vêtu de noir. Les participants évoquent aussitôt le Burdinal, dont l'apparition pourrait expliquer cette défaite. La suite révèle pourtant une vérité autrement tragique. Sous l'armure noire se cache Marie de Salm elle-même, qui, poussée par la jalousie et le désir de vengeance, a conclu un pacte avec le diable. Elle ne se contente pas de vaincre celui qui l'a trahie : elle assassine sa rivale avant de disparaître dans l'abîme. Le rapprochement avec le Burdinal prend alors une dimension particulièrement troublante. Les témoins croyaient reconnaître l'intervention d'une justice surnaturelle, alors que l'histoire leur révèle une vengeance personnelle dont les conséquences sont effroyables. Il faut cependant conserver une précaution historique. L'ouvrage de Max Defleur constitue une version littéraire publiée au XXe siècle, et son affirmation selon laquelle la tradition du Burdinal remonterait à plusieurs siècles ne suffit pas à établir l'ancienneté précise du personnage. Les récits de tournois, de chevaliers masqués et de justiciers mystérieux appartiennent à une littérature qui s'est développée et transformée au cours du Moyen Âge et bien au-delà. Le Burdinal possède néanmoins une caractéristique qui le distingue de la plupart des créatures évoquées jusqu'ici. Son apparition pose une question morale plutôt que simplement surnaturelle : un homme peut-il être déclaré vainqueur et demeurer indigne de sa victoire ? Le récit de Marie de Salm ajoute une difficulté supplémentaire, qui me paraît plus intéressante encore : celui qui prétend réparer une injustice peut-il lui-même en commettre une plus grande ? Nous sommes déjà fort loin des petits artisans du trou Perpète. Meyrac, Anatole France et Pierre Dubois : ceux qui ont recueilli ou réinventé le merveilleux Nous ne connaîtrions probablement qu'une partie de ces histoires sans le travail accompli par les folkloristes, les érudits et les écrivains qui se sont intéressés aux traditions populaires à partir du XIXe siècle. Albert Meyrac occupe une place importante dans cette entreprise. Son recueil de 1890 ne se limitait pas aux êtres fantastiques ; il embrassait l'ensemble des coutumes ardennaises, des récits locaux aux chansons populaires. L'auteur avait conscience que certaines traditions étaient en train de disparaître ou de se transformer. Il cherchait à en conserver des témoignages avant qu'elles ne soient oubliées. Son travail suscita l'intérêt d'Anatole France, qui lui consacra une étude dans le quatrième volume de La Vie littéraire, paru en 1892. Le critique s'attardait sur les légendes, les pratiques magiques et les êtres fabuleux recueillis par Meyrac. Il évoquait notamment le Mahwot et les lumérettes, mais aussi les fées ardennaises dont les occupations ressemblaient étrangement à celles des paysannes : elles filaient, préparaient la galette ou lavaient leur linge au bord des rivières. Anatole France observait également les difficultés inhérentes à la collecte des traditions. Entre le témoin, l'intermédiaire qui recueille l'histoire et l'écrivain qui la publie, le récit peut être modifié, simplifié ou embelli. Les folkloristes du XIXe siècle ne disposaient pas toujours des méthodes d'enregistrement et de confrontation documentaire développées par la suite. Cette limite ne retire rien à l'intérêt de leurs travaux, mais elle doit nous inciter à distinguer les témoignages de leurs interprétations. Paul Sébillot, dont Le Folk-lore de France demeure une référence majeure, contribua lui aussi à cette entreprise en rapprochant les croyances recueillies dans différentes régions. Ses travaux montrent combien les motifs surnaturels circulent, se combinent et se modifient. Un esprit des eaux peut porter plusieurs noms ; une créature propre à une vallée peut ressembler à une autre décrite à plusieurs centaines de kilomètres. Les frontières administratives ont toujours été assez mal respectées par les fées et leurs semblables. Puis le XXe siècle vit apparaître un personnage qui allait contribuer, d'une tout autre manière, à la redécouverte du Petit Peuple. Pierre Dubois est né à Charleville en 1945. Écrivain, conteur, scénariste et passionné de merveilleux, il s'est fait connaître sous le titre d'« elficologue », une spécialité dont l'intitulé ne figure probablement pas dans beaucoup d'annuaires universitaires. Le terme possède une dimension volontairement malicieuse, mais il accompagne une œuvre considérable consacrée aux fées, aux elfes, aux lutins et aux traditions fantastiques européennes. Dans un entretien accordé au Monde en 2003, Pierre Dubois évoquait l'influence de sa naissance ardennaise sur son imaginaire. Il retrouvait dans la forêt une présence particulière, presque une familiarité avec les êtres invisibles dont les récits avaient accompagné son enfance. Dans un autre entretien, réalisé par Richard Ely, il se souvenait notamment des histoires des Quatre Fils Aymon et des Dames de Meuse, entendues dans son entourage familial. Son travail prit véritablement une dimension nouvelle avec La Grande Encyclopédie des lutins, publiée chez Hoëbeke en 1992, suivie de La Grande Encyclopédie des fées en 1996 et de La Grande Encyclopédie des elfes en 2003. Réalisés avec les illustrations de Claudine et Roland Sabatier, ces ouvrages ont contribué à faire connaître un univers dont les représentations étaient jusque-là largement dispersées dans les recueils folkloriques, les contes et la littérature ancienne. Pierre Dubois ne se présente pas simplement comme un collecteur de traditions. Il les raconte, les interprète, les rapproche et leur donne une existence littéraire nouvelle. Son œuvre comporte une part de création personnelle qu'il serait absurde de lui reprocher, puisqu'elle participe précisément à sa démarche d'écrivain. Les encyclopédies du Petit Peuple ne constituent pas des inventaires scientifiques au sens strict, mais elles ont joué un rôle considérable dans la diffusion du merveilleux auprès du public francophone. Il est intéressant de constater que ces différentes approches se complètent. Meyrac et Delogne cherchaient à préserver des récits qu'ils estimaient menacés. Sébillot s'efforçait d'en comprendre les correspondances. Pierre Dubois leur a donné une nouvelle visibilité, en empruntant les moyens de la littérature et de l'illustration. Le Petit Peuple a ainsi quitté les veillées et les recueils spécialisés pour retrouver une place dans les bibliothèques, les bandes dessinées et l'imaginaire contemporain. À Bastogne, le Musée de la Grande Ardenne consacre aujourd'hui une exposition permanente, La Maison des Légendes, à ce patrimoine. On y retrouve les Nutons, les fées, les loups-garous et le Chasseur sauvage, dans une présentation qui replace leurs histoires au sein de la culture régionale. Cette démarche illustre l'intérêt que conservent les croyances anciennes, indépendamment de la question de leur réalité matérielle. Il y a d'ailleurs quelque chose d'assez amusant à voir les Nutons, traditionnellement si discrets, exposés désormais au regard des visiteurs. Je me demande ce qu'ils en penseraient. De l'Ardenne légendaire à la fantasy contemporaine La littérature fantastique et la fantasy puisent depuis longtemps dans les mythes, les légendes et les traditions populaires. Les grandes œuvres du genre ont largement contribué à transformer notre manière de représenter les créatures merveilleuses, au point que certaines images contemporaines ont fini par remplacer presque complètement celles des traditions anciennes. Prenons les Elfes. Ceux de Tolkien appartiennent à une construction littéraire d'une immense richesse, nourrie de philologie, de mythologie et de traditions européennes, mais ils ne correspondent pas exactement aux elfes des croyances populaires dont l'écrivain s'est inspiré. La même remarque pourrait être faite à propos des Nains, des Gobelins et de nombreuses autres créatures. Tolkien n'a pas simplement reproduit les légendes qu'il connaissait ; il les a intégrées à une mythologie nouvelle, organisée selon ses propres principes. L'exemple mérite d'être rappelé, car il existe parfois une tendance à rechercher une fidélité absolue aux traditions d'origine, comme si celles-ci possédaient une forme définitive qu'il serait interdit de modifier. Or les légendes populaires elles-mêmes ont constamment évolué. Les conteurs les adaptaient à leur public, à leur époque et à leurs préoccupations. Les noms changeaient, les personnages se déplaçaient et les épisodes empruntaient à d'autres récits. Cette liberté ne dispense évidemment pas de connaître les sources. On peut transformer un personnage légendaire, mais il convient de ne pas présenter ensuite cette transformation comme une tradition authentique. La différence entre la recherche documentaire et la création littéraire me paraît essentielle, et les deux démarches gagnent à être pratiquées avec autant de sérieux. C'est notamment ce qui m'a conduit à m'intéresser à la matière de Maugis d'Aigremont et aux légendes de l'Ardenne lorsque j'ai entrepris l'écriture du Cycle de Maugis. Les récits médiévaux de Maugis appartiennent à une tradition épique qui entretient des liens étroits avec les Quatre Fils Aymon. Le personnage de l'enchanteur y côtoie Oriande, Bayard et d'autres figures merveilleuses, dont l'histoire a connu plusieurs remaniements au cours des siècles. L'ensemble possède une richesse narrative remarquable, mais il ne correspond naturellement pas à une description historique de l'époque de Charlemagne. Les chansons de geste ont été composées bien après les événements auxquels elles prétendent se rapporter et reflètent en grande partie les conceptions de leur propre temps. J'ai choisi de replacer cette matière légendaire dans le contexte historique de la fin du VIIIe siècle, en lui associant le merveilleux ardennais et les grands bouleversements du monde carolingien. Cette reconstruction suppose une importante liberté romanesque, tant dans le traitement des personnages que dans celui des événements surnaturels. En revanche, j'essaie de conserver une distinction entre les éléments historiquement attestés et ceux qui relèvent de mon univers fictionnel. C'est ainsi que les Nutons, les Karnabos, les Verboucs, les Pie-Pie-Van-Van ou les lumérettes ont trouvé leur place dans les forêts du Cycle. Ils ne correspondent pas toujours exactement aux descriptions des folkloristes, parce que leur rôle dans le récit obéit également aux règles propres à cet univers. Dans Les Chaînes d'Argent, par exemple, les lumérettes prennent l'apparence de séduisantes jeunes femmes dont les chants attirent les hommes vers une mort particulièrement désagréable. Cette représentation constitue une réinterprétation littéraire des esprits lumineux des traditions ardennaises. Le danger de l'eau et de la fascination demeure, mais la créature possède désormais une forme et un comportement adaptés au récit. Le Burdinal occupe également une place particulière dans le Cycle, notamment à travers Marie de Salm. J'ai conservé le souvenir du chevalier noir et de son rapport à la justice, tout en donnant à Marie une histoire différente de celle que raconte Max Defleur. La transformation m'intéressait d'autant plus que la légende originale comporte déjà une ambiguïté morale considérable entre justice, trahison et vengeance. Quant à Oriande, dont les origines appartiennent à la matière littéraire de Maugis, elle est devenue l'un des personnages majeurs de cet univers. Sa nature féerique, sa connaissance du monde et ses rapports avec les autres personnages permettent d'explorer des questions qui dépassent largement le rôle traditionnel de protectrice ou d'initiatrice du héros. Il reste une différence fondamentale entre l'invention romanesque et la tradition populaire. Cette dernière nous renseigne, même imparfaitement, sur les représentations d'une société à un moment donné de son histoire. La fantasy contemporaine reprend parfois ces représentations pour leur donner un autre sens, dans un monde dont l'auteur définit lui-même les règles. Les deux peuvent dialoguer sans se confondre. Et, à bien y réfléchir, je trouve assez réjouissant que des créatures recueillies par Meyrac dans les villages ardennais puissent aujourd'hui participer à des aventures dont les enjeux dépassent largement les frontières de leur territoire d'origine. Une mémoire qui mérite encore d'être explorée Nous sommes loin d'avoir épuisé le patrimoine fantastique des Ardennes. Les recueils de Meyrac et de Delogne contiennent encore quantité de récits qui mériteraient d'être étudiés individuellement, particulièrement lorsqu'ils sont associés à des lieux dont l'histoire peut être confrontée aux archives ou aux traditions conservées localement. Le travail des folkloristes constitue ici un point de départ précieux, mais il ne saurait tenir lieu d'inventaire définitif. Les légendes ont circulé sous des formes diverses, certaines n'ont probablement jamais été écrites, et d'autres se sont transformées jusqu'à devenir méconnaissables. Il reste sans doute beaucoup à découvrir dans les archives, les publications anciennes, les travaux des sociétés savantes et les témoignages familiaux. Je suis particulièrement sensible à cette dimension du patrimoine ardennais, parce qu'elle montre combien un territoire peut être riche de récits que ses propres habitants connaissent parfois assez mal. Nous avons volontiers retenu les grandes légendes chevaleresques, les Quatre Fils Aymon, Bayard et Maugis, mais les traditions plus modestes des villages méritent elles aussi notre attention. Elles racontent une autre histoire de l'Ardenne, faite de croyances, de peurs, de plaisanteries, de coutumes et de rapports quotidiens avec un environnement auquel les générations anciennes prêtaient volontiers des intentions. Il n'est évidemment pas nécessaire de croire à l'existence du Karnabo pour apprécier les récits qui le concernent, pas davantage qu'il n'est indispensable d'imaginer des Nutons sous chaque rocher pour mesurer l'intérêt de leurs légendes. Mais ces histoires constituent une part de notre culture, et leur connaissance éclaire aussi bien la vie de nos ancêtres que la littérature qui continue de s'en inspirer. Alors, si vous avez l'occasion de parcourir les anciennes ardoisières du plateau de Rocroi, les rochers de la Semois ou les bois qui dominent la Meuse, vous pourrez peut-être vous souvenir de quelques-uns de leurs habitants légendaires. Pour ma part, je continuerai de les fréquenter dans les livres. Le voisinage m'y semble beaucoup plus sûr. Benoît J. Caron Sources et références Albert Meyrac — Traditions, coutumes, légendes et contes des Ardennes, comparés avec les traditions, légendes et contes de divers pays, Charleville, Imprimerie du Petit Ardennais, 1890. Source principale pour le Mahwot, le Karnabo et de nombreuses traditions ardennaises. Théodule Delogne — L'Ardenne méridionale belge, Bruxelles, Henri Lamertin, 1914, particulièrement le chapitre « Êtres merveilleux », p. 55-88. Source pour les Nutons, les lumérettes, le Verbouc, les loups-garous, les fées et les chasses fantastiques. Paul Sébillot — Le Folk-lore de France, notamment le tome II, La Mer et les eaux douces, Paris, E. Guilmoto, 1905. Anatole France — « Albert Meyrac », dans La Vie littéraire, quatrième série, Paris, Calmann-Lévy, 1892. Max Defleur — Contes et légendes de Wallonie, illustrations de Clifton Dey, Paris, Fernand Nathan, 1962, notamment « Berthe de La Roche ». Source littéraire pour le Burdinal et Marie de Salm. Pierre Dubois — La Grande Encyclopédie des lutins (1992), La Grande Encyclopédie des fées (1996) et La Grande Encyclopédie des elfes (2003), éditions Hoëbeke, illustrations de Claudine et Roland Sabatier. Jacques Baudou — « Pierre Dubois, le rappel de la forêt », Le Monde, 21 octobre 2003. Richard Ely — Entretien avec Pierre Dubois, Peuple Féerique, 2014. Musée de la Grande Ardenne — La Maison des Légendes, Bastogne, exposition permanente consacrée au patrimoine légendaire ardennais. Ville de Revin — « Terres d'Ardennes… Terres de légendes », documentation municipale sur les traditions locales. Benoît J. Caron — Le Cycle de Maugis, tomes I à III : Froidmont, Les Enfants de l'Obsidienne et Les Chaînes d'Argent.

  • Maugis d’Aigremont : huit siècles de littérature, de légendes et d’enchantements

    Des chansons de geste du XIIIe siècle aux romans, bandes dessinées, spectacles et veillées contées d’aujourd’hui. Il est des personnages dont la renommée semble défier les siècles. Roland possède Roncevaux, Arthur sa Table ronde, Merlin ses prophéties et ses enchantements. D’autres connaissent une destinée plus discrète, sans que leur histoire soit nécessairement moins riche. C’est le cas de Maugis d’Aigremont, l’un des personnages les plus singuliers de la matière épique française, dont la mémoire a traversé près de huit siècles sans jamais disparaître véritablement. Dans les Ardennes, son nom est intimement associé à celui des Quatre Fils Aymon. Cousin de Renaud de Montauban, enchanteur redoutable, compagnon du cheval Bayard et protégé de la fée Oriande, Maugis participe à cette grande épopée de la révolte contre Charlemagne qui a laissé tant de traces dans nos paysages et notre imaginaire. Mais sa propre histoire demeure souvent méconnue. Car Maugis n’est pas seulement un personnage secondaire des aventures de Renaud : dès le Moyen Âge, les trouvères lui ont consacré une chanson autonome, racontant ses origines, son apprentissage et ses premiers exploits. Ce récit a ensuite connu une histoire particulièrement étonnante. Recopié dans des manuscrits, adapté dans plusieurs langues européennes, transformé en prose, imprimé à répétition, étudié par les médiévistes, puis repris dans des bandes dessinées, des romans, des spectacles et des veillées contées, il n’a cessé de changer de forme. Et si l’on retrouve régulièrement Bayard dans les représentations populaires de la légende, Maugis, lui, a survécu de manière plus discrète, parfois dans l’ombre du cheval qu’il avait pourtant contribué à conquérir. Il me semblait intéressant de remonter ce long fil. Non pour établir un inventaire absolument définitif, ce qui serait une entreprise considérable, mais pour retrouver les principales étapes de cette transmission et rendre leur place à celles et ceux qui, depuis des siècles, font vivre notre enchanteur. Le XIIIe siècle : comment Maugis devint Maugis L’histoire commence dans la grande tradition des chansons de geste. Renaut de Montauban, généralement rattaché à la tradition épique constituée autour de la fin du XIIe siècle, raconte les aventures des quatre fils du duc Aymon, Renaud, Allard, Guichard et Richard, confrontés à la colère de Charlemagne. La révolte des chevaliers, leur fuite, leurs combats, leur fidélité fraternelle et leurs relations avec le souverain constituent la matière principale du récit. Maugis y joue un rôle remarquable. Il est à la fois chevalier, enchanteur, stratège et maître des déguisements. Là où les quatre frères peuvent compter sur leur courage et sur la puissance merveilleuse de Bayard, Maugis dispose d’une autre forme de supériorité : il sait tromper les apparences, détourner les situations, manipuler ses adversaires et employer la magie quand la seule force ne suffit plus. Il est d’ailleurs assez difficile de ne pas éprouver une certaine sympathie pour cet homme dont le talent consiste si souvent à mettre Charlemagne dans des colères mémorables. Le succès du personnage entraîne, au début du XIIIe siècle, la composition d’une chanson entièrement consacrée à ses origines. Connue sous les titres de Maugis d’Aigremont, Le Romanz de Maugis ou Des enfances Maugis, elle compte 9 078 alexandrins répartis en laisses monorimes. Sa datation, sa structure et sa tradition manuscrite sont documentées par les Archives de littérature du Moyen Âge (ARLIMA) et par le répertoire JONAS de l’Institut de recherche et d’histoire des textes [1]. Le titre Des enfances Maugis exprime parfaitement la nature du projet médiéval. Le public connaît les exploits de l’enchanteur, mais souhaite désormais savoir comment il a acquis ses talents. Le récit lui donne une naissance, une famille, un frère, un apprentissage et des aventures qui expliquent la puissance qu’il manifestera plus tard auprès des Quatre Fils Aymon. La tradition fait de Maugis et de Vivien les fils de Beuves d’Aigremont. Séparés de leurs parents, les deux frères connaissent des destinées extraordinaires. Maugis est recueilli par Oriande, dans le merveilleux château de Rocheflor, près de Mongibel, en Sicile. Il reçoit une éducation qui le conduira jusqu’à Tolède, lieu associé dans la littérature médiévale aux savoirs et aux arts magiques. Il conquiert notamment Bayard et l’épée Floberge avant de retrouver les siens. Ce dernier détail est important. La magie de Maugis ne se réduit pas à un don mystérieux dont l’origine serait laissée dans l’ombre. Elle se construit à travers un apprentissage, des épreuves et des rencontres. La chanson raconte autant la formation d’un enchanteur que les aventures d’un jeune héros. Plusieurs manuscrits nous ont conservé cette matière, notamment celui de Peterhouse à Cambridge, le manuscrit H 247 de Montpellier et le manuscrit français 766 de la Bibliothèque nationale de France. Ce dernier est particulièrement intéressant, puisqu’il réunit successivement Maugis d’Aigremont, Renaut de Montauban et La Mort de Maugis. Nous sommes devant une organisation presque biographique de la matière : naissance du héros, aventures auprès de ses cousins, puis derniers épisodes de son existence [2]. Il faut encore ajouter Vivien de Monbranc, continuation du XIIIe siècle consacrée au frère de Maugis, ainsi que La Mort de Maugis, chanson distincte de 1 244 alexandrins. La tradition médiévale avait donc entrepris de donner à l’enchanteur une destinée complète, bien au-delà de son rôle d’auxiliaire des quatre frères [3]. Nous pourrions presque parler d’un cycle biographique avant la lettre. Il faut cependant conserver à ces textes leur nature propre : les chansons de geste n’ont ni les mêmes modes de composition, ni les mêmes conditions de circulation, ni le même rapport au public que les romans modernes. Un enchanteur qui voyage : Maugis, Madelgijs, Malagis et Malagigi La légende ne reste pas confinée à la langue française. Dès la fin du Moyen Âge, elle circule dans différentes régions d’Europe, où elle reçoit de nouveaux noms et de nouvelles formes. Dans les anciens Pays-Bas, Maugis devient Madelgijs, puis Malegijs, dans une tradition attestée en vers et en prose. Une adaptation allemande connaît également le personnage sous le nom de Malagis. Ces textes ne constituent pas simplement des curiosités linguistiques. Ils montrent la capacité de la matière carolingienne française à circuler dans des espaces culturels différents et à être réappropriée par d’autres traditions littéraires [4]. L’Italie joue un rôle non moins intéressant dans cette diffusion. Maugis y devient Malagigi, enchanteur que l’on retrouve notamment dans l’Orlando innamorato de Matteo Maria Boiardo, à partir de 1483, puis dans l’univers de l’Orlando furioso de l’Arioste, publié pour la première fois en 1516. Le personnage s’intègre alors à une matière chevaleresque profondément renouvelée. La tradition des paladins de Charlemagne s’y mêle aux intrigues amoureuses, aux aventures merveilleuses et aux métamorphoses propres à l’épopée italienne de la Renaissance. Malagigi conserve ses talents magiques, mais son existence se trouve insérée dans des constructions narratives différentes de celles de la chanson française. Cette filiation a notamment été étudiée par Maurizio Mazzoni dans son article « Maugis e Malagigi : il mago-ladro dalla Chanson de geste ai poemi cavallereschi », publié en 2019 [5]. Il faut bien comprendre ce que représente cette circulation. Maugis n’est pas simplement un héros local dont le souvenir aurait survécu dans quelques villages des Ardennes. Au fil des siècles, il a participé à un imaginaire européen où les récits, les personnages et les motifs merveilleux franchissaient des frontières que leurs auteurs ne jugeaient manifestement pas aussi infranchissables que les pouvoirs politiques de leur temps. Du parchemin au livre imprimé : la longue carrière de Maugis À partir du XVIe siècle, la chanson en vers est adaptée en prose et diffusée par l’imprimerie. Cette transformation est fondamentale, car elle modifie les conditions mêmes de circulation de la légende. Le texte n’appartient plus seulement à la culture manuscrite et à l’héritage de la récitation épique. Il entre dans l’univers des livres imprimés, des ateliers typographiques et d’un public dont les pratiques de lecture ont évolué. Les répertoires bibliographiques conservent la trace d’une succession impressionnante d’éditions. Une version réunissant les histoires de Guérin de Montglave et de Maugis paraît à Paris chez Michel Le Noir en 1518. D’autres éditions suivent en 1527, vers 1535, en 1538, 1551, 1579, vers 1580, 1584 et 1588, notamment à Paris, Lyon et Louvain [6]. Cette répétition ne doit pas être sous-estimée. Un récit que l’on imprime, réimprime et adapte durant plusieurs générations est un récit pour lequel existe un lectorat. Le goût pour les anciennes prouesses chevaleresques et pour les aventures merveilleuses ne disparaît pas brutalement avec la fin du Moyen Âge. En 1668, une édition imprimée à Troyes chez Nicolas Oudot témoigne encore de la diffusion de cette histoire. Son titre développé annonce L’Histoire de Maugis d’Aygremont et de Vivian son frère. Il évoque ensuite l’intervention d’Oriande, l’île de Boucaut, le diable Rouart, le serpent gardien de la roche, la conquête de Bayard et celle du géant Sorgalant [7]. Il n’est pas nécessaire de parcourir tout le livre pour mesurer l’attrait que ses éditeurs cherchent à exercer. Le titre contient déjà un véritable programme d’aventures. Le merveilleux, les monstres, les enchantements et les exploits chevaleresques se succèdent comme autant de promesses faites au lecteur. La version troyenne appartient à cette longue tradition des romans de chevalerie imprimés, dont certains trouveront une place dans les collections populaires. Maugis continue à vivre, même si la forme du récit n’a plus grand-chose à voir avec celle que pouvaient entendre les auditeurs d’une chanson du XIIIe siècle. En 1778, la Bibliothèque universelle des romans publie encore un abrégé de l’Histoire de Maugis d’Aigremont et de Vivian son frère. Le texte est associé à d’autres récits de la matière des Quatre Fils Aymon, dont celui de Mabrian [8]. Nous sommes cette fois dans une entreprise de sélection et de présentation de l’ancien patrimoine romanesque à un lectorat nouveau. À chaque époque, Maugis a donc été adapté aux conditions de lecture du moment. Le merveilleux médiéval n’avait pas disparu. Il changeait de vêtements, ce qui, pour un enchanteur expert en déguisements, ne manque pas d’une certaine cohérence. Le XIXe siècle : Maugis entre dans l’histoire et dans la mémoire des Ardennes L’histoire de Maugis connaît également une autre forme de transmission, plus diffuse mais particulièrement importante pour comprendre son enracinement territorial : celle des paysages, des traditions populaires et des récits recueillis par les historiens et les folkloristes. Dans son Histoire de France, Jules Michelet évoque les Ardennes comme un territoire où les bois, les rochers et les cours d’eau conservent la mémoire de récits anciens. Parmi les lieux qu’il mentionne figure « la table de l’enchanteur Maugis », aux côtés des Dames de Meuse et des traces attribuées au cheval de Renaud [9]. Cette évocation est particulièrement intéressante. Michelet ne cherche pas ici à établir une biographie de l’enchanteur. Il constate que les récits chevaleresques ont fini par habiter le paysage lui-même. Les lieux semblent conserver la présence des personnages, et la géographie devient une sorte de mémoire de la littérature. Il évoque également ces livres populaires de la Bibliothèque bleue qui circulaient encore dans les familles et se transmettaient d’une génération à l’autre. Les éditions anciennes ne relevaient donc pas exclusivement de la curiosité des bibliophiles. Elles avaient appartenu à une culture de lecture domestique et populaire dont le souvenir demeurait vivant. Cette dimension patrimoniale sera ensuite largement explorée par les auteurs qui s’intéressent aux légendes ardennaises. Albert Meyrac, notamment, contribue à recueillir et à diffuser les traditions locales dans Traditions, coutumes, légendes et contes des Ardennes, puis dans La Forêt d’Ardenne. Son travail constitue l’une des références importantes pour comprendre la place des Quatre Fils Aymon, de Bayard et de Maugis dans les récits régionaux. Au début du XXe siècle, Charles Gailly de Taurines propose à son tour une version romancée de l’histoire des Quatre Fils Aymon, publiée initialement en 1912 et reprise dans plusieurs éditions. L’ouvrage connaîtra notamment une édition illustrée par Paul Jarach en 1944. D’autres artistes, parmi lesquels Georges Delaw, participent également à la diffusion graphique de la matière ardennaise. La tradition ne se limite d’ailleurs pas au récit en prose. Le poème Les Quatre Fils Aymon d’Henri Dacremont, publié dans la Revue d’Ardenne et d’Argonne, rappelle que la légende continue aussi à nourrir une production poétique régionale. Ainsi, à côté des éditions anciennes et de la littérature savante, se développe une véritable culture patrimoniale. Maugis n’y est pas toujours le personnage principal, mais il demeure inséparable de Bayard, des quatre frères et des lieux auxquels leurs aventures sont attachées. Les médiévistes retrouvent Maugis La fin du XIXe siècle marque une étape nouvelle, avec la constitution de la philologie moderne et l’intérêt croissant pour les textes médiévaux dans leur langue et leurs formes anciennes. Ferdinand Castets joue ici un rôle considérable. Dans ses Recherches sur les rapports des chansons de geste et de l’épopée chevaleresque italienne, publiées au cours des années 1880, il étudie la circulation de la matière épique et donne notamment accès à Vivien de Monbranc. En 1892, il publie Maugis d’Aigremont dans la Revue des langues romanes, avant l’édition en volume de 1893, réalisée d’après les manuscrits de Peterhouse, de Paris et de Montpellier [1]. Il ne s’agit plus seulement de raconter l’histoire, mais de comprendre ses différentes versions, son organisation, sa langue et sa place dans le développement de l’épopée française. Le travail se poursuit au XXe siècle. Philippe Vernay publie en 1980 une édition critique de Maugis d’Aigremont, dans la collection Romanica Helvetica. Marianne J. Ailes contribue également à l’étude des manuscrits et fait connaître, en 1998, deux fragments jusque-là non identifiés de la chanson. D’autres chercheurs s’intéressent plus directement au personnage, à son rôle dans la tradition épique et à la nature de ses pouvoirs. Philippe Verelst occupe à cet égard une place particulièrement importante. Dès 1976, il publie « L’enchanteur d’épopée. Prolégomènes à une étude de Maugis », avant de revenir sur les savoirs magiques associés à Tolède et sur la personnalité de l’enchanteur. Ses recherches replacent Maugis dans les conceptions médiévales du savoir, de la magie et de la ruse, sans lui appliquer rétrospectivement les catégories de la fantasy contemporaine [10]. Le personnage a également retenu l’attention d’Anne Berthelot, de Danielle Quéruel, de Jacques E. Merceron, de Sarah Baudelle-Michels et d’autres spécialistes. Leurs travaux éclairent notamment les mondes féeriques, les réécritures de la matière carolingienne, les relations entre Bayard, Oriande et Maugis, ou encore les différentes représentations de la mort de l’enchanteur. Il serait regrettable de réduire cette activité scientifique à quelques notes de bas de page. Sans l’édition des textes et les travaux critiques, une part importante de cette tradition serait demeurée difficilement accessible. En 1995, Rémi Fournier-Lanzoni soutient un important travail de traduction et de commentaire consacré à la chanson. En 2014 paraît chez L’Harmattan, avec Jérôme Devard, Maugis d’Aigremont, chanson de geste suivie de La Mort de Maugis. Le lecteur contemporain dispose ainsi d’un accès renouvelé au récit médiéval, sans devoir nécessairement maîtriser l’ancien français [11]. La recherche savante et la création contemporaine peuvent paraître éloignées. Elles se rejoignent pourtant sur un point fondamental : permettre aux textes anciens de continuer à être lus, compris et réinterprétés. L’Ardenne contemporaine : Maugis, patrimoine vivant L’histoire de Maugis ne se limite heureusement pas aux bibliothèques universitaires. En Ardenne, elle demeure également une affaire de paysages, de mémoire locale, d’associations, de spectacles et de rencontres. Roger Maudhuy a consacré plusieurs travaux aux sites et aux légendes des Quatre Fils Aymon, tandis que Gérard Baudoin a entrepris un important travail de recherche et de diffusion autour de la matière ardennaise. Ces démarches, auxquelles s’ajoutent celles de nombreux historiens et passionnés, permettent de comprendre comment les récits médiévaux se sont attachés à des lieux précis et ont été progressivement intégrés à l’identité du territoire. Un exemple particulièrement intéressant est fourni par le numéro 75 de la Revue des Amis de l’Ardenne, publié en mars 2002 et entièrement consacré aux Quatre Fils Aymon. Son sommaire réunit notamment Gérard Baudoin, Philippe Verelst, Jean-Luc Duvivier de Fortemps, Francis Laux, Albert Moxhet, Marc Lamboray, Alexandre Chaidron et Yann Lovato. Verelst y signe un article dont le titre est à lui seul une invitation : « Mais qui est donc Maugis ? » [12]. Cette publication illustre parfaitement la diversité des regards portés sur la légende. Certains auteurs étudient les textes, d’autres leur implantation géographique, leurs représentations, leur symbolique ou leur place dans la culture populaire. La revue Maugis, publiée par les Amis de l’Ardenne sous la direction de Jean-Pierre Lambot, participe aujourd’hui à cette continuité. Son existence montre que le nom de l’enchanteur conserve une fonction fédératrice dans la vie littéraire et intellectuelle régionale, même lorsque les sujets traités dépassent largement le personnage lui-même. À Bogny-sur-Meuse, la platelle des Quatre Fils Aymon et le site de l’Hermitage occupent une place particulière. Selon la tradition locale, Maugis serait venu se retirer dans les rochers de l’Hermitage pour y vivre en pénitent. Ce paysage, qui domine un méandre de la Meuse, constitue l’un des principaux lieux associés au souvenir de l’enchanteur. Le 10 juin 2023, un sentier des poètes y a été inauguré à l’initiative du centre socioculturel Aymon Lire, avec des panneaux réalisés par son atelier bois. Le site accueille également la sculpture Dardennor d’Éric Sléziak, qui domine la vallée et témoigne, à sa manière, de la richesse de l’imaginaire ardennais [13]. Il faut également rappeler le rôle du monument des Quatre Fils Aymon réalisé par Albert Poncin, dont la construction a débuté en 1932 et qui fut inauguré le 2 juillet 1950. Même si Maugis n’en est pas le sujet principal, cette œuvre participe à la monumentalisation de la légende et à son inscription durable dans le paysage de Bogny-sur-Meuse. Quand les légendes retrouvent la parole Il serait pourtant bien réducteur de considérer que la transmission de Maugis appartient exclusivement aux livres, aux manuscrits et aux travaux universitaires. Dans les Ardennes, l’enchanteur continue également à vivre par la parole, les rencontres et les initiatives de celles et ceux qui entretiennent les légendes locales. Cette transmission possède une histoire plus fragile que celle des publications imprimées, car une soirée contée ne laisse pas nécessairement de trace dans les catalogues des bibliothèques. Elle n’en demeure pas moins essentielle, puisqu’elle prolonge un mode de circulation qui appartenait déjà à la culture des chansons de geste. La Compagnie légendaire des Quatre Fils Aymon À Bogny-sur-Meuse, la Compagnie légendaire des Quatre Fils Aymon accomplit un travail régulier de valorisation des récits ardennais. L’association, créée en 2020, organise des balades contées, des promenades aux flambeaux et des animations sur les sites légendaires de la région, notamment la platelle des Quatre Fils Aymon, le Roc-la-Tour et les Dames de Meuse. Les représentations s’adressent à des publics variés, des familles aux groupes scolaires, et se déroulent aussi bien en extérieur qu’en salle. Le paysage devient alors le décor naturel des histoires que l’on raconte, ce qui constitue, après tout, une manière assez heureuse de restituer à ces récits une partie de leur environnement d’origine. Maugis possède une place particulière dans ces manifestations. Lors de la fête de Bayard organisée les 17 et 18 juin 2023, la Compagnie annonce deux contes : Le Trésor de Maugis, présenté le samedi soir, et La Conquête de Bayard, le dimanche. L’événement comprend également des reconstitutions, des démonstrations de combat, des artisans et des animations destinées aux enfants. La Compagnie travaille alors en collaboration avec l’association Les P’tits d’Aymon [14]. Le personnage revient ensuite régulièrement dans la programmation. En août 2025, Le Trésor de Maugis est de nouveau présenté, accompagné d’une chasse au trésor. Le conte figurait encore au programme du 22 août 2026, lors d’une manifestation organisée sur la platelle. Des balades contées étaient également programmées en 2026, notamment au printemps et durant l’été. La balade annoncée pour le 8 août proposait une narration de la légende en six tableaux. Cette répétition des manifestations est particulièrement importante. Nous ne sommes pas devant une animation isolée, montée à l’occasion d’une fête médiévale, puis oubliée. Il existe ici une véritable pratique régulière de transmission des légendes. Danièle Drouin Degrolard et les voix de Bogny-sur-Meuse Parmi les personnes qui participent à cette transmission, Danièle Drouin Degrolard mérite une place particulière. En 2022, le projet radiophonique Partons à la campagne ! lui consacre une intervention à Bogny-sur-Meuse. Elle y raconte les légendes des forêts bognysiennes, notamment celles des Quatre Fils Aymon et de Bayard [15]. Cette présence dans un reportage ne constitue évidemment qu’une trace parmi d’autres d’une activité de narration orale bien plus régulière. Elle rappelle surtout que les légendes ne sont pas uniquement transmises par les écrivains ou les institutions culturelles. Elles le sont également par des personnes qui les connaissent intimement, qui les racontent, les adaptent à leur auditoire et les font vivre au fil des rencontres. Dans un autre registre, l’ouvrage Le Trésor de la table de Maugis l’enchanteur, publié en 2018, associe Gérard Baudoin, Danielle Drouin Degrolard et Claudie Tailleur. Ce petit livre illustré, répertorié par la Bibliothèque nationale de France, témoigne de la richesse des initiatives éditoriales locales [16]. Danièle Drouin Degrolard apparaît également dans le projet Forêts légendaires, avec une exposition photographique intitulée Légendes et esprits de la Forêt d’Ardenne, présentée à Rimogne en septembre 2021. Ses photographies explorent les paysages, les rochers, les forêts et les atmosphères qui nourrissent depuis longtemps l’imaginaire ardennais [17]. Ces activités relèvent de démarches complémentaires. Les unes transmettent directement des récits, les autres donnent à voir les lieux et les paysages qui les ont inspirés. Elles participent toutes à la préservation d’une mémoire culturelle dont les traces demeurent parfois dispersées. Les Secrets de Maugis : de la chanson au spectacle Une initiative particulièrement remarquable est organisée le 16 avril 2022 à la salle Jacques-Brel de Monthermé : Les Secrets de Maugis, conte musical théâtralisé né d’une collaboration entre la Bretagne et l’Ardenne. Le spectacle réunit le conteur Bran’Ruz, Romain Daugny, Olivier Rime, Candice Rime et Jean Magne. Il est réalisé avec la participation de l’Office de l’Imaginaire Ardennais, dans le cadre du projet Forêts légendaires, qui rapproche notamment les patrimoines imaginaires de Brocéliande et de l’Ardenne [18]. La démarche est particulièrement intéressante, puisqu’elle ne se contente pas d’évoquer Maugis dans une succession de contes régionaux. Le spectacle entreprend de raconter son histoire, depuis son apprentissage auprès d’Oriande jusqu’à sa retraite, en passant par Charlemagne, Bayard et les Quatre Fils Aymon. Il s’agit donc d’une véritable adaptation scénique de la destinée de l’enchanteur, associant récit, musique et jeu théâtral. Le spectacle est ensuite accueilli en Vendée, en mai 2023, lors du festival Juste éclos. Maugis voyage ainsi une nouvelle fois, après avoir quitté l’Ardenne médiévale pour les Pays-Bas, l’Allemagne et l’Italie quelques siècles auparavant. Le projet Forêts légendaires donne également lieu à d’autres manifestations, parmi lesquelles des balades à la découverte des nutons avec Céline Ménoncin, une conférence consacrée au cheval Bayard donnée par Laurine Godart et des spectacles mêlant musique, contes et théâtre d’ombres. Ce rapprochement entre la Bretagne et l’Ardenne mérite d’être souligné. Les deux territoires possèdent des traditions légendaires particulièrement riches, parfois comparées, souvent rapprochées, mais dont les expressions populaires et littéraires conservent leurs spécificités. Maugis pour les enfants : Céline Ménoncin et les nouveaux contes ardennais La littérature jeunesse constitue elle aussi un prolongement important de cette transmission. Céline Ménoncin, autrice ardennaise, développe depuis plusieurs années un univers inspiré du petit peuple des forêts. Son personnage d’Oligo, un nuton ardennais, permet notamment aux jeunes lecteurs de découvrir les créatures et les traditions merveilleuses du territoire. Dans Oligo et le labyrinthe des fées, publié en 2019 avec les illustrations d’Adeline Vachez, Maugis apparaît comme le professeur de magie du jeune nuton. L’enchanteur rejoint ainsi un univers destiné aux enfants, où ses connaissances magiques participent à de nouvelles aventures [19]. Plus directement encore, le 25 janvier 2025, lors des Nuits de la lecture, Céline Ménoncin anime à la médiathèque Georges-Delaw de Sedan une veillée consacrée à la naissance de Maugis. L’annonce du ministère de la Culture précise que l’autrice y raconte la légende du jeune enchanteur, célèbre pour s’être joué de Charlemagne. La séance est suivie d’une rencontre et de dédicaces [20]. Il est assez réjouissant de constater qu’au XXIe siècle, on peut encore réunir un public autour de cette question déjà posée par les trouvères du XIIIe siècle : comment Maugis est-il devenu enchanteur ? Le récit retrouve ici quelque chose de sa vocation ancienne, celle d’une histoire destinée à être racontée et entendue. Les Quatre Fils Aymon sur scène, en images et en musique L’enchanteur survit également à travers les adaptations plus générales de la matière des Quatre Fils Aymon. Dans les arts de la scène, cette tradition connaît une fortune ancienne, notamment dans le théâtre populaire et les spectacles de marionnettes. À Bruxelles, le Théâtre royal de Toone perpétue une adaptation des Quatre Fils Aymon dans laquelle Maugis intervient auprès des quatre frères. Cette tradition se rattache notamment aux réécritures réalisées par Toone VII, nourries par les adaptations du dramaturge Herman Closson. Les versions scéniques développent leur propre langage, souvent empreint d’humour et de culture populaire bruxelloise. La légende conserve par ailleurs une importante présence dans les cortèges et les traditions festives belges, notamment autour du cheval Bayard à Dinant et à Termonde. Maugis n’y occupe pas toujours le devant de la scène, mais il demeure associé au cheval merveilleux et aux chevaliers qu’il protège. Les arts graphiques ont, eux aussi, contribué à cette transmission. En 1946 et 1947, Jacques Laudy propose une adaptation des Quatre Fils Aymon dans le journal Tintin. D’autres albums illustrés et réécritures destinées à la jeunesse paraissent au fil du XXe siècle, perpétuant la représentation de Maugis parmi les personnages essentiels de la geste. Cette activité se poursuit avec Jean-Luc Duvivier de Fortemps, qui publie notamment Les Quatre Fils Aymon en 1991, puis Le Cheval et l’Épée ou Les Quatre Fils Aymon en 2010, avec des illustrations d’Hervé Gourdet [21]. L’album de 2010 restitue les combats, les voyages et les aventures des quatre frères en accordant leur place au cheval Bayard, à l’épée Floberge et à l’enchanteur. Ce travail s’inscrit dans une production plus vaste, où l’on retrouve également des adaptations illustrées de la légende, notamment celle de Mireille Griselhouber et Diego Silvente, publiée en 2007. La diversité de ces réalisations montre combien la matière des Quatre Fils Aymon se prête aux transpositions. Le passage de la chanson médiévale à la bande dessinée, au théâtre ou à la littérature jeunesse suppose nécessairement des choix, des simplifications et parfois des réinterprétations profondes. Le personnage de Maugis y conserve néanmoins son rôle de médiateur entre l’héroïsme chevaleresque et le merveilleux. Hervé Gourdet : une série graphique autour de la légende L’œuvre d’Hervé Gourdet mérite une attention particulière, tant par son ampleur que par son enracinement dans l’imaginaire ardennais. Illustrateur, auteur et acteur de la valorisation du patrimoine légendaire, il est notamment à l’origine du festival Le Printemps des Légendes, créé à Monthermé en 2009, ainsi que de plusieurs initiatives consacrées à la féerie et aux traditions régionales. Son travail ne se limite pas à une adaptation isolée de Maugis. Il développe une série graphique consacrée à la légende des Quatre Fils Aymon, structurée autour de quatre albums : Maugis, la naissance de l’enchanteur, paru en 2016 puis repris en 2017 sous le titre Maugis, la légende de l’enchanteur ; Charlemagne et les Seigneurs d’Ardenne (2018) ; Renaud, le prince déchu (2020) ; et Bayard, la chevauchée entre les mondes (2022) [22]. Cette construction est importante, parce qu’elle replace Maugis dans un ensemble narratif plus vaste tout en lui accordant, dès le premier album, une place centrale. Le volume consacré à sa naissance reprend notamment la tradition des Enfances Maugis. Le jeune enchanteur et son frère Vivien sont séparés de leurs parents ; Maugis est recueilli par Oriande, puis formé aux arts magiques. L’intrigue reprend les principales étapes de la tradition médiévale en les adaptant au récit graphique. Il faut également rappeler que le travail d’Hervé Gourdet dépasse cette série. Avec Maryline Maillet et Jean-Marie Lecomte, il participe à l’ouvrage Ardennes, contes et légendes d’après Albert Meyrac. Il publie également, avec Olivier Rime, un Petit guide de féerie en Ardenne. Ses activités de création, d’illustration, d’édition et d’animation culturelle s’inscrivent dans une même volonté de faire connaître les traditions du territoire. Elles montrent que la valorisation du patrimoine légendaire peut prendre des formes multiples et complémentaires, du livre à la manifestation publique. Pierre Efratas : Maugis entre dans le roman contemporain En 2019, Pierre Efratas publie Les Chroniques de Maugis aux éditions Noir d’Absinthe, dans la collection Memoria. Le roman revient sur la matière légendaire et ses personnages, en accordant une place centrale à l’enchanteur, à Bayard et au conflit avec Charles. Le récit s’ouvre en 776, dans une Ardenne où Maugis possède déjà sa réputation de magicien. La démarche est différente de celle des adaptations qui reprennent directement les enfances médiévales. Il s’agit d’une nouvelle construction romanesque à partir des personnages et des motifs de la geste. En 2023 paraît également, sous le nom de Pierre Efratas, un ouvrage intitulé Bayard le cheval-fée. Sa présentation et ses caractéristiques éditoriales correspondent étroitement à celles des Chroniques de Maugis. Il semble s’agir d’une nouvelle édition ou d’un remaniement sous un autre titre, sans que la comparaison intégrale des textes ait encore permis de le confirmer définitivement [23]. Cette publication illustre un phénomène particulièrement intéressant : la matière carolingienne, longtemps associée au récit épique traditionnel, peut être reprise dans les formes du roman contemporain et donner naissance à des œuvres qui ne cherchent pas nécessairement à reproduire fidèlement leurs sources médiévales. Dans un registre différent, il faut également signaler le roman Maugis de Christopher Gérard, paru en 2005 et réédité en 2020. Le livre ne raconte pas la vie de l’enchanteur médiéval, mais celle de François d’Aygremont, personnage du XXe siècle qui adopte le nom de Maugis dans un parcours initiatique et spirituel. Il relève donc davantage de la réappropriation symbolique du nom et de l’imaginaire que d’une adaptation directe de la chanson de geste [24]. L’intérêt romanesque du personnage ne s’arrête pas à la littérature francophone. L’écrivain américain Joseph Finley reprend Maugis dans un univers de fantasy historique, notamment avec The Fae Dealings, publié en 2020, puis dans d’autres récits comme Hela’s Bane, The Sorceress of Avalon et Merlin Reborn. Son enchanteur évolue dans un monde où les traditions carolingiennes croisent la féerie et plusieurs motifs du cycle arthurien. Cette appropriation témoigne de la capacité du personnage à nourrir des imaginaires qui dépassent largement son contexte médiéval français [25]. Yann Lovato : l’épopée retrouvée par l’image Le travail de Yann Lovato constitue une autre démarche particulièrement importante. Cet artiste ardennais, profondément attaché à la matière des Quatre Fils Aymon, publie en novembre 2022 Les Quatre Fils Aymon. La chanson de geste, aux éditions Noires Terres. L’ouvrage prend notamment appui sur le manuscrit dit La Vallière et cherche à restituer graphiquement la puissance visuelle de l’épopée. Les personnages, les vêtements, les armes et les décors font l’objet d’une attention documentaire particulière. Le livre bénéficie d’une préface de Jean-Claude Drouot, ainsi que de contributions de Philippe Verelst et de Gérard Baudoin. Cette association entre création artistique et connaissance scientifique est l’une des caractéristiques les plus intéressantes de l’entreprise [26]. Dès mai 2021, La Semaine des Ardennes annonçait qu’un second album serait consacré à Maugis d’Aigremont et à La Mort de Maugis. Il ne s’agissait donc pas simplement de reprendre le personnage dans une adaptation des Quatre Fils Aymon, mais de prolonger le travail graphique par un volume consacré à sa propre destinée. Un hommage universitaire à Philippe Verelst, publié dans le Bulletin bibliographique de la Société Rencesvals, confirme cette orientation. On y apprend que le médiéviste avait accompagné Yann Lovato dans son travail sur les Quatre Fils Aymon et envisageait de participer à ce nouveau volume consacré à Maugis [27]. Cette collaboration est particulièrement intéressante. Elle réunit deux démarches qui peuvent sembler éloignées, mais qui se complètent remarquablement : le souci de l’exactitude philologique et historique, d’une part, et la restitution sensible de l’épopée par l’image, d’autre part. En 2026, une exposition organisée à la Maison du patrimoine médiéval mosan, à Bouvignes-sur-Meuse, a présenté les planches originales de Yann Lovato consacrées aux Quatre Fils Aymon. Le travail de l’artiste bénéficie ainsi d’une reconnaissance qui dépasse le cadre ardennais. À la date de rédaction de cet article, aucune notice bibliographique consultée ne permet encore d’attester la publication du volume annoncé sur Maugis d’Aigremont et La Mort de Maugis. Le projet est en revanche solidement documenté, et plusieurs illustrations réalisées par Yann Lovato représentent déjà Maugis, Oriande, Bayard ou Espiet. Il sera particulièrement intéressant de suivre l’évolution de cette entreprise, qui pourrait permettre de rendre accessibles de nouveaux pans de la matière médiévale à un public de lecteurs et d’amateurs de bande dessinée. Et forcément, Maugis finit par revenir chez lui C’est au milieu de cette longue histoire de transmission que j’ai entrepris, à mon tour, d’écrire Le Cycle de Maugis. Je ne connaissais pas encore toute l’ampleur de la bibliographie lorsque Froidmont a commencé à prendre forme. À l’origine, il ne s’agissait même pas de bâtir une vaste saga. J’avais écrit un conte à l’occasion d’un concours, avec un enfant et un oiseau un peu trop bavard. Puis les légendes de l’Ardenne se sont invitées dans cette histoire, la chanson de geste s’est imposée, et l’idée de raconter les origines de Maugis a progressivement pris une place considérable. Le récit est devenu une saga de fantasy historique, composée aujourd’hui de Froidmont, Les Enfants de l’Obsidienne et Les Chaînes d’Argent, avec une suite en préparation. Ma démarche consiste à replacer cette matière médiévale dans un monde historiquement situé à la fin du VIIIe siècle, particulièrement en 799, avant le couronnement impérial de Charlemagne. L’Ardenne y occupe une place centrale, non simplement comme décor, mais comme territoire de mémoire, de croyances et de puissances anciennes. J’ai également choisi d’aborder Maugis par une question qui me paraît essentielle : comment devient-on celui que les autres connaissent sous un nom donné ? Mon récit commence avec Guilhem d’Aygremont. Ce n’est qu’au terme d’une transformation profonde qu’il devient Maugis, au prix d’une véritable rupture avec son existence antérieure. Dans Les Enfants de l’Obsidienne, il déclare : « En devenant ce que je suis, j’ai cessé d’être Guilhem. » L’apprentissage de la magie devient alors aussi une interrogation sur l’identité, la mémoire, le libre arbitre et les relations qui nous définissent. C’est une manière personnelle de prolonger les questions que posait déjà, sous d’autres formes, la chanson médiévale. Et plus je découvre les travaux de ceux qui m’ont précédé dans l’étude ou la réécriture de Maugis, plus une évidence s’impose : la légende est beaucoup plus vivante que je ne l’imaginais. Il faut seulement prendre la peine de chercher ceux qui la font vivre. Conclusion : Maugis n’a jamais réellement disparu Huit siècles de transmission ne constituent pas une continuité parfaitement linéaire. Les chansons médiévales, les éditions imprimées, les travaux universitaires, les adaptations étrangères, les romans, les bandes dessinées et les soirées contées ne répondent ni aux mêmes intentions ni aux mêmes publics. Il existe pourtant entre eux une parenté profonde. Chaque époque retrouve dans Maugis quelque chose qui lui parle : le chevalier rusé, le magicien savant, l’enfant élevé par une fée, le compagnon fidèle, l’ennemi insaisissable de Charlemagne, l’ermite retiré du monde, ou encore le personnage capable de donner naissance à de nouvelles aventures. L’histoire de sa réception est aussi celle des personnes qui la transmettent. Les philologues sauvent les textes de l’oubli. Les historiens et les spécialistes du folklore recherchent les traces des récits dans les paysages et les traditions. Les artistes leur donnent des images. Les romanciers leur prêtent de nouvelles existences. Les conteurs les rendent à la parole. Il serait donc injuste de ne retenir que les œuvres imprimées. Une soirée contée à Bogny-sur-Meuse, un spectacle musical à Monthermé, une veillée à Sedan ou des planches exposées à Bouvignes participent tout autant à cette histoire, même si leur documentation est plus fragile que celle des éditions savantes. Les Ardennes ont parfois la réputation de dissimuler leurs trésors sous les arbres, dans les rochers ou au fond des vallées. Il semble que Maugis ait pris cette habitude un peu trop au sérieux. Heureusement, il se trouve encore des chercheurs, des artistes, des conteurs et quelques romanciers pour aller le débusquer. Et quelque part, je crois que cela l’amuse beaucoup. Sources et références bibliographiques Textes médiévaux et éditions critiques [1] Maugis d’Aigremont, chanson de geste du début du XIIIe siècle. ARLIMA, version en vers : Consulter ARLIMA [2] Bibliothèque nationale de France, manuscrit français 766. ARLIMA : Consulter ARLIMA [3] Vivien de Monbranc, éd. Ferdinand Castets, 1887 ; La Mort de Maugis, chanson de geste du XIIIe siècle. ARLIMA : Consulter ARLIMA et Consulter ARLIMA 2 [4] Madelgijs, Die schoone hystorie van Malegijs et Malagis. Répertoire ARLIMA : Consulter ARLIMA [5] MAZZONI, Maurizio, « Maugis e Malagigi : il mago-ladro dalla Chanson de geste ai poemi cavallereschi », Schifanoia, n° 56-57, 2019, p. 23-29. [6] Maugis d’Aigremont, version française en prose, éditions du XVIe siècle. ARLIMA : Consulter ARLIMA [7] L’Histoire de Maugis d’Aygremont et de Vivian son frère, Troyes, Nicolas Oudot, 1668. BnF : Voir la notice BnF [8] Bibliothèque universelle des romans, juillet 1778, première livraison, abrégé de l’histoire de Maugis. [9] MICHELET, Jules, Histoire de France, passages consacrés aux Ardennes et à leurs légendes : Consulter la source [10] CASTETS, Ferdinand, Maugis d’Aigremont, Montpellier, Coulet, 1893 ; VERNAY, Philippe, Maugis d’Aigremont, Berne, Francke, 1980 ; VERELST, Philippe, « L’enchanteur d’épopée », Romanica Gandensia, XVI, 1976, p. 123-161 ; AILES, Marianne J., « Deux fragments inconnus de Maugis d’Aigremont », Romania, 116, 1998, p. 415-430. [11] FOURNIER-LANZONI, Rémi, et DEVARD, Jérôme, Maugis d’Aigremont, chanson de geste suivie de La Mort de Maugis, Paris, L’Harmattan, 2014. BnF : Voir la notice BnF Patrimoine, folklore et transmission contemporaine [12] La Revue des Amis de l’Ardenne, n° 75, numéro spécial consacré aux Quatre Fils Aymon, mars 2002 : Consulter la source [13] HAUTE-POTTIER, Alexandre, « Bogny-sur-Meuse : Un sentier des poètes a été inauguré », La Semaine des Ardennes, 15 juin 2023 : Consulter la source ; Ville de Bogny-sur-Meuse, monument des Quatre Fils Aymon (1950) [14] HAUTE-POTTIER, Alexandre, « Bogny-sur-Meuse : Une fête dédiée au cheval Bayard les 17 et 18 juin », La Semaine des Ardennes, 7 juin 2023 : Consulter la source [15] Partons à la campagne !, saison 2022, « Bogny-sur-Meuse J4 : Légendes ardennaises et Bognysiens », reportage avec Danièle Drouin : Consulter la source [16] BAUDOIN, Gérard, DROUIN DEGROLARD, Danielle, et TAILLEUR, Claudie, Le Trésor de la table de Maugis l’enchanteur, 2018. BnF : Voir la notice BnF [17] Projet Forêts légendaires, bilan des actions 2021-2022 ; exposition de Danielle Drouin Degrolard : Consulter le document PDF [18] Les Secrets de Maugis, conte musical théâtralisé, Monthermé, 16 avril 2022. Office de l’Imaginaire Ardennais : Consulter la source [19] MÉNONCIN, Céline, et VACHEZ, Adeline, Oligo et le labyrinthe des fées, Les Mondes Sylvestres, 2019, ISBN 9782956111924 : Consulter la source [20] Ministère de la Culture, « Le programme des Nuits de la lecture 2025 dans le Grand Est », veillée La naissance de Maugis, Sedan, 25 janvier 2025 : Consulter la source Bandes dessinées, romans et créations contemporaines [21] DUVIVIER DE FORTEMPS, Jean-Luc, et GOURDET, Hervé, Le Cheval et l’Épée ou Les Quatre Fils Aymon, Oriande Productions, 2010 : Consulter la source [22] GOURDET, Hervé, Maugis : la naissance de l’enchanteur, Clea, 2016 ; Maugis : la légende de l’enchanteur, La Völva, 2017. Série graphique des Quatre Fils Aymon. BnF : Voir la notice BnF [23] EFRATAS, Pierre, Les Chroniques de Maugis, Noir d’Absinthe, 2019. BnF : Voir la notice BnF [24] GÉRARD, Christopher, Maugis, L’Âge d’Homme, 2005 ; réédition Pierre-Guillaume de Roux, 2020 : Consulter la source [25] FINLEY, Joseph, The Fae Dealings, 2020 ; Hela’s Bane ; The Sorceress of Avalon et Merlin Reborn, 2026 : Consulter la source [26] LOVATO, Yann, Les Quatre Fils Aymon. La chanson de geste, éditions Noires Terres, novembre 2022, ISBN 9782900446577 : Consulter la source [27] HAUTE-POTTIER, Alexandre, « Bogny-sur-Meuse : Une BD sur les 4 fils Aymon pour Yann Lovato », La Semaine des Ardennes, 15 mai 2021 : Consulter la source ; « In memoriam Philippe Verelst », Bulletin bibliographique de la Société Rencesvals, n° 52, p. 17 : Consulter le document PDF 2 [28] CARON, Benoît J., Froidmont, Les Enfants de l’Obsidienne et Les Chaînes d’Argent, tomes I à III du Cycle de Maugis, 2023-2025 : Voir les ouvrages Études complémentaires BAUDELLE-MICHELS, Sarah, « Les morts de Maugis d’Aigremont », 2019. BERTHELOT, Anne, « L’Autre Monde féerique comme distorsion de l’Orient dans Maugis d’Aigremont, Huon de Bordeaux et le Roman d’Auberon », 2002. ; Texte original sur Persée MERCERON, Jacques E., « Le cheval Bayart, l’enchanteur Maugis et la fée Oriande », Nouvelle mythologie comparée, 2018. QUÉRUEL, Danielle, « L’art des réécritures : de Maugis à Mabrien », 2000. VERELST, Philippe, « Renaut de Montauban et textes apparentés (Maugis d’Aigremont, Vivien de Monbranc, Mabrien). Recherches récentes (1990-2006) », 2011. Note documentaire : cet historique rassemble les principales œuvres, études et initiatives identifiées dans les sources consultées. La tradition orale contemporaine, les spectacles associatifs et les éditions de diffusion locale restent inégalement documentés. Leur recensement ne peut donc être considéré comme définitivement exhaustif.

  • Les sorciers dans la fantasy : de Merlin à Harry Potter, ce qu’on ne nous a pas vraiment dit

    Nous savons reconnaître un sorcier. Du moins, nous le pensons. Quelques signes semblent suffire : un savoir qui échappe au commun, une familiarité avec des forces invisibles, parfois un bâton, une baguette ou des livres, souvent une position singulière dans la société. Merlin, Gandalf, Harry Potter et Doctor Strange peuvent ainsi être rangés sous une même appellation sans que le rapprochement paraisse particulièrement hasardeux. Il suffit pourtant de les comparer sérieusement pour que cette évidence se défasse. Ils n’ont ni la même origine, ni la même nature, ni les mêmes pouvoirs, ni la même manière de les acquérir. Certains sont humains ; d’autres ne le sont pas. Certains apprennent la magie, d’autres semblent lui appartenir avant même que commence leur histoire. Certains utilisent des objets pour agir sur le monde ; d’autres pourraient presque se passer de tout instrument. Le sorcier peut être prophète, conseiller politique, étudiant, combattant, enseignant, souverain, marginal ou spécialiste des phénomènes surnaturels. L’un des personnages que l’imaginaire contemporain rapproche spontanément de cet ensemble, Geralt de Riv, n’est d’ailleurs pas un sorcier. Le vocabulaire lui-même entretient l’incertitude. Mage, magicien, enchanteur, sorcier, thaumaturge, nécromancien, wizard, sorcerer, witcher ne sont pas rigoureusement interchangeables. Le français les rapproche souvent parce que la littérature et la traduction ont progressivement brouillé des distinctions plus anciennes. « Sorcier » est historiquement associé au sort ; « enchanteur » à l’incantation ; le mage renvoie initialement à une tradition religieuse et savante bien antérieure à la fantasy. Il faudra également laisser de côté la sorcière. Non qu’elle soit secondaire, bien au contraire : sa construction historique, sociale et littéraire est suffisamment différente pour qu’on ne puisse pas en faire simplement le féminin du sorcier sans perdre une grande partie de ce qu’elle représente. Elle mérite une étude particulière. Reste donc une question apparemment simple : qu’appelons-nous réellement un sorcier dans la fantasy ? Pour y répondre, il faut commencer avant que la fantasy existe comme genre littéraire identifiable. Merlin : le sorcier de fantasy était d’abord un prophète Merlin est probablement la figure la plus immédiatement associée à l’image occidentale de l’enchanteur. Pourtant, le personnage que nous reconnaissons aujourd’hui est le produit d’une longue sédimentation. Chez Geoffroy de Monmouth au XIIe siècle, puis dans les traditions littéraires qui prolongent son œuvre, Merlin appartient d’abord au domaine de la prophétie. Le Merlin en prose du début du XIIIe siècle le présente comme devin et magicien, intervenant auprès des souverains de Grande-Bretagne et jouant un rôle déterminant dans la naissance et l’accession au pouvoir d’Arthur. Cette origine mérite attention, parce qu’elle éloigne considérablement Merlin du magicien de combat auquel les jeux de rôle et certaines fantasy contemporaines nous ont habitués. Son pouvoir tient autant à ce qu’il perçoit qu’à ce qu’il accomplit. Il comprend les signes, connaît ce que les autres ignorent, intervient dans la succession des rois et sait que le temps possède une profondeur qui échappe aux personnages ordinaires. Les siècles suivants enrichiront cette figure : métamorphoses, enchantements, maîtrise du merveilleux, rôle de conseiller, rapport aux fées. Peu à peu, le prophète devient l’enchanteur que la culture populaire retiendra. Mais cette évolution laisse une première trace durable : le sorcier occidental demeure longtemps lié à une connaissance qui n’est pas immédiatement accessible aux autres. Maugis d’Aigremont : quand le sorcier appartient déjà à l’épopée Maugis d’Aigremont constitue une figure moins universellement connue que Merlin, mais particulièrement intéressante pour comprendre les racines de la fantasy européenne. Maugis d’Aigremont est une chanson de geste du début du XIIIe siècle, appartenant au cycle de Renaut de Montauban. La version en vers compte plus de neuf mille alexandrins et associe pleinement l’univers épique au merveilleux. La chanson de geste évoque spontanément les armes, les chevaux, les lignages, les sièges, la fidélité féodale et les conflits de pouvoir. Pourtant, Maugis montre combien les frontières que nous établissons aujourd’hui entre épopée médiévale et fantasy sont parfois artificielles. Dans une version imprimée en 1668 issue de cette tradition, Maugis est explicitement associé à Oriande la Fée ; il prend l’apparence du Diable, enchante Roüard, affronte un serpent, conquiert Bayard et vient à bout du géant Sorgalant. Le personnage est donc très éloigné du sorcier immobile, exclusivement savant et retranché dans une tour. Maugis combat, voyage, trompe, agit et s’insère pleinement dans l’univers chevaleresque. Le sorcier qui participe directement à l’aventure n’est pas une invention récente. Bien avant que la fantasy ne constitue ses catégories de personnages, la littérature médiévale avait déjà produit des héros chez lesquels magie, ruse et action épique ne s’excluaient pas. C’est d’ailleurs cette dimension que conserve la réécriture contemporaine du personnage dans Le Cycle de Maugis, où celui-ci est explicitement présenté comme « Sorcier », au milieu d’un univers qui distingue par ailleurs Faés, nécromanciens, démons, astrologues et autres praticiens des Arts Magiques. Cette réécriture s’inscrit également dans une fantasy ardennaise qui réactive des matériaux légendaires locaux. Maugis traverse ainsi plusieurs siècles sans que la magie cesse d’appartenir à son identité. Ce qui change, en revanche, c’est ce que chaque époque attend d’un sorcier. Faust : le sorcier et le prix de la connaissance Avec Faust, la question se déplace profondément. La figure s’appuie sur un personnage ayant vécu en Allemagne au début du XVIe siècle, bientôt transformé par la légende. L’Historia von D. Johann Fausten, publiée en 1587, fixe une grande partie de cette tradition : Faust vend son âme au diable afin d’obtenir savoir et pouvoirs, avant que Marlowe, Goethe et de nombreux autres auteurs ne donnent au mythe des significations nouvelles. Ce n’est plus seulement l’existence de la magie qui importe, mais la manière dont elle est acquise. Faust introduit au cœur de l’imaginaire moderne une association durable entre savoir, pouvoir et transgression. Sa faute tient précisément à ce qu’il refuse les limites imposées à la connaissance humaine. La magie devient un moyen de franchir ces limites. Le sorcier porte désormais une ambiguïté qui ne disparaîtra jamais complètement : connaître davantage peut rendre plus puissant, mais aucune garantie n’existe que celui qui acquiert cette connaissance devienne pour autant plus sage. Il suffit de regarder Saruman, Elric ou Raistlin pour mesurer la postérité de cette question. Prospero : le sorcier, les livres et la maîtrise du monde Dans La Tempête, Shakespeare construit avec Prospero une autre forme de magicien. Ancien duc de Milan, Prospero a consacré une grande partie de son existence à l’étude. Son intérêt pour les livres et la magie contribue même à l’éloigner des réalités politiques de son duché. Une fois exilé, il utilise ses connaissances pour commander Ariel et d’autres esprits, provoquer la tempête et organiser les événements qui conduiront ses ennemis jusqu’à lui. Chez lui, la magie est inséparable de l’étude. Le livre devient alors un véritable instrument du pouvoir. Dans la dernière partie de la pièce, Prospero renonce pourtant à son art, brise son bâton et annonce qu’il noiera son livre. Shakespeare relie ainsi très explicitement savoir, instrument magique et décision de renoncer au pouvoir. Cette scène aura une descendance immense dans l’imaginaire de la fantasy. Le grimoire, la bibliothèque et le manuscrit deviennent les lieux privilégiés d’une magie qui se transmet par l’apprentissage. Avant même Tolkien, quatre grandes voies existent donc déjà : Merlin associe magie et prophétie ; Maugis la mêle à l’action épique ; Faust pose le problème de la connaissance interdite ; Prospero transforme le savoir magique en pouvoir étudié, maîtrisé puis volontairement abandonné. La fantasy moderne n’invente pas son sorcier. Elle hérite de plusieurs sorciers différents. Gandalf et Saruman : Tolkien et la morale du pouvoir magique Tolkien occupe évidemment une place particulière dans cette histoire, tant l’image contemporaine du sorcier lui doit. Gandalf paraît d’abord reprendre une silhouette ancienne : l’âge, la barbe, le bâton, le voyageur mystérieux, le conseiller. Pourtant, sa véritable nature rend cette apparence trompeuse. Gandalf n’est pas un homme qui aurait appris la magie. Olórin appartient aux Maiar, des êtres spirituels antérieurs au monde tel que le connaissent les peuples de la Terre du Milieu. Les Istari sont envoyés par les Valar afin d’aider les peuples libres dans leur lutte contre Sauron. Leur mission ne consiste pas à prendre eux-mêmes le pouvoir, mais à conseiller, encourager et soutenir ceux qui résistent. Cette donnée change profondément la lecture du personnage. Gandalf possède une puissance considérable, mais l’essentiel de son rôle tient à la limitation volontaire de cette puissance et à la nature de sa mission. Saruman constitue le contrepoint presque expérimental de Gandalf. Lui aussi est un Maia. Lui aussi appartient aux Istari. Lui aussi possède une connaissance immense. Mais son rapport au savoir l’amène progressivement à considérer la domination comme une conséquence logique de sa supériorité. Il serait donc réducteur d’opposer simplement le bon et le mauvais sorcier. Gandalf et Saruman interrogent plutôt deux usages de la connaissance. La même intelligence, la même ancienneté et une origine comparable peuvent conduire soit à l’accompagnement, soit au contrôle. Chez Tolkien, la magie rejoint ainsi une question politique et morale plus vaste : la capacité à agir donne-t-elle le droit de décider à la place des autres ? Ged : apprendre la magie, apprendre aussi ses limites Avec Un sorcier de Terremer, Ursula K. Le Guin fait du parcours du sorcier le sujet même du roman. Ged n’est pas présenté d’emblée comme un maître. Il est jeune, extrêmement doué et conscient de l’être. Sa recherche de puissance et de connaissance le conduit à manipuler des forces qu’il ne comprend pas encore suffisamment et à libérer une Ombre qu’il devra ensuite affronter. La magie n’est plus simplement la caractéristique d’un personnage déjà constitué. Elle devient matière d’apprentissage, avec ses règles, ses disciplines, ses maîtres et ses erreurs. Chez Le Guin, connaître le véritable nom des choses donne prise sur elles, mais cette prise n’autorise pas n’importe quelle intervention. Toute action modifie un équilibre plus vaste. Le sorcier apprend donc deux choses : comment agir sur le monde et quand il convient de ne pas le faire. Ce second apprentissage est au moins aussi important que le premier. Elric de Melniboné : lorsque la puissance devient dépendance Michael Moorcock propose avec Elric une figure presque opposée au modèle du sage maîtrisant parfaitement ses pouvoirs. Elric est empereur, sorcier, combattant et héritier d’une civilisation ancienne. Il pratique la magie et traite avec des puissances qui le dépassent. Sa fragilité physique le rend cependant dépendant de forces extérieures, d’abord certaines substances, puis surtout Stormbringer. L’épée noire ne constitue pas un simple artefact. Elle soutient Elric tout en pesant sur son destin. Le rapport traditionnel entre sorcier et instrument magique s’en trouve profondément modifié. Normalement, l’objet augmente les possibilités de celui qui le possède. Avec Stormbringer, il devient difficile de savoir lequel des deux possède réellement l’autre. La magie n’est plus seulement une puissance disponible. Elle peut créer une dépendance. Raistlin Majere : la magie comme dépassement de soi Raistlin appartient à l’univers de Dragonlance, lui-même profondément lié à l’histoire du jeu de rôle. Il devient pourtant rapidement un personnage littéraire autonome dont la trajectoire dépasse largement les mécanismes ludiques qui ont contribué à sa création. Physiquement fragile, Raistlin possède un talent magique exceptionnel. L’apprentissage représente pour lui un moyen de dépasser une condition qu’il refuse. Là où Ged découvre progressivement la nécessité des limites, Raistlin éprouve plutôt le désir de les repousser toujours davantage. La comparaison entre Ged et Raistlin est instructive parce qu’elle montre que le récit initiatique du sorcier n’aboutit pas nécessairement au même résultat. L’élève talentueux peut apprendre la mesure. Il peut aussi apprendre qu’il possède désormais les moyens de ne plus l’accepter. Harry Potter et Dumbledore : quand les sorciers deviennent une société La transformation introduite par Harry Potter est moins évidente qu’elle ne semble, précisément parce que son immense succès nous a rendu son univers familier. Harry découvre à onze ans qu’il est sorcier et rejoint Poudlard, où il apprend à utiliser ses capacités. L’école enseigne différentes disciplines, possède ses enseignants, sa bibliothèque, son règlement et ses examens. Le monde magique dispose par ailleurs de professions, d’une administration, de médias, d’institutions judiciaires et politiques. Le sorcier cesse alors d’être nécessairement une exception. Merlin se distingue radicalement du monde qui l’entoure parce que son rapport au surnaturel est exceptionnel. Chez Rowling, des centaines d’élèves fréquentent la même école de sorcellerie. La magie devient sociale. Dumbledore conserve pourtant de nombreux caractères du vieux maître : ancienneté, savoir exceptionnel, autorité, puissance, capacité à guider les plus jeunes. Il dirige cependant une institution, fonde l’Ordre du Phénix et agit à l’intérieur d’une communauté magique très structurée. Harry et Dumbledore permettent donc à une même œuvre de faire cohabiter deux états très différents du sorcier : celui qui apprend à appartenir au monde magique et celui qui en maîtrise depuis longtemps les règles. Rincewind : la fantasy déconstruit son propre sorcier Une figure littéraire ne peut véritablement être parodiée que lorsqu’elle est suffisamment identifiable. Rincewind en fournit une excellente démonstration. Il appartient aux sorciers du Disque-Monde, mais tout ce qui devrait théoriquement garantir son efficacité semble lui faire défaut. La plaisanterie fonctionne parce que le lecteur sait déjà ce qu’il attend d’un sorcier. Il devrait posséder une connaissance remarquable, maîtriser des forces qui dépassent les autres personnages et, face au danger, disposer d’une solution que le commun des mortels ne possède pas. Rincewind conserve les signes extérieurs de la fonction, tout en retirant une grande partie de ce qui était censé la justifier. Pratchett révèle ainsi la solidité de l’archétype : au XXe siècle, le sorcier est devenu suffisamment codifié pour rester reconnaissable même lorsqu’on en inverse presque toutes les caractéristiques. Howl : le sorcier cesse d’être un vieux sage Diana Wynne Jones opère avec Howl une autre transformation. Howl est véritablement puissant. Il possède un château mouvant, un apprenti, entretient une relation complexe avec Calcifer et jouit d’une réputation suffisamment inquiétante pour que les récits qui circulent à son sujet contribuent à sa légende. Mais il ne ressemble guère au vieux magicien détaché du monde. Il est jeune, attaché à son apparence, sentimental, parfois immature, capable d’éviter ses responsabilités tout en déployant une puissance considérable lorsque la situation l’exige. La magie ne constitue plus l’intégralité de la personnalité du sorcier. Elle devient une caractéristique parmi d’autres d’un individu beaucoup plus largement défini. Un personnage peut donc être extraordinairement compétent dans son art et beaucoup moins dans sa propre existence. Geralt de Riv : pourquoi le Sorceleur n’est pas un sorcier Geralt constitue volontairement l’exception de cette étude. Il n’est pas un sorcier. Il est un Sorceleur. Le terme français « sorceleur » traduit le polonais wiedźmin, néologisme forgé par Andrzej Sapkowski et rendu en anglais par witcher. Il désigne un professionnel entraîné dès l’enfance, soumis à des mutations et spécialisé dans la chasse aux monstres. Geralt utilise également les Signes, formes relativement simples de magie intégrées à son style de combat. Pourquoi alors semble-t-il si naturel de l’introduire dans une réflexion sur les sorciers ? Parce qu’il partage une grande partie de leur territoire symbolique : formation réservée à quelques individus, connaissance du surnaturel, utilisation de techniques inconnues du commun, alchimie, transformations corporelles, capacité à reconnaître ce que les autres ne voient pas et position sociale marginale. Mais son univers distingue explicitement le sorceleur du mage. Geralt révèle ainsi une faiblesse intéressante de nos définitions : nous reconnaissons souvent un sorcier non à partir d’un critère unique, mais par accumulation de ressemblances. Doctor Strange : le sorcier après la science Doctor Strange semble appartenir à un monde qui ne devrait plus avoir besoin de sorciers. Il vient précisément de la médecine. Stephen Strange est d’abord chirurgien, formé à une discipline rationnelle et technique. L’accident qui détruit sa carrière l’entraîne vers un autre système de connaissance et fait de lui l’un des détenteurs les plus emblématiques du titre de Sorcerer Supreme, associé à la protection de la Terre contre les menaces magiques et mystiques. La modernité ne fait donc pas disparaître le sorcier. Elle redéfinit son domaine de compétence. Dans un univers rempli de scientifiques, d’extraterrestres, de technologies impossibles et d’êtres surhumains, Strange demeure nécessaire parce qu’il maîtrise les phénomènes auxquels ces autres systèmes ne répondent pas. Il retrouve ainsi, sous une forme contemporaine, une fonction très ancienne : celle de l’individu auquel on fait appel lorsqu’un événement obéit à des règles que les autres personnages ne comprennent pas. Les sorciers dans les mangas et les animes : Gojo, Natsu, Asta, Aladdin et Ainz L’imaginaire japonais apporte une difficulté supplémentaire à toute tentative de définir le sorcier. Non seulement les catégories occidentales de mage, sorcier et enchanteur ne s’y superposent pas exactement, mais le manga, le light novel et l’animation ont développé leurs propres systèmes de classification du surnaturel. Cette différence terminologique ne constitue pas un simple problème de traduction. Elle révèle une évolution importante de la figure. Dans une grande partie de la fantasy japonaise contemporaine, la magie tend à devenir un système explicite, susceptible d’être enseigné, hiérarchisé, spécialisé, mesuré et parfois intégré à une organisation professionnelle ou militaire. Satoru Gojo : le sorcier devient exorciste Jujutsu Kaisen constitue un cas particulièrement révélateur parce que son vocabulaire français ne parle justement pas de « sorciers ». L’édition française qualifie Satoru Gojo d’exorciste, et même du « plus puissant des exorcistes ». Gojo n’appartient ni au monde médiéval de Maugis ni à celui, plus universitaire, de Harry Potter. Il évolue dans le Japon contemporain, au milieu des villes, des transports et des institutions modernes. Pourtant, sa fonction demeure immédiatement reconnaissable : il perçoit et maîtrise des forces auxquelles la majorité des humains n’a pas véritablement accès. La différence tient surtout à la nature de ces forces. La magie n’est plus définie comme un art général permettant d’agir sur la réalité ; elle est organisée autour de l’énergie occulte, des fléaux, des techniques innées, des domaines et des lignages. La figure ancienne du sorcier n’a donc pas disparu. Elle a été spécialisée. Natsu Dragnir et Fairy Tail : la magie devient une profession Fairy Tail accomplit un déplacement différent encore. Dans son univers, les guildes magiques sont littéralement des associations qui proposent des missions à leurs membres. Natsu est présenté comme un magicien maîtrisant le feu et appartient à la guilde Fairy Tail. Cette organisation modifie profondément la place sociale du praticien de la magie. Le sorcier traditionnel pouvait conseiller un roi, vivre en marge du monde ou transmettre son savoir à quelques disciples. Le mage de Fairy Tail peut accepter un travail. La magie entre ainsi dans une véritable économie. Natsu est beaucoup plus proche du héros combattant que du savant retiré parmi ses livres. Sa magie constitue directement son mode d’action et s’intègre au combat physique. Black Clover : lorsque l’absence de magie devient extraordinaire Dans le royaume de Clover, la magie constitue pratiquement la règle. Asta est remarquable précisément parce qu’il est né sans aptitude magique dans un monde où presque tout repose sur elle. Son objectif est pourtant de devenir Empereur-Mage. Pendant une grande partie de l’histoire littéraire occidentale, le sorcier était remarquable parce qu’il possédait ce que les autres n’avaient pas. Dans Black Clover, le monde est tellement saturé de magie que c’est celui qui n’en possède aucune qui devient exceptionnel. Le grimoire, les ordres de Chevaliers-Mages et la fonction d’Empereur-Mage inscrivent parallèlement le pouvoir surnaturel dans une organisation politique et militaire. Aladdin et Magi : le retour des anciennes traditions par le manga Magi: The Labyrinth of Magic offre un autre phénomène : celui de la réappropriation japonaise de traditions narratives extérieures au Japon. La série de Shinobu Ohtaka puise explicitement dans l’imaginaire des Mille et Une Nuits. Aladdin, Alibaba, les djinns, les royaumes orientaux et les labyrinthes reprennent des noms et des motifs largement antérieurs au manga, mais les organisent selon les codes narratifs du shōnen contemporain. Le Magi de Shinobu Ohtaka ne restitue évidemment pas la fonction historique des mages de l’Antiquité. Il utilise le mot, les noms et certains éléments d’un vaste patrimoine narratif pour fabriquer autre chose. Ainz Ooal Gown : quand le jeu de rôle devient le monde Avec Overlord, une transformation supplémentaire apparaît, particulièrement caractéristique du light novel et de l’isekai. Momonga est d’abord le joueur d’un MMORPG nommé Yggdrasil. Lorsque le jeu doit fermer, il reste connecté jusqu’à la dernière seconde et découvre que son avatar, ses serviteurs et le monde qui les entoure sont devenus une réalité. Il adopte alors le nom d’Ainz Ooal Gown. Cette origine est essentielle. Le personnage magique ne dérive plus directement du prophète, de l’enchanteur médiéval ou du savant. Il provient désormais aussi de plusieurs décennies de formalisation ludique de la magie. Le jeu de rôle avait transformé les pratiques magiques en classes, capacités, niveaux, sorts et règles précisément définies. Overlord réalise une opération supplémentaire : ce qui n’était initialement qu’un système destiné à organiser un jeu devient la physique même d’un univers fictionnel. Du sorcier au système magique Les mangas, les animes et les light novels n’ont donc pas simplement ajouté quelques sorciers supplémentaires à ceux que la littérature occidentale avait déjà produits. Ils ont contribué à modifier la manière même de penser la magie. Dans Jujutsu Kaisen, le praticien devient exorciste spécialisé au sein d’une organisation moderne. Dans Fairy Tail, le mage appartient à une guilde et exerce pratiquement une profession. Dans Black Clover, la magie structure la société au point que son absence devient une anomalie. Magi montre comment des traditions anciennes peuvent être entièrement réinterprétées dans un cadre narratif japonais contemporain. Overlord, enfin, fait entrer dans le récit les catégories héritées du jeu de rôle et du jeu vidéo. Plus la magie devient fréquente dans un univers, plus celui-ci éprouve le besoin de l’organiser. Le mystère ne disparaît pas nécessairement. Mais il reçoit des règles. Les outils du sorcier dans la fantasy : bâton, baguette, grimoire, épée et potion L’étude des sorciers ne peut se limiter à leurs pouvoirs. L’imaginaire leur associe constamment des objets, au point que certains sont devenus presque aussi reconnaissables que les personnages eux-mêmes. Le bâton constitue probablement l’instrument le plus anciennement associé au magicien dans la fantasy moderne. Gandalf et Saruman en possèdent un, mais il ne s’agit pas simplement d’une arme. Le bâton marque également la fonction, l’autorité et l’appartenance à l’ordre des Istari. Chez Prospero, Shakespeare donne au bâton une valeur comparable : lorsqu’il abandonne son art, il annonce qu’il le brisera. La baguette correspond à une logique différente. Dans Harry Potter, elle sert de canal privilégié à la magie individuelle. La magie peut techniquement être pratiquée sans elle, mais l’objet devient presque indissociable de l’identité pratique du sorcier. Le grimoire ou le livre renvoie à une conception savante de la magie. Prospero constitue de nouveau un cas essentiel : son pouvoir est indissociable de ses livres. Cette association se retrouve ensuite dans d’innombrables œuvres où apprendre la magie signifie littéralement lire, mémoriser, traduire ou retrouver un savoir perdu. L’arme magique ouvre une autre voie. Stormbringer ne permet pas seulement à Elric de combattre : elle modifie son rapport au pouvoir et à lui-même. Chez Geralt, les épées n’ont pas cette autonomie surnaturelle, mais elles participent à un ensemble technique comprenant huiles, élixirs et Signes. Les potions appartiennent elles aussi à une très longue tradition, mais leur traitement diffère selon les univers. À Poudlard, elles constituent une discipline enseignée ; chez les sorceleurs, elles relèvent d’une préparation du corps au combat. Tous ces objets révèlent surtout une différence fondamentale entre les systèmes magiques. Dans certains univers, le sorcier possède la magie et l’objet l’aide à l’utiliser. Dans d’autres, une partie de la magie réside précisément dans l’objet. Quant à Maugis, le contraste est frappant : la tradition médiévale insiste beaucoup moins sur un appareillage magique fixe que sur les actes merveilleux qu’il accomplit. Lorsqu’il enchante Roüard ou conquiert Bayard, aucun objet emblématique comparable à la baguette de Harry Potter ou au bâton de Gandalf n’est nécessaire pour que le personnage soit identifié comme détenteur d’une puissance surnaturelle. L’outil du sorcier nous renseigne donc autant sur la magie de l’univers que sur celui qui l’emploie. Les tenues du sorcier : robes, chapeaux, capes et signes de reconnaissance Le vêtement pose une autre question : comment avons-nous appris à reconnaître un sorcier avant même qu’il utilise la magie ? La fantasy a progressivement constitué une iconographie suffisamment stable pour qu’une silhouette puisse suffire. Gandalf en fournit l’un des modèles les plus influents : longue robe grise, manteau, bâton, barbe, chapeau. Après son retour, le passage du gris au blanc n’est d’ailleurs pas purement esthétique ; il accompagne une modification de son statut au sein des Istari. Saruman, lui, commence précisément comme « le Blanc », avant que sa volonté de devenir « aux multiples couleurs » ne traduise symboliquement sa transformation. Avec Poudlard, la robe change de sens. Elle ne distingue plus nécessairement un individu exceptionnel : elle devient aussi uniforme. Le vêtement signale désormais l’appartenance à une communauté magique et à une institution. Rincewind fonctionne encore autrement. Son apparence reprend volontairement les codes du magicien, notamment le chapeau, mais les signale avec une insistance telle qu’ils deviennent eux-mêmes objet de parodie. Howl fait disparaître l’ascétisme traditionnel. L’apparence devient partie intégrante du personnage, et non simple signe professionnel. Le sorcier peut être élégant, jeune, soucieux de lui-même et utiliser le vêtement comme expression personnelle plutôt que comme uniforme de fonction. Doctor Strange effectue encore un déplacement : cape et artefacts inscrivent le sorcier dans les conventions visuelles du super-héros. Le vêtement magique et le costume héroïque finissent par se rejoindre. Geralt offre de nouveau un contre-exemple particulièrement utile. Sa silhouette indique immédiatement le combattant et le chasseur de monstres : armure, épées, équipement fonctionnel. Rien ne le rapproche visuellement du mage traditionnel, alors même qu’il utilise des Signes et des substances alchimiques. Maugis montre quant à lui combien l’uniforme du sorcier est une construction relativement tardive. Dans le résumé de l’édition de 1668, il peut même « s’habiller en Diable » dans le cadre d’une de ses aventures. Il change d’apparence parce que le vêtement sert l’action ; il n’est pas enfermé dans une silhouette professionnelle du magicien. Il faut donc distinguer deux phénomènes : le vêtement que porte un personnage pratiquant la magie et le costume grâce auquel un lecteur reconnaît immédiatement qu’il regarde un sorcier. La fantasy moderne a progressivement rapproché les deux jusqu’à créer des codes visuels extraordinairement efficaces. Elle s’est ensuite amusée à les modifier, les détourner ou les abandonner. Qu’est-ce qu’un sorcier de fantasy ? Ce qu’on ne nous a pas vraiment dit Après Merlin, Maugis, Faust, Prospero, Gandalf, Saruman, Ged, Elric, Raistlin, Harry Potter, Dumbledore, Rincewind, Howl, Geralt, Doctor Strange et les figures contemporaines du manga et de l’anime, la définition du sorcier devrait être devenue plus précise. Elle l’est moins. Tous n’ont pas appris la magie. Tous ne sont pas humains. Tous ne lancent pas des sorts au sens strict. Tous n’utilisent pas de baguette ou de bâton. Tous ne vivent pas en marge de la société. Certains appartiennent à une institution. Certains gouvernent. Certains enseignent. Certains combattent. Certains sont eux-mêmes des êtres surnaturels. Et Geralt n’appartient officiellement même pas à la catégorie. Les ressemblances existent néanmoins. Le savoir demeure l’une des plus constantes : prophétique chez Merlin, acquis chez Ged, livresque chez Prospero, technique chez Geralt, scientifique puis mystique chez Strange. Le pouvoir constitue le second axe, mais la fantasy s’intéresse moins à sa quantité qu’à son usage. Gandalf et Saruman en fournissent peut-être la démonstration la plus nette : deux êtres de nature comparable peuvent tirer de leur connaissance des conclusions morales opposées. L’apprentissage constitue un troisième élément. De Ged à Harry Potter, le sorcier devient progressivement celui dont on peut raconter la formation. La magie cesse alors d’être un mystère complet pour devenir un savoir organisé, parfois enseigné et évalué. La transgression reste également très présente. Faust veut franchir les limites du savoir légitime ; Raistlin celles de sa propre condition ; Elric traite avec des forces dont il dépend ; Saruman considère que l’efficacité peut justifier des moyens qui le rapprochent progressivement de l’adversaire qu’il combat. Enfin, presque tous entretiennent une relation avec une frontière : entre le visible et l’invisible, le monde humain et le surnaturel, la connaissance permise et la connaissance interdite, l’individu ordinaire et celui qui dispose d’un accès particulier au réel. Aucun de ces critères ne suffit pourtant à lui seul. Le sorcier n’est pas un archétype resté intact, mais le résultat d’une accumulation. Le prophète, l’enchanteur médiéval, le savant transgresseur, le magicien lettré, le conseiller, le maître, l’apprenti, le sorcier maudit, l’étudiant, le personnage parodique et le spécialiste contemporain du surnaturel ne se sont pas successivement effacés. Ils se sont superposés. C’est pourquoi Merlin, Maugis, Gandalf et Harry Potter peuvent être immédiatement reconnus comme appartenant à une même famille tout en étant presque impossibles à faire entrer dans une définition commune rigoureuse. C’est aussi pourquoi Geralt peut rester à la porte de cette famille tout en lui ressemblant suffisamment pour qu’il soit impossible de ne pas parler de lui. Nous pensions connaître les sorciers parce que nous savions reconnaître leurs signes. Leur histoire montre surtout que la fantasy n’a jamais cessé de redéfinir ce que ces signes signifient. Le mythe du sorcier en vidéo Pour prolonger cette lecture, cette vidéo met en perspective l’évolution du sorcier avec les thèmes qui structurent mon travail d’auteur : l’Histoire, la légende, la chanson de geste et leur réinvention par la fantasy. Les métamorphoses du sorcier : en version audio Cette conversation audio reprend l’article sous un angle plus dialogué : elle suit les métamorphoses du sorcier, de Merlin aux figures contemporaines, et montre comment chaque époque réinvente le rapport entre magie, savoir, pouvoir et société. Références et sources Merlin — Larousse, Dictionnaire mondial des littératures Maugis d’Aigremont — Bibliothèque nationale de France Maugis d’Aigremont — ARLIMA, notice et bibliographie Faust — Larousse William Shakespeare, The Tempest — Folger Shakespeare Library J. R. R. Tolkien — Tolkien Gateway, Maiar Ursula K. Le Guin — A Wizard of Earthsea, site officiel Michael Moorcock — Elric / Stormbringer, Penguin Random House Raistlin Majere — D&D Beyond Harry Potter — site officiel Terry Pratchett — personnages du Disque-Monde Diana Wynne Jones — Howl’s Moving Castle, Collins The Witcher 3 — présentation officielle de Geralt Marvel — Doctor Strange: The Sorcerer Supreme Gege Akutami, Jujutsu Kaisen — Ki-oon, tome 26 Hiro Mashima, Fairy Tail — Pika Yūki Tabata, Black Clover — VIZ Shinobu Ohtaka, Magi: The Labyrinth of Magic — VIZ Kugane Maruyama, Overlord — Yen Press Repères critiques Richard Kieckhefer, Magic in the Middle Ages, Cambridge University Press, 1989. Brian Attebery, Strategies of Fantasy, Indiana University Press, 1992. John Clute et John Grant (dir.), The Encyclopedia of Fantasy, Orbit/St. Martin’s Press, 1997. Farah Mendlesohn, Rhetorics of Fantasy, Wesleyan University Press, 2008. J. R. R. Tolkien, On Fairy-Stories, conférence de 1939, reprise dans différentes éditions de ses essais.

  • Une très belle chronique pour Le Cycle de Maugis

    Il y a des retours de lecture qui font plaisir. Et puis il y a ceux que l’on relit plusieurs fois, juste pour vérifier qu’on n’a rien imaginé. Frédéric Malonda, du blog La Culture dans tous ses états, vient de consacrer une chronique aux deux premiers tomes du Cycle de Maugis, Froidmont et Les Enfants de l’Obsidienne. Deux tomes, deux très beaux retours Deux lectures, deux notes de 5/5, et surtout un regard particulièrement chaleureux sur l’univers, son écriture, ses personnages, les légendes ardennaises qui l’irriguent et cette drôle de rencontre entre fantasy et chanson de geste. Je pourrais évidemment vous en dire davantage. Mais ce serait un peu dommage. 😉 Frédéric raconte beaucoup mieux que moi ce qu’il a ressenti en découvrant les forêts de Froidmont puis en poursuivant immédiatement l’aventure avec Les Enfants de l’Obsidienne. Disons simplement que certaines de ses phrases m’ont laissé quelques instants sans voix… et qu’elles comptent beaucoup pour l’auteur que je suis. Merci infiniment à lui pour cette lecture, pour sa confiance et pour avoir accueilli avec autant d’enthousiasme les créatures, les Faés, les monstres et les vieilles légendes de mon Ardenne. La suite est déjà écrite. Et, manifestement, il va falloir que je lui trouve un peu de place dans sa pile à lire. 😉

  • Qu’est-ce qu’une chanson de geste ? Et pourquoi nous parle-t-elle encore aujourd’hui ?

    Chevaliers, guerres de lignages, souverains colériques, trahisons, héros hors normes, chevaux fabuleux, épées légendaires, géants, fées et enchanteurs… À première vue, tout cela pourrait appartenir à un roman de fantasy. Pourtant, il faut remonter plusieurs siècles avant Tolkien, bien avant l’apparition même du mot fantasy, pour rencontrer certains de ces personnages. Ils appartiennent aux chansons de geste, l’une des grandes formes de la littérature médiévale française. Et si leurs vers ne sont plus familiers au grand public, leurs héros, eux, n’ont jamais complètement disparu. Roland. Charlemagne. Les Quatre Fils Aymon. Bayard. Maugis d’Aigremont. Autant de noms qui ont traversé les siècles, les livres, les légendes locales, les traditions populaires et, aujourd’hui encore, l’imaginaire contemporain. Mais qu’est-ce exactement qu’une chanson de geste ? Et surtout : pourquoi continuons-nous, parfois sans même nous en rendre compte, à raconter ses histoires ? La chanson de geste : raconter les hauts faits Le mot « geste » vient du latin gesta : les choses accomplies, les actions remarquables, les exploits. Une chanson de geste est donc, littéralement, un récit consacré aux hauts faits. Le genre apparaît dans la littérature française médiévale à partir du XIᵉ siècle et connaît plusieurs siècles de développement. Ces récits mettent généralement en scène des héros guerriers confrontés à des conflits politiques, familiaux ou religieux. L’honneur, la fidélité, le lignage, la vengeance, la guerre et la relation au souverain y occupent une place considérable. À l’origine, il ne s’agit pas de romans en prose. Les chansons de geste sont de longs poèmes narratifs composés de laisses, c’est-à-dire de groupes de vers liés par des sonorités communes. L’exemple le plus célèbre reste évidemment La Chanson de Roland. Première page de La Chanson de Roland, manuscrit d’Oxford — auteur anonyme — domaine public, Wikimedia Commons. Mais Roland est loin d’être seul. Au fil des siècles s’est constitué un immense ensemble de personnages et de récits : Renaut de Montauban, les Quatre Fils Aymon, Maugis d’Aigremont, Huon de Bordeaux, Girart de Roussillon et bien d’autres. Certains textes atteignent des dimensions considérables. La version en vers de Maugis d’Aigremont, composée au début du XIIIᵉ siècle selon les Archives de littérature du Moyen Âge, compte ainsi 9 078 alexandrins organisés en laisses monorimes. Nous sommes donc loin de la petite légende populaire transmise en quelques paragraphes. Il s’agit d’une véritable littérature épique. Charlemagne, héros d’un passé déjà légendaire Une grande partie de ces récits gravite autour de Charlemagne. Mais il faut immédiatement éviter un piège. Le Charlemagne des chansons de geste n’est pas nécessairement le Charlemagne de l’Histoire. La distance entre les événements racontés et leur mise en littérature peut atteindre plusieurs siècles. Le cas de La Chanson de Roland est exemplaire. L’arrière-garde de l’armée de Charlemagne est effectivement attaquée à Roncevaux en 778. Mais les sources historiques attribuent l’attaque à des Basques. Dans la chanson, plusieurs siècles plus tard, les adversaires deviennent des Sarrasins. Le récit a transformé l’événement. Pourquoi ? Parce que la chanson de geste ne cherche pas à pratiquer l’histoire scientifique telle que nous la concevons aujourd’hui. Elle utilise le passé. Elle le modèle. Elle projette sur lui les préoccupations, les valeurs et les conflits du monde dans lequel elle est racontée. Le Charlemagne historique devient alors un personnage littéraire. Le VIIIᵉ siècle devient un âge héroïque. Et les personnages qui l’entourent finissent eux aussi par appartenir davantage à la légende qu’à la chronique. C’est peut-être l’une des raisons de leur formidable longévité. Des histoires qui finissent par former un univers Un phénomène particulièrement fascinant apparaît lorsqu’on observe ces textes dans leur ensemble. Les personnages circulent. Maugis possède sa propre chanson, mais appartient également au monde de Renaut de Montauban. Bayard passe d’un récit à l’autre. Charlemagne apparaît dans quantité de traditions différentes. Les familles s’entrecroisent. Les héros deviennent fils, cousins, oncles ou descendants les uns des autres. Au point que certains textes tardifs cherchent à organiser rétrospectivement ces personnages en grandes lignées. La Geste de Doon de Mayence en constitue un exemple remarquable. Différentes traditions épiques sont progressivement rattachées à une même famille fictive issue de Doon de Mayence. Gaufrey ira jusqu’à attribuer douze fils à Doon afin de relier plusieurs héros et plusieurs branches narratives. Il ne faut donc pas imaginer un auteur médiéval assis à son bureau établissant dès le départ l’arbre généalogique complet d’un immense univers littéraire. C’est presque l’inverse. Les récits existent, circulent et se transforment. Puis on tente de les relier. Les filiations elles-mêmes peuvent varier selon les textes et les manuscrits. Maugis en offre un excellent exemple : certaines traditions le font passer par la descendance de Vivien, tandis que d’autres présentent directement Maugis et Vivien comme fils de Beuves d’Aigremont. Pour un lecteur moderne habitué aux univers extrêmement codifiés, cela peut paraître déroutant. Mais cette instabilité est précisément une partie de la richesse de la matière médiévale. Elle est vivante. Maugis, Bayard, Oriande : quand le merveilleux entre dans la geste Toutes les chansons de geste n’accordent évidemment pas la même place au merveilleux. Mais certaines contiennent des éléments qui parlent immédiatement à l’imaginaire contemporain. Et Maugis d’Aigremont est particulièrement généreux en la matière. Maugis est lié à la magie. Oriande est une fée. Bayard est un cheval extraordinaire. Sorgalant est un géant. Le récit évoque enchantements, créatures fabuleuses et lieux hors du commun. Une édition imprimée de 1668 conservée par la Bibliothèque nationale de France résume d’ailleurs dans son titre quelques-unes des aventures de Maugis : l’aide d’Oriande la Fée, l’île de Boucaut, Roüart, un serpent gardant une roche, la conquête de Bayard et la rencontre avec Sorgalant. Maugis s’emparant du cheval Bayard, Loyset Liédet, XVe siècle — domaine public, Wikimedia Commons. Il serait pourtant trompeur de dire que la chanson de geste était déjà de la fantasy. La notion serait anachronique. Le merveilleux médiéval appartient à une conception du monde différente de la nôtre, où légendes, religion, folklore, miracles et récits héroïques ne se répartissent pas nécessairement dans les catégories modernes. Mais cela explique pourquoi ces textes peuvent aujourd’hui devenir une matière exceptionnellement féconde pour les écrivains de fantasy. Le terrain est déjà là. Les personnages aussi. Pourquoi ces histoires ont-elles survécu ? Parce qu’elles ont cessé très tôt d’appartenir uniquement aux textes qui les avaient fait naître. Certaines figures sont devenues des éléments du patrimoine collectif. Roland possède sa brèche dans les Pyrénées. Bayard laisse son nom sur des rochers, des lieux, des statues et des traditions populaires. Les Quatre Fils Aymon demeurent particulièrement présents dans les Ardennes françaises et belges. À Bogny-sur-Meuse, la silhouette rocheuse des Quatre Fils Aymon domine encore la vallée, Maugis y a son hermitage. À Dinant, Bayard possède son rocher. Ailleurs, d’autres sites revendiquent son passage. Le cheval Bayard portant les Quatre Fils Aymon, début du XIVᵉ siècle, BnF ms. fr. 766 — domaine public, Wikimedia Commons. Nous ne sommes plus seulement dans la littérature. Nous sommes dans ce moment particulier où un récit finit par s’inscrire dans un paysage. Les histoires ont engendré des lieux. Les lieux ont entretenu les histoires. Et les générations suivantes ont continué à les raconter. C’est probablement l’une des formes les plus puissantes de transmission littéraire. La chanson de geste dans notre imaginaire contemporain Nous ne lisons évidemment plus collectivement les chansons de geste comme elles pouvaient être reçues au Moyen Âge. Pourtant, une partie de leur mécanique narrative nous est remarquablement familière. Le héros possède une origine. Son lignage détermine une partie de son destin. Une guerre a commencé avant lui. Une arme peut posséder un nom et une histoire. Un cheval peut devenir un personnage. Les fidélités sont complexes. Les familles se déchirent. Le pouvoir royal n’est pas nécessairement présenté comme juste simplement parce qu’il est royal. Le héros peut même entrer en rébellion contre son souverain. C’est notamment ce qui rend la matière des Quatre Fils Aymon si intéressante. Nous sommes loin d’un univers où Charlemagne serait systématiquement le « bon roi » entouré de héros entièrement soumis. La geste peut mettre en scène la tension entre l’autorité et la loyauté familiale, entre le droit du souverain et celui du lignage. Ce conflit reste extraordinairement moderne. Les grandes sagas contemporaines utilisent encore ce genre de mécanique. Dynasties. Maisons. Serments. Trahisons. Armes légendaires. Territoires chargés de mémoire. Conflits entre fidélité individuelle et raison politique. Il ne s’agit pas de dire que la fantasy descend directement de la chanson de geste. Les influences de la fantasy moderne sont beaucoup plus nombreuses et complexes. Mais le lecteur contemporain peut reconnaître dans la geste certains mécanismes qu’il aime toujours retrouver dans les grands récits épiques. Du cycle médiéval au « lore » contemporain C’est probablement ici que le rapprochement devient le plus intéressant. Aujourd’hui, nous employons volontiers le mot lore pour désigner tout ce qui constitue la profondeur historique, mythologique et culturelle d’un univers. Le mot serait évidemment anachronique appliqué directement aux chansons de geste. Mais le phénomène qu’il décrit peut nous aider à comprendre leur extraordinaire richesse. Car chaque récit donne parfois l’impression qu’il n’est qu’une fenêtre ouverte sur quelque chose de beaucoup plus grand. Maugis possède une famille. Bayard possède une histoire. Charlemagne possède des ennemis et des alliés. Une querelle commencée dans un texte peut se prolonger ailleurs. Un personnage secondaire devient héros d’un autre récit. Le monde semble exister avant l’histoire racontée. Et il continue après elle. C’est précisément cette sensation que recherchent aujourd’hui beaucoup de lecteurs de fantasy. L’impression que le livre que l’on tient n’est qu’un fragment d’un monde beaucoup plus vaste. Pourquoi réécrire aujourd’hui les chansons de geste ? Parce que ces textes contiennent encore des histoires. Pas seulement des curiosités destinées aux médiévistes. Des histoires. Mais les réécrire impose à mon sens de ne pas simplement les recopier. Le lecteur contemporain n’attend plus exactement la même chose. Il s’intéresse davantage à la psychologie des personnages, aux conséquences de leurs actes, à leurs contradictions et à leurs zones d’ombre. Le héros épique peut alors devenir un personnage plus intérieur. La loyauté peut devenir dilemme. L’héroïsme peut avoir un prix. Le souverain peut avoir raison sur un point et tort sur un autre. Le merveilleux peut devenir un système cohérent. Et l’Histoire réelle peut reprendre sa place derrière la légende. C’est précisément à partir de cette rencontre que j’ai abordé le Cycle de Maugis. Non pour raconter à nouveau Maugis d’Aigremont. Mais pour poser une autre question : Et si ces légendes avaient réellement existé dans le monde de Charlemagne ? La chanson de geste fournit alors une mémoire. L’Histoire fournit le cadre. Les légendes ardennaises fournissent leur territoire. Et la fantasy permet de réunir ces éléments sans prétendre qu’ils ont jamais constitué une seule réalité. De la geste à la Dark Epic Lore Fantasy C’est aussi là qu’apparaît progressivement la notion de Dark Epic Lore Fantasy ( DELF ). Pas comme une tentative de rebaptiser la chanson de geste. Encore moins comme l’idée que la littérature médiévale aurait pratiqué de la fantasy sans le savoir. Mais comme une manière contemporaine de prolonger certains de ses mécanismes. L’épopée. La profondeur du monde. La mémoire des personnages. La permanence des légendes. Le poids de l’Histoire. Et surtout cette impression fondamentale qu’un récit n’est jamais complètement isolé de ceux qui l’ont précédé. La chanson de geste nous rappelle ainsi quelque chose de très simple. Nous n’avons pas inventé aujourd’hui le goût des grands univers. Nous avons seulement trouvé de nouveaux moyens de les raconter. Sources et références ARLIMA — Archives de littérature du Moyen Âge, « Maugis d’Aigremont, version en vers ».Datation du début du XIIIᵉ siècle, description des 9 078 alexandrins en laisses monorimes, manuscrits, éditions modernes et importante bibliographie consacrée notamment à Maugis, Oriande, Bayard et au merveilleux épique. Bibliothèque nationale de France — dossiers consacrés à la littérature épique médiévale et à La Chanson de Roland.Présentation du genre de la chanson de geste et du processus de transformation littéraire de l’événement historique de Roncevaux. Bibliothèque nationale de France / Gallica — Maugis d’Aigremont. L’histoire de Maugis d’Aygremont et de Vivian son frère…, édition de 1668.Témoin imprimé tardif de la matière de Maugis, mentionnant notamment Oriande la Fée, Bayard, Sorgalant et plusieurs épisodes merveilleux. Ferdinand Castets, Maugis d’Aigremont, chanson de geste, 1892-1893.Édition moderne importante du texte médiéval. Philippe Vernay, Maugis d’Aigremont, édition critique, 1980.Édition critique avec introduction, notes et glossaire. Rémi Fournier-Lanzoni et Jérôme Devard, Maugis d’Aigremont, chanson de geste suivie de La Mort de Maugis, L’Harmattan, 2014.Traduction française moderne des textes. Dominique Boutet et travaux consacrés au cycle de Doon de Mayence.Études sur la construction cyclique, les lignages épiques et les mécanismes d’intégration de traditions diverses dans la geste de Doon. Bibliothèque nationale de France — portail Fantasy, Anne Besson, « Les sous-genres de la fantasy, un vaste monde à découvrir ».Pour la distinction entre fantasy contemporaine, merveilleux médiéval et fantasy historique. Benoît J. Caron, Les Enfants de l’Obsidienne, Le Cycle de Maugis, tome II.La préface présente explicitement l’ouvrage comme un hommage à la chanson de geste et à la mythologie de la forêt d’Ardenne.

  • Alcuin d’York : celui qui apprit à penser à l’Empire

    Lorsque l’on évoque Charlemagne, on imagine assez facilement le conquérant, les guerres saxonnes, les Lombards, l’Empire et, forcément, le couronnement de l’an 800. On imagine beaucoup moins un homme assis devant un professeur, en train d’apprendre la grammaire, la rhétorique, l’astronomie ou la dialectique. Et pourtant, à la fin du VIIIᵉ siècle, celui qui deviendra bientôt Empereur réunit autour de lui quelques-uns des esprits les plus brillants de son époque. Parmi eux se trouve un Anglo-Saxon venu de Northumbrie. Il se nomme Alcuin d’York. Dire qu’il a créé à lui seul la Renaissance carolingienne serait évidemment exagéré. Les renaissances, comme les révolutions, ont rarement un inventeur unique et il serait assez injuste d’oublier Théodulf d’Orléans, Paul Diacre, Pierre de Pise, Angilbert et quelques autres. Mais Alcuin en fut incontestablement l’un des principaux architectes et probablement l’un des plus intéressants, car cet homme n’a pas conquis un royaume : il a largement participé à lui apprendre à penser. Alcuin, au centre, accompagnant son élève Raban Maur devant l’archevêque Otgar de Mayence. Manuscrit de Fulda, deuxième quart du IXᵉ siècle. Österreichische Nationalbibliothek, Vienne. Domaine public. Un VIIIᵉ siècle beaucoup moins obscur qu’on ne le croit Commençons par tordre le cou à une vieille idée : le VIIIᵉ siècle n’est pas un vaste désert intellectuel peuplé de guerriers incultes attendant patiemment que Charlemagne invente l’école. Cela aurait au moins le mérite d’être simple, mais ce serait faux. Des centres intellectuels importants existent alors en Italie, dans les anciens territoires wisigothiques, dans les monastères francs, en Irlande et dans le monde anglo-saxon. On y copie des livres, on les commente, on enseigne et l’on conserve une partie considérable de l’héritage antique. Des auteurs comme Augustin, Grégoire le Grand, Isidore de Séville ou Bède le Vénérable nourrissent déjà une culture intellectuelle particulièrement vivante. La fameuse « Renaissance carolingienne » ne ressuscite donc pas un savoir qui aurait totalement disparu. Elle fait probablement quelque chose de plus important encore : elle l’organise, le diffuse et lui donne une dimension politique. Les Carolingiens comprennent qu’un royaume immense ne peut pas durablement reposer sur les seules armes. Pour administrer, transmettre les lois, former les clercs, uniformiser certaines pratiques religieuses et permettre à des hommes éloignés de plusieurs centaines de kilomètres de se comprendre, il faut des outils intellectuels communs. Charlemagne va donc chercher les meilleurs là où ils se trouvent. Alcuin se trouve à York. York, très loin de l’image d’une périphérie barbare Alcuin naît probablement vers 735 en Northumbrie, dans le nord de l’actuelle Angleterre, et reçoit sa formation à l’école cathédrale d’York, dont il deviendra à son tour enseignant puis responsable. York possède alors une bibliothèque remarquable et le futur conseiller de Charlemagne grandit littéralement entouré de livres, ce qui, avouons-le, constitue généralement un bon début lorsque l’on envisage de devenir l’un des grands intellectuels de son siècle. La tradition intellectuelle anglo-saxonne est déjà considérable. Bède le Vénérable, mort approximativement au moment de la naissance d’Alcuin, avait travaillé sur l’Histoire, le calcul du temps, l’astronomie, les Écritures et bien d’autres domaines. Alcuin hérite de cet environnement et étudie la grammaire, la rhétorique, la dialectique, les textes religieux, mais également les mathématiques et l’astronomie. Surtout, il enseigne. Ce détail est essentiel, car Charlemagne ne va pas simplement recruter un érudit possédant une grosse bibliothèque dans sa tête. Il va recruter un professeur, c’est-à-dire un homme qui connaît certaines choses mais qui, surtout, a réfléchi à la manière de les transmettre. Dans un monde où les livres sont rares, où chaque copie demande un travail considérable et où l’éducation dépend encore énormément de quelques centres privilégiés, cette compétence est probablement aussi précieuse que les connaissances elles-mêmes. Une rencontre assez improbable Alcuin rencontre Charlemagne en 781, à Parme. Le roi franc cherche alors à attirer autour de lui des lettrés capables d’accompagner les réformes de son royaume et invite l’Anglo-Saxon à le rejoindre. Celui-ci accepte et, à partir de 782, séjourne régulièrement à la cour. On pourrait presque s’arrêter une seconde sur l’étrangeté de la scène : d’un côté, un roi guerrier engagé depuis des années dans une expansion presque permanente de son territoire ; de l’autre, un professeur anglo-saxon passionné de livres et de dialectique. Les deux vont pourtant parfaitement s’entendre. Alcuin participe alors à ce cercle de savants que l’on appellera plus tard, avec quelques facilités de vocabulaire, « l’Académie palatine ». Il faut être prudent avec ce terme : il ne s’agit évidemment pas d’une Académie au sens moderne, avec ses bâtiments, son règlement intérieur et probablement une machine à café au fond du couloir. Il s’agit plutôt d’un cercle mouvant de savants, d’ecclésiastiques et de proches du souverain qui enseignent, discutent, écrivent et conseillent. Charlemagne lui-même y apprend. Et c’est peut-être l’une des choses qui me fascinent le plus chez lui. On peut reprocher énormément de choses à Karolus Magnus, et nous aurons certainement l’occasion d’y revenir, mais l’homme le plus puissant d’Occident avait au moins compris quelque chose d’assez rare : il savait qu’il ne savait pas tout. Charlemagne reçoit Alcuin et les manuscrits copiés par ses moines. Une image presque parfaite de la Renaissance carolingienne : le pouvoir politique, le savoir et le livre réunis dans une même scène. Source : Wikimedia Commons — domaine public. Apprendre à lire, vraiment Pourquoi cette obsession carolingienne pour l’enseignement ? Il ne s’agit évidemment pas de mettre en place notre Éducation nationale douze siècles à l’avance. Le projet est d’abord religieux, politique et administratif. Les prêtres doivent comprendre les textes qu’ils utilisent, les copistes doivent limiter les erreurs, les représentants du pouvoir doivent pouvoir lire les instructions qu’ils reçoivent et les écoles doivent former les futurs clercs. Il faut également homogénéiser la liturgie et disposer d’une langue écrite suffisamment stable pour permettre à cet immense ensemble politique de communiquer. Le latin lui-même pose problème. À force d’être parlé, transformé et recopié dans des régions différentes, il s’est considérablement éloigné de certaines formes anciennes. Un texte mal copié peut devenir le modèle d’un autre texte qui sera, à son tour, reproduit avec son erreur, éventuellement accompagnée de quelques nouvelles. Une toute petite faute peut donc avoir une très longue descendance et, lorsque la parole divine repose largement sur des textes, cela devient rapidement embarrassant. La grande réforme de 789, connue sous le nom d’Admonitio generalis, s’inscrit dans cette volonté de remettre de l’ordre dans tout cela. L’enseignement, la maîtrise de la langue et la correction des textes deviennent des enjeux du pouvoir carolingien. Alcuin, par sa formation et son expérience pédagogique, se trouve exactement au bon endroit au bon moment. Apprendre à penser Parmi les sept Arts libéraux, trois constituent ce que l’on nomme le trivium : la grammaire, la rhétorique et la dialectique. La première permet de comprendre correctement la langue, la deuxième d’organiser et de transmettre un discours, tandis que la dernière apprend à examiner un raisonnement, ses articulations et ses contradictions. Présenté ainsi, cela paraît terriblement scolaire et pourrait presque rappeler quelques souvenirs douloureux à ceux qui ont eu un professeur particulièrement enthousiaste à huit heures du matin. Pourtant, derrière ces trois disciplines se cache une idée considérable : avant de vouloir expliquer le monde, encore faut-il disposer des outils permettant de le penser. Alcuin ne cherche donc pas seulement à transmettre un stock de connaissances. Il enseigne également une méthode. Une proposition est-elle valide ? En découle-t-il nécessairement une autre ? Deux affirmations sont-elles réellement compatibles ? Les mots que nous employons désignent-ils exactement la même chose ? Voilà qui nous éloigne considérablement de l’image du moine recopiant mécaniquement un manuscrit à la lumière d’une chandelle. Alcuin raisonne, enseigne à raisonner et transmet des outils dont les élèves peuvent, en théorie, se servir à leur tour pour interroger ce qu’on leur affirme. Y compris, parfois, leur professeur. Nous y reviendrons. Quand Charlemagne et Alcuin regardent Mars Une anecdote illustre assez merveilleusement cette curiosité. En 798, Alcuin et Charlemagne échangent au sujet d’un phénomène astronomique assez curieux : le mouvement rétrograde de Mars. Vue depuis la Terre, la planète semble parfois ralentir, s’immobiliser puis repartir momentanément en arrière dans le ciel. Nous savons aujourd’hui pourquoi. Eux, non. Alors ils cherchent. Alcuin rassemble les explications dont il dispose, les confronte au phénomène observé et tente de comprendre ce qui se passe. Il ne trouve d’ailleurs pas complètement la réponse, et c’est précisément ce qui rend l’épisode intéressant. Deux hommes du VIIIᵉ siècle observent quelque chose qu’ils ne comprennent pas et essayent d’élaborer une explication rationnelle avec les outils dont ils disposent. Ils auraient pu simplement décider que Mars faisait des choses étranges parce que Dieu l’avait voulu ainsi. Visiblement, cela ne leur suffisait pas. La foi d’Alcuin ne lui interdit donc absolument pas de se demander comment fonctionne le ciel. Pour lui, comprendre le monde n’est pas nécessairement remettre Dieu en cause ; cela peut au contraire être une autre manière d’approcher l’ordre de la Création. Le raisonnement peut parfaitement accompagner la croyance. Cette coexistence nous paraît parfois étrange aujourd’hui parce que nous projetons volontiers sur le Moyen Âge des oppositions qui seront largement construites bien plus tard. Le livre, cette formidable machine à voyager dans le temps À partir de 796, Alcuin prend la direction de l’abbaye Saint-Martin de Tours, où les livres occupent évidemment une place centrale. Il participe notamment à la correction des textes bibliques, développe l’activité du scriptorium et contribue à faire de Tours l’un des grands centres intellectuels et manuscrits du monde carolingien. Il faut se souvenir de ce qu’est un livre à cette époque. C’est un objet rare, coûteux, long à produire et entièrement copié à la main. Chaque nouvelle copie représente donc un risque : une ligne oubliée, un mot remplacé, une lettre mal comprise ou une ponctuation inexistante. Quelqu’un recopie ensuite le texte fautif et l’erreur acquiert une nouvelle vie. Comparer les manuscrits, vérifier les versions et corriger les textes devient donc un véritable travail intellectuel. Ce n’est pas spectaculaire. Il n’y a ni bataille, ni cheval lancé au galop, ni démon sortant des Enfers, mais sans ce travail-là, une quantité considérable de textes aurait tout simplement disparu ou nous serait parvenue sous une forme beaucoup plus incertaine. Profitons-en pour corriger une jolie légende : Alcuin n’a pas inventé la minuscule caroline. Cette écriture extrêmement lisible se développe progressivement dans différents scriptoria avant et pendant son époque, notamment à Corbie. Tours joue en revanche, sous son influence et celle de ses successeurs, un rôle immense dans sa normalisation et sa diffusion. La nuance peut paraître insignifiante. Elle ne l’est pas, car les grandes transformations intellectuelles sont rarement le résultat d’un génie qui se réveille un matin en criant « Eurêka ! » avant de révolutionner le monde à lui seul. Elles naissent souvent de plusieurs innovations qui finissent par converger. Alcuin est précisément l’un de ces hommes capables de faire converger les choses. Et sans les Carolingiens, quelques auteurs antiques auraient peut-être eu des soucis Le développement des scriptoria carolingiens entraîne un immense mouvement de copie. On reproduit évidemment des textes religieux, mais pas uniquement : des œuvres antiques sont également recopiées parce qu’elles sont utiles à l’enseignement de la langue, de la rhétorique, de la philosophie ou des Arts libéraux. Cela produit une situation assez savoureuse : des moines chrétiens contribuent ainsi à sauver des textes écrits plusieurs siècles auparavant par des auteurs parfaitement païens. Une part importante de la littérature latine antique que nous connaissons aujourd’hui dépend de manuscrits copiés, conservés ou transmis à l’époque carolingienne. Il serait encore une fois faux d’affirmer que les Carolingiens ont « sauvé l’Antiquité » à eux seuls ; une longue chaîne de transmission existe avant et après eux. Mais l’ampleur du travail accompli au IXᵉ siècle est telle que notre connaissance de certains auteurs anciens serait beaucoup plus pauvre sans lui. Ce n’est probablement pas exactement ce que les copistes avaient en tête. Mais l’Histoire est coutumière de ce genre de petites ironies. Alcuin n’était pas seulement le gentil professeur de Charlemagne Il serait très facile de transformer Alcuin en sorte de vieux sage bienveillant chargé de calmer un Charlemagne particulièrement brutal. La réalité est évidemment plus compliquée. Alcuin est un chrétien du VIIIᵉ siècle, il croit à la conversion, considère le christianisme comme la vérité et participe pleinement au projet politique et religieux carolingien. Mais il semble également avoir compris les limites de la force. Les guerres saxonnes, particulièrement violentes, s’accompagnent de conversions imposées et de mesures d’une brutalité parfois considérable. Après la victoire contre les Avars, Alcuin intervient dans la réflexion sur leur christianisation et insiste sur la nécessité d’enseigner avant de baptiser, de convaincre avant d’imposer. Dans sa correspondance, il fait référence aux erreurs commises chez les Saxons et rappelle en substance qu’une religion adoptée uniquement sous la contrainte risque de rester terriblement superficielle. Ce serait évidemment un anachronisme grossier que d’en faire un défenseur moderne de la liberté religieuse. Alcuin veut que les populations deviennent chrétiennes. Simplement, il semble avoir compris qu’un homme auquel on place une épée sous la gorge peut parfaitement accepter le baptême sans changer intérieurement de croyance. On peut forcer quelqu’un à accomplir un geste. Il est beaucoup plus compliqué de l’obliger à croire. Et cela, Alcuin l’avait parfaitement compris. Le paradoxe carolingien Il existe donc un paradoxe assez passionnant dans toute cette Renaissance carolingienne. Elle développe les écoles, diffuse les livres, améliore la circulation du savoir, sauve ou transmet des textes et remet les Arts libéraux au premier plan. Dans le même temps, tout cela participe également à un formidable projet d’unification : même langue savante, même religion dominante, liturgie davantage normalisée, textes corrigés, clergé mieux formé et structures administratives plus cohérentes. Le savoir peut ouvrir le monde, mais il permet également de l’organiser, de le classer et de le définir. Dès lors que l’on commence à établir ce qui est correct et ce qui ne l’est pas, ce qui appartient à la bonne doctrine et ce qui s’en écarte, ce qui mérite d’être enseigné et ce qui doit disparaître, le travail intellectuel cesse d’être seulement culturel. Il devient politique. C’est précisément à cet endroit qu’Alcuin devient, à mes yeux, beaucoup plus intéressant que le simple « professeur de Charlemagne ». Il se trouve au centre d’une transformation considérable du monde occidental, à une époque où un ancien ordre existe encore tandis qu’un nouveau commence déjà à déterminer la manière dont le réel devra être compris. Alors, Alcuin était-il un génie ? Le mot est toujours dangereux et probablement un peu facile. Alcuin n’a inventé ni l’école, ni les Arts libéraux, ni la minuscule caroline. Il n’a évidemment pas sauvé à lui seul l’Antiquité et encore moins créé la Renaissance carolingienne à partir de rien. En revanche, il possédait quelque chose de probablement plus rare : il savait organiser le savoir, le transmettre, le relier et l’utiliser pour répondre à des problèmes politiques, religieux ou intellectuels. Il écrit sur la grammaire, la rhétorique, la dialectique, la théologie, l’astronomie, l’orthographe et la liturgie, mais surtout il forme des hommes qui, à leur tour, en formeront d’autres. Son influence ne repose donc pas sur une invention spectaculaire que l’on pourrait dater et lui attribuer définitivement, mais sur la création et la diffusion d’une méthode. C’est probablement ainsi que l’on change réellement une civilisation. Pas nécessairement en découvrant quelque chose que personne n’avait jamais imaginé auparavant, mais en permettant à suffisamment d’autres personnes de comprendre, d’utiliser et de transmettre ce que l’on sait déjà. Alcuin meurt à Tours en 804. Charlemagne lui survivra dix ans, mais les écoles continueront, les scriptoria continueront, ses élèves enseigneront et les livres qu’il a contribué à corriger ou à faire circuler seront encore recopiés longtemps après sa disparition. Karolus Magnus a consacré une grande partie de son existence à agrandir son royaume. Alcuin a contribué à lui donner les moyens de se penser lui-même. Je ne suis pas certain que la seconde conquête soit la moins importante. Et forcément, Alcuin finit par rencontrer Maugis Vous vous doutez bien que si je vous parle aussi longuement d’un intellectuel du VIIIᵉ siècle, il y a quelque part anguille sous roche. Nous sommes en 799. Karolus Magnus n’est pas encore Empereur et, dans Le Cycle de Maugis, la Magie n’a pas encore disparu. Alcuin apparaît dans Bayard Déchaîné (à paraître), à Paderborn, et ce choix n’a rien d’anodin : il représente exactement ce monde nouveau qui est en train de se construire. Pas parce qu’il serait un ennemi de la Magie. Ce serait beaucoup trop simple. Alcuin est probablement plus dangereux que cela : il appartient à ceux qui donnent au monde les outils permettant de définir ce qui est vrai, ce qui est faux, ce qui est croyance, ce qui est savoir et, finalement, ce qui mérite d’être transmis. Lorsqu’il échange avec Karolus sur le monde que celui-ci veut bâtir, il lui pose cette question (dans le livre) : « Et justement, dans quel ordre, mon ami ? » J’aime beaucoup cette phrase, parce qu’elle résume finalement une bonne partie de ce qui se joue à cette époque. Tout le monde veut de l’ordre. Reste à savoir lequel. Plus tard, face à Luitgarde (la Reine), Alcuin explique que les bâtiments finissent par disparaître alors que les idées peuvent leur survivre. Et Luitgarde, qui n’est certainement pas la dernière à savoir raisonner, utilise immédiatement sa propre dialectique contre lui. Car si les idées sont supérieures à la matière, que faire de l’Incarnation ? Des reliques ? Du corps du Christ ? La discussion devient rapidement beaucoup moins confortable pour le professeur. Et c’est précisément pour cela qu’elle m’amuse. Alcuin enseigne la dialectique. Il faut bien, de temps en temps, accepter que quelqu’un s’en serve. Dans le Cycle de Maugis, il ne combattra donc probablement jamais la Magie avec une épée. Il fait quelque chose de beaucoup plus profond : il participe à la construction d’un monde qui va apprendre à la regarder autrement. Et lorsqu’un monde cesse de considérer quelque chose comme possible, cette chose n’a même pas nécessairement besoin de mourir. Il suffit qu’elle disparaisse des livres, puis des mémoires, puis de l’Histoire. La Magie peut alors devenir une légende. Et quelques siècles plus tard, un trouvère alcoolique pourra toujours essayer de raconter ce qu’il en reste. Mais ça, c’est une autre histoire. Sources et références Bibliothèque nationale de France, dossiers consacrés à Alcuin, à la Renaissance carolingienne, au livre carolingien et à la minuscule caroline. John J. Contreni, « The Carolingian Renaissance: Education and Literary Culture », dans The New Cambridge Medieval History, Cambridge University Press. Owen M. Phelan, « Catechising the Wild: The Continuity and Innovation of Missionary Catechesis under the Carolingians », The Journal of Ecclesiastical History. J. L. Nelson, « On the limits of the Carolingian Renaissance ». Mary Garrison et Thomas C. McLeish, « Reversals in Wartime: Alcuin and Charlemagne discuss Retrograde Motion ». Ressources de l’Université d’York et de l’Université d’Oxford consacrées à Alcuin et au latin médiéval. Benoît J. Caron, Bayard Déchaîné, Le Cycle de Maugis, tome IV, manuscrit 2026 (à paraître en 2027-2028)

  • Fantasy historique : quand l’Histoire rencontre le merveilleux

    La fantasy historique possède un nom qui semble, au premier abord, presque se suffire à lui-même. Il rapproche deux notions que l’on identifie assez facilement : l’Histoire, avec ses périodes, ses événements, ses personnages attestés et tout ce que les sources permettent de reconstruire ; la fantasy, qui introduit précisément dans le récit ce qui ne relève pas de notre expérience du réel. Réunir ces deux concepts semble particulièrement ardu, mais pas impossible. La Bibliothèque nationale de France range sous l’appellation de fantasy historique les œuvres qui revisitent une époque déterminée en y introduisant des éléments de merveilleux. La définition est utile, d’autant que les sous-genres de la fantasy restent poreux et que leurs frontières ont toujours évolué selon les œuvres, les usages critiques et les classifications éditoriales. Reste alors une question qui me paraît plus intéressante que celle de l’étiquette : que devient l’Histoire lorsqu’on décide d’y introduire quelque chose qui, par définition, n’appartient pas à ce que nous savons d’elle ? Il ne suffit évidemment pas de placer quelques personnages dans un château, de leur donner des armes anciennes et de modifier leur vocabulaire pour produire de la fantasy historique. Une grande partie de la fantasy utilise depuis longtemps une esthétique médiévale sans pour autant entretenir un rapport réel avec l’Histoire. Ce qui distingue davantage la fantasy historique tient, me semble-t-il, à la contrainte qu’exerce une époque véritable sur le récit. Les institutions existent avant le roman, les croyances également, les distances ne sont pas les nôtres et les personnages n’ont accès ni aux mêmes connaissances ni aux mêmes moyens d’action que nous. C’est précisément cette résistance du réel historique qui rend son association avec le merveilleux intéressante. Avant la fantasy historique, il a fallu réinventer le passé Il serait artificiel de chercher une date de naissance précise à la fantasy historique. Ses racines se trouvent en partie dans le mouvement beaucoup plus ancien qui conduit les écrivains européens à reconstruire littérairement le passé et, tout particulièrement, le Moyen Âge. Au début du XIXe siècle, le romantisme redécouvre avec passion un monde médiéval largement réinventé. Walter Scott joue ici un rôle important. The Lay of the Last Minstrel, publié en 1805, puis Ivanhoé en 1819 contribuent puissamment à imposer un Moyen Âge romanesque où se rencontrent chevalerie, conflits dynastiques, ruines et survivances d’un monde ancien. Scott n’écrit évidemment pas de fantasy historique au sens contemporain. La catégorie n’existe pas encore et il serait assez maladroit de la lui appliquer rétrospectivement. Il participe cependant à cette reconstruction littéraire d’un passé qui deviendra ensuite l’une des principales réserves d’images de la fantasy. La fin du XIXe siècle apporte une évolution supplémentaire avec George MacDonald et surtout William Morris. Ce dernier connaît intimement la littérature médiévale, traduit des sagas islandaises, travaille sur Beowulf et reprend de nombreux éléments de la matière arthurienne. Lorsqu’il commence à écrire des récits situés dans des mondes entièrement imaginaires, il contribue à faire naître une forme de fantasy moderne dont l’esthétique et les structures narratives doivent beaucoup au Moyen Âge. Puis vient Tolkien, dont il faut là encore distinguer soigneusement le travail de ce que l’on appelle aujourd’hui fantasy historique. Le Seigneur des Anneaux ne se déroule pas dans notre passé au sens historique du terme. La Terre du Milieu constitue un monde secondaire doté de sa propre géographie et de sa propre chronologie. En revanche, les liens de Tolkien avec la littérature médiévale sont profonds : Beowulf, Sire Gauvain et le Chevalier vert, les traditions nordiques et l’ensemble du matériau philologique dont il était spécialiste ont nourri son œuvre. La fantasy moderne s’est donc construite en partie à partir d’une littérature ancienne avant même de commencer à réintroduire directement le merveilleux dans notre propre Histoire. Cette distinction reste importante. Une œuvre peut être profondément médiévalisante sans être historique. Un royaume fictif composé de châteaux, de seigneurs et de chevaliers n’a aucun compte à rendre à notre chronologie. L’auteur demeure libre de créer ses guerres et ses lignages, de déplacer ses frontières ou d’inventer ses religions. La high fantasy peut ainsi être médiévale d’apparence sans être historique. La fantasy historique accepte davantage de contraintes puisqu’elle choisit de travailler à l’intérieur d’un passé identifiable. Quand le merveilleux entre dans l’Histoire À partir du XXe siècle, plusieurs auteurs vont explorer de manière de plus en plus explicite cette rencontre entre Histoire et merveilleux. Katherine Kurtz constitue un jalon intéressant dès les années 1970 avec le cycle des Derynis. Son monde reste fictif, mais la précision des institutions religieuses et politiques, la féodalité et les rapports de pouvoir doivent énormément à l’histoire médiévale. Elle parlera elle-même de « historical fantasy » pour qualifier cette approche, à une époque où le terme ne disposait pas encore de la visibilité actuelle. Avec Tim Powers, la relation avec l’Histoire réelle devient beaucoup plus directe. The Drawing of the Dark, publié en 1979, se déroule pendant le siège de Vienne de 1529 et fait intervenir magie, mythologie et matière arthurienne au cœur d’un événement historique parfaitement identifiable. Vienne demeure Vienne et Soliman n’a pas changé d’identité ; le merveilleux vient proposer une autre lecture de ce qui aurait pu se dérouler derrière les événements connus. Cette manière de procéder conduira notamment à ce que l’on qualifie volontiers d’« histoire secrète ». Les faits établis ne sont pas nécessairement niés. On suppose seulement que les chroniqueurs, les archives et les témoins n’ont pas tout vu ou tout transmis. Le romancier peut alors utiliser les silences de la documentation comme des espaces dans lesquels installer le merveilleux sans avoir besoin de réécrire toute la chronologie. Guy Gavriel Kay adopte une démarche différente. Après La Tapisserie de Fionavar, il s’éloigne progressivement de la high fantasy classique et construit des mondes dont les correspondances historiques deviennent de plus en plus précises. Les Lions d’Al-Rassan évoque très clairement l’Espagne médiévale, tandis que La Mosaïque de Sarance renvoie à l’Empire byzantin. D’autres romans s’inspireront encore de la Provence médiévale ou de la Chine des Tang. Kay préfère cependant déplacer légèrement les événements et les noms plutôt que faire intervenir directement des personnages historiques dont il devrait inventer l’intimité. Il définit lui-même sa démarche comme de « l’histoire avec un soupçon de fantastique ». La différence avec Tim Powers est importante. Chez Powers, le surnaturel s’introduit directement dans notre Histoire. Chez Kay, le monde historique sert de matrice à une réalité légèrement déplacée. Pourtant, les deux œuvres reposent sur la même exigence : le lecteur doit pouvoir reconnaître sous le récit une période, des tensions politiques et une société qui ont réellement existé. Cette diversité devient encore plus visible avec Jonathan Strange & Mr Norrell de Susanna Clarke. Publié en 2004, le roman se déroule dans l’Angleterre des guerres napoléoniennes et suppose tout simplement que la magie y constitue une réalité. Londres reste Londres, Napoléon n’est pas remplacé par un souverain fictif et les conflits européens sont parfaitement reconnaissables, mais des magiciens anglais peuvent intervenir directement dans la guerre. Naomi Novik pousse encore un peu plus loin cette logique dans Téméraire. Les guerres napoléoniennes constituent toujours le cadre historique, mais les grandes puissances européennes disposent également d’unités aériennes constituées de dragons. L’introduction du merveilleux modifie ici suffisamment les conditions militaires pour que la frontière avec l’uchronie devienne particulièrement difficile à tracer. Il serait donc assez vain de chercher une méthode unique derrière toutes ces œuvres. Ce qui les rapproche davantage tient à la tension permanente entre la fidélité à un passé identifiable et l’introduction d’éléments qui n’appartiennent pas à l’Histoire telle que nous la connaissons. Une fantasy historique française La littérature française a naturellement développé ses propres manières de travailler cette rencontre, et Pierre Pevel y occupe une place particulièrement intéressante. La BnF cite notamment la trilogie de Wielstadt, inscrite dans le contexte de la guerre de Trente Ans, parmi les exemples de fantasy historique. Avec Les Lames du Cardinal, Pevel choisit ensuite la France de Richelieu et des mousquetaires, puis y introduit des dragons et une magie qui coexistent avec les enjeux politiques du XVIIe siècle. Pevel résume d’ailleurs très simplement la proximité qu’il perçoit entre les deux genres dans un entretien : « un roman de fantasy est un roman historique situé à une époque qui n’a pas existé » Il précise lui-même que la formule est volontairement sommaire, mais elle met en évidence un point essentiel : le travail de construction d’un univers de fantasy et celui d’un roman historique ne sont pas aussi éloignés qu’on pourrait le croire. Dans les deux cas, il faut comprendre comment fonctionne une société et ce que savent réellement ceux qui la peuplent. Les Lames du Cardinal ont également contribué à donner davantage de visibilité à la fantasy historique en France. En 2019, Le Monde rappelait que la trilogie avait acquis une place importante dans le genre et rapportait qu’avant son succès, ce type de fantasy restait encore relativement confidentiel dans l’édition française. Fabien Cerutti travaille de son côté sur le XIVe siècle avec Le Bâtard de Kosigan. La guerre de Cent Ans, les principautés européennes et l’histoire de France constituent une véritable armature du récit, mais elles coexistent avec la magie et des peuples surnaturels. Mnémos présente explicitement le roman comme de la fantasy historique et insiste sur cette rencontre entre matière fantastique et histoire médiévale. Chez Cerutti, la question du passé prend en outre une dimension particulière puisque les secrets historiques deviennent eux-mêmes une partie de l’intrigue. Les lacunes documentaires ne constituent donc plus seulement un espace disponible pour l’auteur : elles deviennent un élément narratif. Où placer les frontières ? La proximité entre fantasy historique, uchronie et high fantasy explique une grande partie des difficultés de classification. La high fantasy repose généralement sur un monde secondaire disposant de sa propre histoire. Même lorsqu’il ressemble fortement à l’Europe médiévale ou à une autre civilisation réelle, il n’est pas tenu de respecter notre chronologie. L’uchronie part, pour sa part, d’une bifurcation qui modifie un événement historique et développe les conséquences de cette divergence. La fantasy historique peut se rapprocher de l’une comme de l’autre. Tim Powers conserve les événements connus mais leur ajoute des causes surnaturelles. Susanna Clarke laisse la magie agir à l’intérieur d’une Angleterre réelle. Naomi Novik transforme suffisamment les conditions des guerres napoléoniennes pour que l’histoire elle-même commence à évoluer. Kay déplace volontairement son récit dans des mondes parallèles au nôtre tout en conservant une architecture historique immédiatement identifiable. Cette difficulté de classement n’est pas nécessairement un défaut. Le Cambridge Companion to Fantasy Literature souligne précisément que la fantasy historique naît de la rencontre entre deux conventions qui semblent à première vue contradictoires : la fiction historique repose sur une certaine forme de réalisme, tandis que la fantasy accepte l’intervention d’éléments étrangers à notre réalité consensuelle. À titre personnel, je trouve finalement plus utile de m’interroger sur la fonction réelle de l’Histoire dans le récit. Si l’on peut déplacer une intrigue de plusieurs siècles sans que rien d’essentiel ne soit modifié, l’époque choisie ne joue probablement qu’un rôle décoratif. À l’inverse, lorsque les institutions, les croyances, les moyens de déplacement ou les rapports sociaux ont une incidence directe sur les choix des personnages, l’Histoire devient véritablement une composante de l’intrigue. Cette contrainte se retrouve également dans la manière d’écrire les personnages. Un homme du VIIIe siècle n’est pas un homme de 2026 auquel on aurait simplement retiré les technologies modernes. Il comprend son monde selon des catégories qui sont les siennes. Pour autant, il reste un être humain, et les passions qui gouvernent une grande partie de ses choix ne nous sont pas devenues totalement étrangères. C’est probablement dans cet équilibre entre distance historique et continuité humaine que la fantasy historique trouve une grande partie de sa crédibilité. Le choix de l’année 799 Lorsque j’ai commencé à écrire Froidmont, cette réflexion théorique ne précédait évidemment pas le récit. Le point de départ était beaucoup plus simple : Guilhem, la forêt de Froidmont, les légendes ardennaises et cet Oiseau qui allait progressivement prendre beaucoup plus de place qu’il n’était prévu. Puis Maugis s’est imposé. Or Maugis ne vient pas seul. Avec lui apparaissent Bayard, Charlemagne, les quatre fils Aymon et toute une matière carolingienne issue des chansons de geste. Ces textes nous sont parvenus sous des formes souvent bien postérieures aux événements qu’ils prétendent raconter, mais ils situent leurs héros dans le monde de Charlemagne. Une idée s’est donc peu à peu imposée : replacer Maugis dans l’époque où sa légende était censée se dérouler. Dans la préface des Enfants de l’Obsidienne, j’écrivais déjà que le roman se voulait « un hommage à la chanson de geste et une ode à la sublime mythologie de la forêt d’Ardenne ». L’époque précédant le sacre impérial de Karolus Magnus permettait précisément de confronter ces deux matières : celle des récits épiques carolingiens et celle des légendes ardennaises. Le choix de l’année 799 n’était donc pas totalement arbitraire. Karolus Magnus n’est pas encore Empereur. Léon III occupe déjà le siège pontifical et la Renaissance carolingienne est en cours, notamment autour d’Alcuin d’York. Le sacre de Noël 800 appartient encore à l’avenir. À partir de ce moment, la contrainte historique devient réelle. Charlemagne a existé, il s’est déplacé et a mené des guerres dont la chronologie est largement connue. Il est donc difficile de l’utiliser comme un personnage entièrement disponible pour les besoins du récit. Cette limitation constitue pourtant l’un des aspects du travail que je trouve les plus intéressants, parce qu’elle oblige à chercher ce que les sources permettent réellement. Dans la préface des Chaînes d’Argent, j’avais résumé ainsi cette démarche : « Même avec l’acharnement le plus insensé à chercher des faits, il reste encore de la place pour la Fantasy, sans vraiment trahir l’Histoire. » Cette place se trouve très souvent dans les zones que la documentation ne permet pas de remplir. Nous pouvons savoir qu’un souverain se trouve dans une ville parce qu’un acte y a été signé. Nous connaissons certaines campagnes militaires ou les grandes étapes de déplacements importants. Entre ces moments apparaissent pourtant des silences, parfois très brefs, quelquefois beaucoup plus importants. L’historien peut simplement constater que les sources ne permettent pas d’aller plus loin. Le romancier doit, lui, décider ce que font ses personnages pendant ce temps. C’est dans ces espaces que j’ai choisi de faire intervenir la fantasy. Froidmont demeure encore très proche du conte et de l’initiation. Les Enfants de l’Obsidienne élargit considérablement le cadre, notamment avec l’entrée de personnages historiques et le développement des enjeux politiques. Les Chaînes d’Argent assume beaucoup plus directement l’année 799 et le pré-Empire de Karolus Magnus, qui devient véritablement l’arrière-plan historique des événements. Il ne suffit cependant pas d’introduire des personnages magiques dans une chronologie réelle. Si la Magie existe dans ce monde, il faut en tirer les conséquences. Les pouvoirs politiques ne peuvent pas l’ignorer. L’Église doit déterminer quelle place lui accorder, surtout dans une période où la christianisation et l’affirmation du pouvoir religieux jouent un rôle essentiel. Les anciennes croyances acquièrent également une signification différente dès lors que certaines puissances auxquelles elles font référence existent effectivement dans le récit. C’est sur ce point que le rapport entre fantasy et Histoire m’intéresse probablement le plus. L’une ne vient pas simplement embellir l’autre. Leur coexistence modifie nécessairement la lecture des deux. Cette dimension commence d’ailleurs à apparaître dans les retours consacrés au Cycle de Maugis. Geek-o-polis décrit Les Enfants de l’Obsidienne comme une « dark fantasy à la fois érudite » profondément enracinée dans les légendes ardennaises, en soulignant notamment la rencontre entre le mythe et l’Histoire carolingienne. Lorsque Froidmont a été écrit, pourtant, l’échelle du récit était beaucoup plus réduite. Le Cycle s’est construit progressivement à mesure que les liens entre Maugis, la chanson de geste et l’époque carolingienne devenaient plus importants. La question qui le traverse a évolué en même temps. Au départ, il aurait été possible de la formuler assez simplement : que se passerait-il si la magie avait réellement existé dans ce monde ? À mesure que le Cycle avance, une autre interrogation prend davantage d’importance. Nous connaissons suffisamment bien ce qu’est devenu le monde carolingien pour savoir qu’il ne correspond plus à celui dans lequel évoluent Maugis, Oriande ou les anciennes puissances. Dès lors, si cette Magie avait réellement existé, il faut encore expliquer pourquoi elle a disparu. C’est peut-être, finalement, ce qui m’intéresse le plus dans la fantasy historique. Elle permet de travailler dans un passé dont nous connaissons une partie importante sans prétendre que nous en connaissons chaque détail. Le merveilleux peut alors s’installer dans les espaces laissés par les sources, à condition de respecter suffisamment ce que nous savons pour que le lecteur puisse accepter, le temps d’un récit, ce que nous inventons. Et c’est probablement là que se trouve tout l’équilibre du genre : ne pas demander à l’Histoire de disparaître pour faire une place à la fantasy, mais chercher jusqu’où les deux peuvent coexister sans que l’une annule l’autre.

  • NOTE D’INTENTION : ÉTIOLOGIE DU CYCLE DE MAUGIS.

    (Synthèse de la conférence « Les Récits de l’Ardenne, de Benoît J. CARON ») En termes de « propagande », la chanson de geste se distingue du récit homérique en cela qu’elle ne cherche pas tant à donner une histoire à un peuple qu’à le conforter dans sa croyance d’un État fort et légitime. Basée sur des figures fortes et souvent interchangeables, la geste transpose les actes héroïques à l’époque où les enjeux méritent d’être défendus : Religion, justification des guerres, des croisades, renforcement d’un pouvoir lui-même lié à cette religion, la geste est un récit sillonné de par ses références et fortement reproductible dans le temps et l’espace. S’il se tient à une zone géographique donnée (ici, l’Ardenne), ce récit ne communique que peu ou très mal avec les autres récits possibles que sont l’Histoire en premier lieu, les mythes (le paganisme en l’occurrence) et enfin les légendes. La geste en tant que trame narrative. Si le personnage de la chanson de geste ne brille pas, et c’est un euphémisme, par sa profondeur, il n’en demeure pas moins que ces récits ont ensemencé toute une Europe d’un imaginaire qui n’a cessé d’être réinventé dans ses formes les plus importantes. Mais cette matière de France est d’une richesse considérable au vu des textes qui sont parvenus jusqu’à nous et ne peut en aucun cas se résumer à Roland et aux Quatre Fils Aymon. Véritable Lore avant l’heure, les auteurs tardifs ont même tenté – il est vrai souvent à l’aide de grosses ficelles – de relier ces récits par une généalogie aussi alambiquée qu’audacieuse, voire contradictoire. Cependant, il est possible, voire nécessaire, de recréer une trame pertinente permettant à un récit unique de coexister au sein du labyrinthe narratif de la geste. Cela nécessite des sacrifices. Dans un premier temps, ces sacrifices relèvent de la chronologie, si ce n’est de la pertinence historique, que nous verrons par la suite. Pour le Cycle de Maugis, il a été crucial de replacer les différents évènements de la Geste de Doon de Mayence dans un ordre bien précis de manière à ce qu’ils s’enchaînent efficacement. Au début du récit, Roland est mort, Charlemagne pas encore Empereur, Beuves d’Aygremont est bien vivant ainsi que Vivien et Espiet. Cela tord évidemment la geste originelle qui aimait à faire coexister défunts et vivants avec un aplomb qui nous échappe. Mais la cohérence, nous le savons, n’était pas le but de la geste : c’était une belle histoire, distrayante, agréable à entendre, et un mensonge satisfaisant passe toujours mieux qu’une vérité complexe. Le Cycle n’ayant pas pour vertu le discours politique mais la valorisation d’un territoire par ses récits, il m’a donc semblé que la chanson de geste pouvait être celle qui méritait de pouvoir subir les plus fortes contraintes, de pouvoir être ajustée, voire tordue pour la bonne cause – ce qui est ironique, j’en conviens. Si l’on reste dans la structure temporelle du récit, la progression elle-même a été contrainte. Le développement de la narration est particulièrement fort dans le Cycle pour ce qui se déroule avant la libération de Bayard. En effet, dans un récit moderne, la psychologie des personnages, leur passé, leurs interactions avec leur univers sont primordiaux si l’on veut créer de la profondeur au texte, envisager un lore pertinent et donner du corps à l’intrigue. Ces considérations, inutiles dans la geste, ne peuvent pas être ignorées en fantasy moderne. La structure spatiale de la chanson de geste est à l’image de l’iconographie de l’époque : on chevauche quelques jours à peine et l’on passe de la Sicile à Tolède en Espagne. Ces incongruités posent évidemment de gros problèmes en termes de cohérence spatiale. Dans un récit moderne, le voyage a presque plus d’importance que la destination en elle-même, ce qui a pour conséquence inéluctable une modification profonde des enjeux narratifs et une polarisation distincte sur des moments différents du récit. Un lieu central dans le Cycle de Maugis. L’Ardenne étant au cœur du Cycle, il n’est donc pas étonnant d’y retrouver la demeure du Duc d’Aygremont. Cependant, dans la chanson de geste de Maugis d’Aigremont, le château devait se trouver au bord de la mer, ou tout du moins d’un estuaire. En revanche, on n’y trouve pas de situation géographique précise. Dans le Beuves d’Aigremont, cependant, la mer et le fleuve disparaissent au profit d’une prairie assez vaste pour contenir l’armée de Charlemagne. Là encore, pas de lieu précis, mais nous sommes encore face à une incohérence. Alors pourquoi cette transposition ? Parce que, finalement, tout se finit en Ardenne. Bayard s’y réfugie (quand il ne périt pas dans la Meuse, voire même le Rhin dans certaines versions de la geste), les quatre fils Aymon y bâtissent leur forteresse et revendiquent être nés en Ardenne, et enfin Maugis y finit sa vie en ermite. Cette fusion mythopoétique assumée trouve là une logique parfaite : on revient toujours là où l’on est né, là où l’on a passé son enfance, heureux qui comme Ulysse… L’Histoire en tant que toile de fond cohérente. Dans la geste, Charlemagne est Empereur, vit à Paris à l’époque des croisades et possède des chevaliers. Ce postulat est historiquement aussi fiable qu’un Napoléon se rendant à l’île d’Elbe en jet privé. Il m’est donc apparu que rendre à Karolus l’époque qui appartient à Karolus serait un pari qui ferait gagner au Cycle une crédibilité particulièrement forte. Des personnages historiques qui se frottent à la Geste. Fort heureusement, ce défi avait ses facilités : certains personnages, à l’instar de Charlemagne, existent à la fois dans la geste et dans l’Histoire réelle. C’est le cas par exemple de Guillaume de Gellone (Guillaume d’Orange) qui, avec son cousin, futur empereur, nous permet de faire le pont, certes avec quelques aménagements surtout du côté de la geste, entre les deux récits. D’autres personnages sont tout simplement absents de la geste. Il s’agit par exemple du Pape Léon III, de Winigise de Spolète, d’Haroun Al Rachid et de bien d’autres. Les transposer dans le récit n’a, de manière étonnante, pas été si compliqué à mettre en œuvre. Ils possèdent en effet de manière intrinsèque une telle verve romanesque qu’à aucun moment ils ne dénotent dans le récit. Le Pape survit à un impressionnant attentat en 799, Winigise le sauve dans une opération d’une telle audace qu’il est surprenant que le cinéma ne s’en soit pas encore vraiment emparé, Haroun est au cœur des mille et une nuits et s’offre le luxe d’offrir à l’empereur franc un rarissime éléphant albinos et une horloge à clepsydre… Sans compter que les nombreuses zones d’ombre entourant leur vie permettent à la fantasy de s’y glisser avec délectation sans pour autant fragiliser la rigueur historique recherchée. Les mythes comme fondement du lore. L’Ardenne est un haut lieu du paganisme que Charlemagne, habitué à ses forêts, sièges de ses meilleures parties de chasse, a combattu avec la dernière énergie. Ce paganisme portait un nom et a même donné son nom à l’Arduenna silva : Arduinna. Mais elle n’était pas seule. Cernunnos y a longtemps fait planer l’ombre de ses bois de cervidé et fait briller ses torques, véritable lien entre les croyances de l’empire romain et celles des Gaulois. C’est d’ailleurs également le cas pour Arduinna, de nombreuses recherches l’attestent. Ailleurs, dans le cycle, on retrouve des Divinités souvent secondaires, comme Angelos, Kerberos (Cerbère), Moloch, Cybèle, Ishtar, très éloignée de l’Ardenne, mais participant au terreau de l’intrigue. Ces divinités anciennes ajoutent une base cohérente avec la fracture en cours au 8e siècle : le Christianisme veut effacer jusqu’aux traces des anciennes croyances et, quand il n’y parvient pas, il feint le syncrétisme et les absorbe. Les légendes comme récit populaire Beaucoup de régions en Europe sont riches de leurs légendes et l’Ardenne, loin s’en faut, n’y coupe pas. Les légendes n’ont pas, contrairement à la geste, la finalité de rendre un peuple fier et confiant, mais de le protéger et de lui enseigner le bon sens sans pour autant faire appel au dogme officiel. Le rayon d’action de la légende est généralement limité à quelques villages, une vallée enclavée, une forêt retirée. C’est cet aspect vernaculaire qui les rend fragiles dans le temps : si on ne les fait pas vivre, elles s’éteignent faute de descendance orale dont la tradition est bien souvent l’unique vecteur. Si certaines ont vu leur popularité dépasser les murs de leur village, c’est parce qu’elles étaient suffisamment romanesques, marquantes, pour que leur lieu de naissance perde l’ascendant sur leur fond. Parfois, les poètes s’en sont emparées, les rendant, pour le coup, immortelles. En Ardenne, les légendes font partie du patrimoine local et se perpétuent grâce à des prescripteurs de renom, comme Pierre Dubois, ou plus récemment au travers d’un ouvrage édité par la Société des Écrivains Ardennais aux magnifiques illustrations de Cyril Barreaux. On ne compte plus les créatures dont la seule motivation consiste à entraîner les enfants dans les marais, à les perdre dans les bois, ou encore à les noyer dans le premier étang venu. On ne compte plus non plus les diables en tout genre venus berner le paysan et qui repart la queue entre les jambes. Les dames blanches sont légion, meurtries dans leur amour innocent (ou pas). Les Nutons, quant à eux, forment le petit peuple, et les Verboucs, immenses et cornus, rappellent que la forêt n’est pas le meilleur endroit pour se promener gentiment la nuit. Cet échantillon est loin, très loin d’être exhaustif. Dans le Cycle, les légendes s’intègrent au récit parfois à leur périphérie. On en croise les protagonistes, on assiste presque à leur réalisation, mais toujours elles accompagnent le récit comme si elles étaient indissociables du lieu. L’un des exemples les plus saillants est Marie de Salm dont la Maison est bien connue en Wallonie. Sorte de Burdinal au féminin, elle incarne la vengeance et l’amour trahi dans la légende du Xe siècle de Berthe de La Roche. Dans le Cycle, ce n’est pas au Diable que Marie vend son âme, mais à Oriande qui l’aidera, avec le zèle qu’on lui connaît, à se venger. Plus tard, elle rejoindra Maugis dans sa quête pour aller libérer Bayard. Oriande se trouve d’ailleurs être très à propos pour illustrer le syncrétisme du Cycle. Personnage de la geste, elle se fond avec le tissu légendaire de l’Ardenne, empiète sur les prérogatives d’Arduinna, se révèle dans des noms mythologiques comme Cybèle ou Ishtar, côtoie Héliodore de Catane, et devise courtoisement avec le stratège de Sicile, Michel Ganglianos... en l’espace de quinze jours. Ce pivot narratif, ambivalent et polymorphe, constitue le centre de gravité des récits que le Cycle de Maugis tente d’unifier. Cette volonté singulière, d’autres l’ont eue avant moi ; mais ici, c’est de l’Ardenne que l’on parle et, en l’occurrence, il me semble que cette prodigieuse région mérite de posséder son Odyssée, même si cela devient ma Tour Sombre. Sources et références Les références suivantes correspondent aux textes-sources et aux études documentaires mobilisés pour la conception du Cycle et pour les éléments évoqués dans cette note d’intention. Les ressources numériques ont été consultées le 1er juin 2026. Textes de la geste et matière épique – Maugis d’Aigremont. L’histoire de Maugis d’Aygremont et de Vivian son frère, en laquelle est contenu comme ledit Maugis, à l’aide d’Oriande la Fée, conquiert Bayard et Sorgalant, 1668. Source : Bibliothèque nationale de France, Gallica. [Consultable en ligne] – FOURNIER-LANZONI, Rémi, et DEVARD, Jérôme, Maugis d’Aigremont, chanson de geste, suivie de La Mort de Maugis, Paris, L’Harmattan, coll. « Littérature classique : textes et commentaires », 2014, 284 p., ISBN 978-2-343-02918-4. [Consultable en ligne] – BOUTET, Dominique (dir.), La Geste de Doon de Mayence dans ses manuscrits et dans ses versions, Paris, Honoré Champion, coll. « Colloques, congrès et conférences sur le Moyen Âge », no 19, 2014, 295 p., ISBN 978-2-7453-2797-0. [Consultable en ligne] Histoire carolingienne et personnages historiques – ÉGINHARD, Vie de Charlemagne, édition et traduction de Louis Halphen, Paris, Honoré Champion, 1923. [Consultable en ligne] – TESSIER, Georges, Charlemagne : textes de Charlemagne, Éginhard, Alcuin, Hincmar, Notker, Thégan, Théodulphe, les Annales royales et les capitulaires de Charlemagne, Paris, Albin Michel, coll. « Le Mémorial des siècles », 1967. – FAVIER, Jean, Charlemagne, Paris, Fayard, 1999. – IOGNA-PRAT, Dominique, « La figure idéale du laïc constructeur (Languedoc, Aquitaine, Île-de-France, IXe-XIIIe siècle) », dans Entre histoire et épopée. Les Guillaume d’Orange, Toulouse, Presses universitaires du Midi, 2006, p. 85-115. [Consultable en ligne] Ardenne, mythes, divinités et syncrétismes – ROUSSEAU, Félix, « Les Carolingiens et l’Ardenne », Bulletin de la Classe des lettres et des sciences morales et politiques, t. 48, 1962, p. 187-221. DOI : 10.3406/barb.1962.54528. [Consultable en ligne] – CLAVEL-LÉVÊQUE, Monique, « Les syncrétismes gallo-romains : structures et finalités », dans Puzzle gaulois. Les Gaules en mémoire. Images - Textes - Histoire, Besançon, Université de Franche-Comté, 1989, p. 337-388. [Consultable en ligne] – KÜNZEL, Rudi, trad. Françoise Chevy, « Paganisme, syncrétisme et culture religieuse populaire au haut Moyen Âge. Réflexions de méthode », Annales. Économies, Sociétés, Civilisations, 47e année, no 4-5, 1992, p. 1055-1069. DOI : 10.3406/ahess.1992.279091. [Consultable en ligne] – LÉONET, Alexandre, « Cernunnos : approche historiographique d’une figure emblématique gauloise », dans Imagination et construction mentale. La fabrique du discours scientifique, Pessac, Ausonius Éditions, coll. Schol@, 2022, p. 47-61. DOI : 10.46608/schola1.9782356135032.5. [Consultable en ligne] Légendes, folklore et patrimoine ardennais – MEYRAC, Albert, Traditions, coutumes, légendes et contes des Ardennes comparés avec les traditions, légendes et contes de divers pays, préface de Paul Sébillot, Charleville, Imprimerie du Petit Ardennais, 1890, X-592 p. [Consultable en ligne] – Château féodal de La Roche-en-Ardenne, « La légende de Berthe », ressource patrimoniale consacrée à la tradition de Berthe de La Roche et de la dame de Salm. [Consultable en ligne] – ANSPACH, Nicolas, « Pierre Dubois & Xavier Fourquemin : “Il est important de sacraliser l’enfance” », ActuaBD, 8 juin 2009 ; entretien où Pierre Dubois évoque les forêts de légendes ardennaises, les nutons et les Quatre Fils Aymon. [Consultable en ligne]

  • Dans quel ordre lire Le Livre de l’Ordre et du Chaos ?

    Il y a environ un an, j’avais publié un petit visuel proposant deux ordres de lecture du Livre de l’Ordre et du Chaos. Pour une première découverte, je conseillais Froidmont, puis Les Enfants de l’Obsidienne, L’Élixir et enfin Les Chaînes d’Argent. Pour une deuxième lecture, je proposais de commencer par L’Élixir, avant de revenir vers le Cycle de Maugis. À l’époque, cette distinction me semblait surtout pratique. Avec le recul, je crois qu’elle disait quelque chose de beaucoup plus profond sur la manière dont j’écris ces romans. Mes histoires ne sont pas simplement reliées entre elles parce qu’elles se déroulent dans le même univers. Elles sont intriquées. J’emprunte évidemment le mot aux physiciens avec toutes les précautions nécessaires, je n’ai aucune envie de provoquer une émeute dans un laboratoire de mécanique quantique, mais il décrit assez bien ce qui se passe d’un livre à l’autre. Une information découverte dans l’un peut modifier la perception d’une scène lue plusieurs centaines de pages auparavant dans un autre. Un personnage peut être familier avant même que l’on comprenne pourquoi il compte. Un lieu rencontré sous un certain angle peut sembler entièrement différent lorsqu’on y revient avec une autre histoire en tête. Et parfois, ce n’est pas le texte qui change, mais simplement la mémoire que le lecteur apporte avec lui lorsqu’il le retrouve. C’est précisément pour cette raison que l’ordre de lecture devient plus intéressant qu’une simple succession de numéros. Tout commence malgré tout par un conte Pour une première découverte du Cycle de Maugis, Froidmont reste à mes yeux le meilleur point de départ, et ce n’est pas seulement parce qu’un joli « Tome I » figure sur sa couverture. Le livre est réellement à l’origine de tout ce qui a suivi. J’explique dans sa préface qu’il fut « l’élément déclencheur de la genèse du Cycle de Maugis », avant de conclure par cette phrase qui, avec le recul, résume assez bien la naissance de tout cet univers : « Ainsi commence une grande Aventure : par un petit garçon et un oiseau bavard. » Cette origine a laissé une trace dans le roman. Froidmont conserve la texture du conte, une certaine naïveté assumée et surtout cette sensation particulière d’entrer dans un monde dont on ignore encore complètement les dimensions. La forêt suffit presque à remplir l’horizon. Les créatures qui la peuplent ne sont pas encore les représentants soigneusement classés d’une mythologie plus vaste. Elles existent, elles sont là, et il vaut généralement mieux réfléchir avant de les suivre. Les personnages eux-mêmes n’ont pas encore derrière eux plusieurs romans de souvenirs, de blessures et de contradictions. On les rencontre pour ce qu’ils semblent être à cet instant précis. Cette innocence de lecture est importante, car elle donne une valeur particulière à la découverte. Tant que l’on ne connaît pas encore les règles d’un monde, tout peut arriver. Un nom peut cacher n’importe quoi, une forêt peut conduire n’importe où et un personnage aperçu quelques pages plus tôt peut très bien n’être qu’un personnage aperçu quelques pages plus tôt. Ou pas. C’est évidemment là que les ennuis commencent. Puis le monde s’agrandit Avec Les Enfants de l’Obsidienne, les choses deviennent plus vastes. La chanson de geste prend davantage de place, l’Ardenne légendaire commence à se mêler à une Histoire beaucoup plus large, les questions de Magie, de pouvoir, de religion et d’identité s’entrecroisent davantage, tandis que certains personnages jusque-là secondaires prennent progressivement une autre dimension. Dans la préface des Chaînes d’Argent, j’avais résumé cette évolution d’une manière que je trouve encore assez juste : « Si Froidmont avait la texture du conte, si Les Enfants de l’Obsidienne avait tout de l’échiquier où chacun construit sa stratégie, il est clair que dans Les Chaînes d’Argent, le jeu a commencé. » Le mot « échiquier » est important, parce qu’il ne signifie pas seulement que davantage de personnages apparaissent. Il signifie surtout qu’ils commencent à avoir des relations les uns avec les autres, parfois évidentes, parfois beaucoup moins, et que ce qui semblait appartenir à une histoire particulière finit par produire des effets ailleurs. C’est là que l’intrication commence réellement à devenir perceptible. Un détail n’appartient plus forcément au seul roman dans lequel il apparaît. Un personnage peut traverser plusieurs histoires sans y tenir exactement le même rôle. Un événement qui semblait clos peut continuer à produire des conséquences longtemps après. Certains fils sont visibles immédiatement, d’autres ne le deviennent qu’après coup. Et c’est aussi à ce moment-là que la mémoire du lecteur devient une partie du dispositif. L’Élixir et la mémoire du lecteur L’Élixir occupe à ce titre une place assez singulière. Il est officiellement le premier tome du Livre de l’Ordre et du Chaos, cet ensemble qui rassemble mes récits de Fantasy appartenant au même lore que le Cycle de Maugis. Je le présente d’ailleurs dans sa postface comme le point de départ de cet ensemble plus vaste, dont le Cycle constitue la pierre angulaire. Il serait donc parfaitement possible de commencer par lui. Pourtant, pour une première lecture, je continue à préférer le placer après Les Enfants de l’Obsidienne. La raison tient beaucoup moins à une chronologie qu’à la manière dont certaines émotions se construisent. Lire un nom pour la première fois et retrouver ce même nom plus tard ne produit pas la même chose. Découvrir un lieu et y revenir avec une histoire déjà attachée à lui ne produit pas la même chose. Regarder agir un personnage que l’on ne connaît pas encore et regarder agir quelqu’un dont on connaît déjà une partie du passé, là encore, ce n’est pas la même expérience. Je me garderai évidemment de donner des exemples précis. Il serait assez maladroit de réfléchir pendant des pages à l’importance de préserver certaines découvertes avant de les révéler moi-même avec application. Disons simplement que L’Élixir ne se contente pas d’ajouter une histoire au même univers. Il agit aussi sur les autres livres. Et les autres livres agissent sur lui. C’est exactement ce que j’entends par intrication. Le texte ne change pas, mais ce qu’on y lit, si Cette manière de construire un univers explique aussi pourquoi je trouve les relectures particulièrement intéressantes. Nous avons tendance à associer le plaisir d’un récit à ce que nous ignorons encore. La surprise, le mystère, la révélation ont évidemment leur importance, et certaines scènes perdraient beaucoup si l’on en connaissait le secret trop tôt. Mais une fois cette première lecture passée, un autre mécanisme apparaît. Nous savons. Et pourtant nous continuons à lire. Mieux encore, certaines scènes deviennent plus fortes. Une phrase que l’on avait trouvée banale acquiert soudain un autre poids. Une plaisanterie peut devenir tendre. Une réaction que l’on n’avait pas comprise devient limpide. Un personnage dont la présence nous semblait secondaire suffit parfois, à lui seul, à réveiller tout un ensemble de souvenirs. Il arrive même que le lecteur en sache davantage que les personnages. Il les regarde alors avancer vers quelque chose qu’ils ignorent encore, avec cette envie parfaitement inutile de leur souffler quelques conseils à travers la page. Ils ne les écouteraient probablement pas de toute façon. Ce phénomène porte depuis longtemps le nom d’ironie dramatique, mais il prend une dimension particulière dans un ensemble de romans intriqués, parce que l’information peut venir d’un autre livre. Le lecteur ne possède pas nécessairement ce savoir parce que le narrateur le lui a donné quelques pages auparavant. Il le possède parce qu’il a vécu une autre histoire, ailleurs, parfois à une autre époque et auprès d’autres personnages. Le roman qu’il lit devient alors légèrement différent de celui qu’aurait lu quelqu’un qui ne possède pas cette mémoire. Deux ordres, deux expériences C’est la raison pour laquelle je continue à distinguer deux parcours. Pour une première découverte : Froidmont → Les Enfants de l’Obsidienne → L’Élixir → Les Chaînes d’Argent Cet ordre conserve l’entrée par le conte et permet ensuite au monde de s’élargir progressivement. Les Enfants de l’Obsidienne donne au lecteur suffisamment de repères pour que L’Élixir puisse commencer à jouer avec eux, avant que Les Chaînes d’Argent ne rassemble une grande partie des fils déjà posés. Pour une lecture ultérieure : L’Élixir → Froidmont → Les Enfants de l’Obsidienne → Les Chaînes d’Argent Dans ce second parcours, Froidmont n’est déjà plus tout à fait le même livre. Le texte, bien entendu, n’a pas bougé d’un millimètre, mais le lecteur arrive avec d’autres souvenirs. Il reconnaît certaines choses au lieu de les découvrir, se méfie parfois plus tôt, comprend autrement un personnage ou une situation et peut ressentir de la nostalgie là où, la première fois, il éprouvait surtout de la curiosité. Ce sont deux expériences différentes, et je ne crois pas que l’une soit meilleure que l’autre. La première bénéficie de l’inconnu, la seconde profite de l’intrication. Quand la familiarité aide aussi à entrer dans un univers complexe Il existe également un effet plus discret de cette construction. Le Cycle de Maugis devient progressivement plus dense. Les personnages sont plus nombreux, les lieux se multiplient, les intrigues se croisent, tandis que la matière légendaire rencontre de plus en plus directement l’Histoire, la politique et les questions religieuses. Cette évolution est volontaire, puisqu’elle accompagne le passage du conte à l’épopée, mais elle demande naturellement davantage au lecteur. Seulement, tout n’est pas nouveau en même temps. C’est là que l’intrication devient également une aide. Un personnage que l’on connaît déjà n’est plus une information supplémentaire à mémoriser. Un lieu familier sert de repère. Une règle de Magie déjà rencontrée n’a plus besoin d’être découverte. Le lecteur peut consacrer son attention à ce qui est réellement nouveau, parce qu’une partie du monde existe déjà dans sa mémoire. Et lorsque cette mémoire est affective, le phénomène devient encore plus puissant. Il est plus facile de suivre une intrigue complexe lorsqu’on se soucie déjà des personnes qui la traversent. Un nom cesse d’être un élément d’une liste dès qu’il évoque une voix, une manière d’agir, un souvenir ou une inquiétude. C’est aussi pour cela que je préfère parler d’intrication plutôt que de simple « univers partagé ». Un univers partagé peut se contenter d’avoir la même carte, les mêmes dieux ou la même chronologie. Ici, les histoires sont construites pour agir les unes sur les autres. Alors, par où commencer ? Pour le moment, mon conseil reste donc celui que je donnais déjà. Si vous découvrez Le Livre de l’Ordre et du Chaos, commencez par Froidmont. Laissez le monde se construire tranquillement autour de Guilhem, poursuivez avec Les Enfants de l’Obsidienne, puis ouvrez L’Élixir avant d’entrer dans Les Chaînes d’Argent. Vous préserverez ainsi la progression naturelle du Cycle, depuis le conte jusqu’à l’épopée, tout en permettant à certains liens d’apparaître au moment où ils produisent, je l’espère, le plus d’effet. Si vous avez déjà parcouru ces livres, essayez en revanche de reprendre le chemin en commençant par L’Élixir. Vous constaterez peut-être que certains passages ne provoquent plus exactement la même émotion, que quelques personnages vous semblent étrangement plus proches, ou que vous commencez à vous inquiéter à des endroits où vous étiez parfaitement tranquille lors de votre première lecture. C’est normal. Mes romans sont intriqués. Une histoire peut en cacher une autre, mais surtout elle peut continuer à vivre dans celle que vous ouvrirez ensuite. Certaines réponses deviennent de nouvelles questions, certains souvenirs changent la couleur du présent et une scène déjà connue peut attendre plusieurs centaines de pages avant de révéler tout ce qu’elle contenait. Au fond, c’est probablement ainsi que j’aime construire cet univers : non pas comme une route que l’on suivrait d’un point à un autre, mais comme cette vieille forêt ardennaise où les chemins se croisent, disparaissent derrière les arbres et finissent parfois par vous ramener à un endroit où vous êtes certain d’être déjà passé. Sauf que, cette fois, vous ne le regarderez plus de la même manière. Une émission sur le thème :

  • Le Cycle de Maugis passe aussi au numérique

    Il fallait bien que cela arrive. Après avoir passé beaucoup de temps à faire voyager Maugis, Bayard, Oriande et les autres à travers l’Ardenne, les Limbes et quelques endroits franchement moins recommandables, il était peut-être temps de leur permettre de voyager également… dans une liseuse. Les principaux titres du Livre de l’Ordre et du Chaos sont désormais disponibles en version numérique sur Amazon Kindle. Froidmont, Les Enfants de l’Obsidienne, Les Chaînes d’Argent ainsi que L’Élixir disposent maintenant de versions e-book spécialement adaptées à la lecture numérique. Je dis bien « adaptées » et pas simplement « transformées en fichier Kindle ». Les ouvrages du Cycle de Maugis sont très illustrés, et leur mise en page papier n’a évidemment pas été pensée à l’origine pour un écran de six pouces. Il a donc fallu reprendre les fichiers, alléger les illustrations sans sacrifier leur qualité, reconstruire les sommaires, adapter les notes et permettre au texte de se réorganiser correctement selon la taille de l’écran. Sur une liseuse, chacun peut ainsi choisir sa taille de caractères et ses paramètres de lecture. Sur une tablette ou un téléphone, les illustrations conservent en outre leurs couleurs. Bref, un peu d’alchimie numérique. Hadelin aurait probablement approuvé. Les Chaînes d’Argent rejoint à son tour Kindle Le dernier arrivé est donc Les Chaînes d’Argent, troisième tome du Cycle de Maugis. Lire Les Chaînes d’Argent sur Amazon Kindle Si Froidmont avait encore quelque chose du conte, et si Les Enfants de l’Obsidienne installait progressivement les pièces sur l’échiquier, Les Chaînes d’Argent marque le moment où tout commence véritablement à bouger. Maugis poursuit sa quête de Bayard. Les personnages jusque-là dispersés suivent leurs propres trajectoires, se rencontrent, s’opposent ou se rapprochent. Oriande, Aveline, Esclarmonde, Élise, Alix, Bovo, Macidas, Anthénor, Moloch, Karolus et bien d’autres cessent peu à peu d’occuper une place périphérique pour devenir les acteurs d’une histoire beaucoup plus vaste. L’Ardenne n’est plus la seule frontière du récit. Les Limbes apparaissent, Montgibel et Bocan entrent dans le jeu, les enjeux deviennent plus importants et l’univers prend définitivement la dimension d’une épopée. C’est désormais ainsi que je présente ce troisième tome : les forces jusque-là dispersées entrent enfin en mouvement. Et certains lecteurs semblent avoir parfaitement perçu cette évolution. Epona de Givremer écrivait ainsi sur Booknode que « l’auteur orchestre une véritable polyphonie de voix », avant d’évoquer ces destins qui se croisent et se mêlent jusqu’à une fin explosive. Le jeu a commencé. Revenir au commencement avec Froidmont Pour ceux qui découvrent l’univers, le meilleur endroit pour rencontrer Guilhem d’Aygremont reste évidemment Froidmont, premier tome du Cycle de Maugis. Lire Froidmont sur Amazon Kindle Tout commence presque comme un conte : un enfant auquel on interdit une forêt, un mystérieux Oiseau qui semble l’appeler, quelques adultes qui savent manifestement davantage de choses qu’ils ne veulent bien lui en dire. Et puis Guilhem franchit la lisière. Derrière la simplicité apparente du récit commencent alors à apparaître les Nutons, les Gobelins, Oriande, Bayard, Sorgalant et cette Ardenne légendaire dont les chemins ne conduisent pas toujours là où ils devraient. C’est le premier pas d’un enfant dans quelque chose qui le dépasse encore complètement. Ce premier tome conserve volontairement la texture du conte. Avec le recul des volumes suivants, on comprend cependant que beaucoup de choses y étaient déjà présentes... Certaines attendaient simplement leur heure. Puis l’échiquier s’agrandit Avec Les Enfants de l’Obsidienne, deuxième tome du Cycle, le monde change brutalement d’échelle. Lire Les Enfants de l’Obsidienne sur Amazon Kindle Maugis, Oriande, Alix, Bovo, Aveline et Élise sont toujours là, mais de nouveaux personnages commencent à déplacer leurs propres pièces. Esclarmonde entre dans l’histoire. Karolus Magnus, Léon III, Winigise de Spolète, Macidas et Anthénor apparaissent. Les frontières de l’Ardenne ne suffisent déjà plus à contenir le récit. À partir de là, il ne s’agit plus seulement de suivre les aventures d’un personnage principal. Chacun poursuit désormais ses propres intérêts, possède sa propre histoire et parfois sa propre conception de ce que devrait devenir le monde. C’est là que le conte commence réellement à devenir épopée. Et c’est précisément cet échiquier que Les Chaînes d’Argent met aujourd’hui en mouvement. Une autre porte d’entrée : L’Élixir Mais le numérique permet aussi de rappeler quelque chose qui peut sembler un peu obscur lorsqu’on découvre mes livres : le Cycle de Maugis appartient lui-même à un ensemble plus vaste, le Livre de l’Ordre et du Chaos. L’Élixir en constitue le premier tome. Lire L’Élixir sur Amazon Kindle Il peut parfaitement être abordé indépendamment du Cycle. On y retrouve le même univers, la même époque carolingienne revisitée, le même rapport entre Histoire et légendes, mais avec une autre histoire et surtout un autre personnage central : Hadelin, herboriste et alchimiste convaincu qu’il est toujours possible de comprendre le monde à condition de l’observer suffisamment longtemps. C’est évidemment sans compter sur l’Ardenne. L’Élixir offre ainsi une deuxième porte d’entrée dans le même univers. Les lecteurs du Cycle y reconnaîtront des lieux, certains personnages et quelques noms qui ne se trouvent probablement pas là par hasard. Les nouveaux lecteurs peuvent, eux, commencer par Hadelin sans connaître Maugis. Dans cet univers, les chemins aiment se croiser. Parfois plusieurs livres après leur point de départ. Je n’ai jamais prétendu être charitable envers les lecteurs qui aiment les chronologies simples. Désormais, les quatre e-books sont dans KDP Select Les quatre titres numériques sont également inscrits à KDP Select. Concrètement, ils sont donc intégrés à l’Abonnement Kindle, appelé Kindle Unlimited hors de France. Un lecteur abonné peut les emprunter et les lire dans le cadre de son abonnement, tandis qu’ils restent parallèlement disponibles à l’achat classique sur Kindle. Amazon rémunère alors les ouvrages inscrits notamment en fonction des pages normalisées KENP effectivement lues pour la première fois par les abonnés. KDP Select fonctionne par périodes de 90 jours et implique pendant celles-ci l’exclusivité de l’édition numérique dans la boutique Kindle. Cela ne change évidemment rien aux éditions papier, qui continuent leur petite vie hors de tout cela. Pour moi, l’intérêt principal est cependant beaucoup plus simple : Quelqu’un qui découvre Froidmont peut désormais passer immédiatement aux Enfants de l’Obsidienne, puis aux Chaînes d’Argent. Quelqu’un qui préfère commencer par L’Élixir peut entrer dans le même univers par une autre porte. Plus besoin d’attendre un colis ni de chercher le tome suivant. Et puisque les ouvrages sont illustrés, les lecteurs sur tablette ou téléphone conservent également les images en couleur. Plusieurs chemins, un même univers Aujourd’hui, on peut donc entrer dans le Livre de l’Ordre et du Chaos de plusieurs manières. On peut commencer avec Froidmont, aux origines du parcours de Guilhem et de sa rencontre avec ce qui le dépasse. On peut suivre ensuite l’élargissement considérable du monde dans Les Enfants de l’Obsidienne, puis entrer avec Les Chaînes d’Argent dans une histoire où les forces accumulées depuis les premières pages commencent enfin à se rencontrer. Ou bien choisir L’Élixir, faire connaissance avec Hadelin et découvrir un autre morceau du même échiquier. Ce sont pour le moment quatre romans, quatre portes et plusieurs centaines de personnages, lieux, légendes, histoires et ramifications. Mais un seul univers. Et, dans tous les cas, nous sommes toujours dans ce temps étrange où Karolus Magnus n’est pas encore Empereur, où l’Histoire laisse encore suffisamment de zones grises pour que les légendes puissent s’y glisser… … et où la Magie n’a pas encore disparu.

  • Les femmes dans Le Cycle de Maugis : celles qui ouvrent les portes de la légende

    Pouvoir, savoir, désir et liberté dans une épopée née de la chanson de geste Il existe probablement une assez bonne manière de rater un personnage féminin : commencer par décider qu’il faut écrire une « femme forte ». La formule part généralement d’une bonne intention. Elle finit pourtant assez vite par produire une sorte d’archétype inverse : après des siècles de demoiselles attendant qu’un chevalier veuille bien venir les chercher, voici la guerrière invincible, plus intelligente que tout le monde, n’ayant besoin de personne et surtout priée de ne jamais montrer la moindre faiblesse sous peine de trahir la cause. Nous n’avons pas nécessairement beaucoup gagné au change. Une femme parfaite est à peu près aussi peu intéressante qu’un homme parfait et, surtout, il devient difficile de bâtir plusieurs milliers de pages avec des personnages qui prennent systématiquement la bonne décision. Lorsque je regarde aujourd’hui les trois premiers tomes du Cycle de Maugis, je constate quelque chose que je n’avais pas nécessairement programmé ainsi à l’origine. Les femmes y sont nombreuses, certes, mais ce n’est pas cela qui m’intéresse le plus. Elles occupent surtout à peu près toutes les fonctions imaginables du récit. Elles enseignent, commandent, combattent, aiment, enquêtent, gouvernent, se trompent, protègent, manipulent, souffrent, savent, ignorent, désirent, mentent parfois, comprennent parfois trop tard et, pour certaines, possèdent un caractère qui devrait normalement nécessiter un permis de port d’arme. Autrement dit, elles ne sont pas « la femme » dans le récit. Elles sont des personnages. Et c’est beaucoup plus intéressant. Quelques éléments des trois premiers tomes sont nécessairement évoqués ici. J’ai néanmoins évité d’en révéler les principaux retournements. Une épopée qui vient pourtant d’un monde d’hommes Il y avait au départ un petit problème : le matériau dont est issu Maugis n’est pas exactement réputé pour ses réunions consacrées à la parité. La chanson de geste est un poème épique médiéval, généralement organisé en laisses, qui célèbre les exploits de héros historiques ou légendaires. La matière carolingienne y occupe une place considérable et les récits s’articulent volontiers autour du lignage, de l’honneur, de la fidélité, de la guerre et du rapport entre souverain et vassal. Larousse rappelle d’ailleurs la dimension profondément politique de cette littérature, qui enracine la légende dans les conflits et les structures de la société féodale. Cela ne signifie évidemment pas que les femmes soient absentes de la littérature épique médiévale. Elles peuvent aimer, conseiller, transmettre, intriguer et parfois déterminer une part essentielle du récit. Mais le centre de gravité de la geste demeure largement celui d’une société guerrière masculine. Et puis il y a Oriande. Elle est particulièrement intéressante parce qu’elle permet d’observer le déplacement presque à l’état pur. Dans la tradition de Maugis d’Aigremont, elle est déjà indispensable. L’édition imprimée de 1668 aujourd’hui conservée par la BnF et numérisée par Gallica annonce dans son titre que Maugis agit « à l’ayde d’Oriande la Fee » avant d’enchaîner les épisodes de Bayard, du serpent et de Sorgalant. Oriande n’est donc pas un personnage que j’aurais ajouté tardivement afin de moderniser une vieille histoire : elle était là depuis des siècles. Mais il restait une question beaucoup plus amusante : que devient une fée auxiliaire du héros si l’on cesse justement de la considérer comme une auxiliaire ? Dans Le Cycle de Maugis, elle conserve naturellement son lien avec Maugis, mais elle possède ses propres buts, ses contradictions, son rapport particulier au monde et surtout une morale qui n’est pas nécessairement celle des humains. Elle protège. Elle manipule. Elle aide. Elle décide. Elle peut se montrer extraordinairement tendre et parfaitement insupportable, parfois sans même avoir besoin de changer de chapitre. La fée cesse alors d’être seulement celle qui ouvre la porte au héros. Elle possède aussi la porte. Et la clef. Et connaissant Oriande, il n’est pas certain qu’elle vous dise où elle l’a rangée. Nous sommes en 799, pas en 2026 Il aurait été tentant de régler la question autrement : prendre notre société contemporaine, la déguiser avec quelques tuniques, ajouter deux fibules et annoncer que nous sommes sous Charlemagne. Cela aurait été beaucoup plus simple. Et beaucoup moins intéressant. Le monde carolingien impose ses contraintes. Les femmes vivent à l’intérieur de structures familiales, religieuses, matrimoniales, patrimoniales et politiques qui ne sont évidemment pas celles d’aujourd’hui. Mais cela ne signifie pas davantage qu’elles soient intellectuellement ou socialement invisibles. Éginhard fournit sur ce point un détail assez remarquable. Dans sa Vie de Charlemagne, il affirme que Charles fit instruire ses garçons et ses filles dans les arts libéraux. Puis il précise immédiatement que les garçons apprenaient l’équitation, la guerre et la chasse tandis que les filles étaient également formées au travail de la laine, de la quenouille et du fuseau. Deux réalités apparaissent donc simultanément : une véritable instruction intellectuelle des filles et une répartition sociale des rôles qui demeure celle de son temps. Cette contradiction apparente est précieuse pour un romancier. Elle évite deux caricatures symétriques : celle d’un Moyen Âge peuplé de femmes condamnées au silence derrière une fenêtre et celle d’un VIIIe siècle transformé rétrospectivement en société contemporaine à laquelle on aurait seulement retiré les téléphones portables. C’est dans cet espace que vivent Alix, Aveline, Élise, Esclarmonde, Luitgarde ou Marie de Salm. Elles appartiennent à leur monde. Mais aucune n’est entièrement réductible à la place que ce monde semblait lui réserver. Alix : une mère, certes. Mais pas seulement Froidmont commence presque modestement. Alix a les mains dans le pétrin et aimerait simplement que son fils fasse ses devoirs. Guilhem, lui, a d’autres projets, qui impliquent principalement de désobéir à ses parents et de se rapprocher le plus possible d’une forêt qui lui est formellement interdite. Nous savons généralement comment ce genre d’histoire se termine. Quelques pages plus tard, Alix surprend son fils aux prises avec son cartable vivant. Avant de sortir de la chambre, elle lui lance simplement : « Tu l’as peut-être mal invoqué, ton cartable. Et il se venge. » Puis elle referme la porte. Tout Alix, ou presque, tient déjà dans ce petit passage. Elle est la mère qui ordonne de faire les devoirs, mais elle habite un univers dans lequel l’hypothèse d’un cartable mal invoqué ne mérite même pas une discussion supplémentaire. Le merveilleux n’entre pas dans son foyer : il y vit. Surtout, Alix cumule des fonctions que le récit ne cherche jamais à opposer. Elle est duchesse, épouse de Bovo, mère de Guilhem et enseignante en Arts Magiques. Sa maternité ne diminue pas sa puissance et sa puissance n’efface pas sa maternité. Lorsqu’elle est confrontée au danger qui menace son fils dans Froidmont, cette superposition apparaît avec une violence particulière. Alix maintient une invocation tout en réalisant simultanément un soin et une autre opération magique. Aveline, pourtant peu disposée à l’émerveillement béat, la regarde et finit par lâcher : « C’est monstrueux ce qu’elle peut faire. » Elle découvre ensuite qu’Alix maintient encore son lien avec la Salamandre pendant toute l’opération. Mais ce qui donne réellement son sens à la scène survient quelques instants plus tard. Lorsque le corps invoqué se trouve enfin devant elle, toute cette prodigieuse démonstration de Magie aboutit à quatre mots : « OÙ EST MON FILS ? » Il n’y a pas d’un côté Alix la mère et de l’autre Alix la formidable Conjureuse. Il y a Alix. Dans beaucoup d’histoires héroïques, la mère constitue essentiellement une origine. Elle enfante le héros, lui transmet éventuellement quelque chose, disparaît, meurt (si possible de manière suffisamment tragique pour alimenter quelques centaines de pages de traumatisme ) et laisse l’aventure commencer. Alix n’a manifestement pas reçu le mémo. Elle reste. Et elle agit. Aveline : nul besoin de demander la permission de combattre Aveline Lance pose un autre problème aux catégories faciles. Elle n’est ni une Faé, ni une reine, ni une magicienne toute-puissante. Elle est militaire. Et le récit ne construit pas cette situation comme une anomalie qu’elle devrait continuellement justifier. Aveline est lieutenant parce qu’elle possède les compétences nécessaires pour l’être. Ses hommes lui obéissent. Bovo lui confie des responsabilités. Sa présence dans la garde d’Aygremont est un fait avant de devenir éventuellement un sujet. Cela change beaucoup de choses. Dans Froidmont, lorsqu’une troupe de Gobelins entraîne un enfant vers la forêt, elle réussit à en atteindre plusieurs à très grande distance tout en refusant de prendre le risque de toucher leur captif. Bovo explique qu’elle est parvenue à en avoir quatre malgré cette contrainte. Sa compétence ne se mesure donc pas uniquement au nombre d’ennemis qu’elle peut abattre. Elle se mesure également au moment où elle décide de ne pas tirer. C’est une différence importante. Aveline n’est pas construite autour de l’ivresse de la violence, mais autour de sa maîtrise. Cela ne veut pas dire qu’elle manque totalement d’enthousiasme lorsqu’une occasion raisonnable de risquer sa vie se présente. Lorsqu’on lui apprend que Guilhem pourrait se trouver prisonnier au milieu d’une cité abritant approximativement deux mille Gobelins, elle pose immédiatement cette question admirablement mesurée : « On y va quand ? » Un peu plus tard, lorsque Alix décide qu’elle l’accompagnera, laissant Bovo en arrière, Aveline ne peut retenir un très professionnel : « Ouiii ! » Voilà pourquoi la formule « femme forte » me paraît insuffisante. Aveline est forte, assurément. Mais elle est également enthousiaste, ironique, impulsive, affective, disciplinée, extraordinairement compétente et parfois beaucoup trop heureuse lorsqu’on lui annonce qu’une mission ressemble à un suicide collectif. Elle n’est pas forte parce qu’elle ressemble à un homme. Elle est Aveline. Ça devrait suffire. Élise : on peut exister sans épée Élise m’intéresse presque pour la raison inverse. Elle constitue une assez bonne réponse à cette autre habitude de la fantasy qui consiste parfois à croire que donner de l’importance à un personnage féminin nécessite immédiatement de lui mettre une épée dans la main. Chez Élise, la première puissance est intellectuelle. Dans Froidmont, Guilhem tente de la convaincre que l’Oiseau qu’il a aperçu ne peut pas être un simple animal. Il déroule son raisonnement : durée maximale d’une invocation, distance avec le Conjureur, caractéristiques de l’Esprit. Élise connaît les règles, lui répond, comprend parfaitement où il veut en venir et finit, excédée, par conclure que ce n’était probablement qu’« un piaf ». Puis Guilhem lui demande de l’accompagner à Froidmont. Elle refuse. C’est interdit. Élise n’entre donc pas dans l’histoire comme celle qui suit le héros. Elle commence justement par ne pas le suivre. Dans Les Enfants de l’Obsidienne, on la retrouve en train de chercher à comprendre ce qui lui échappe. Elle travaille à partir d’indices, envisage la responsabilité d’Oriande, formule des hypothèses sur l’Oiseau, les critique elle-même, en propose d’autres. Puis la logique rencontre quelque chose de beaucoup moins docile : l’attachement. Elle finit par s’écrouler sur son lit et grogner : « Guilhem, tu m’énerves ! » La phrase prête à sourire. Elle dit pourtant beaucoup du personnage. Élise pense avec ses livres, mais elle ne pense pas indépendamment de ce qu’elle éprouve. Son intelligence n’est pas cette machine froide que certains récits utilisent parfois pour caractériser un personnage « intelligent ». Elle raisonne, doute, s’agace, aime, s’inquiète et peut parfaitement être brillante tout en ayant quinze ans et envie que le garçon qui la préoccupe cesse enfin de lui compliquer la vie. Dans Les Chaînes d’Argent, cette conception de la relation devient encore plus claire. Élise explique qu’elle ne se sent plus à sa place et que « les seuls à qui je tenais m’ont été enlevés ». Lorsque Vivien lui parle de Guilhem, elle ne décrit ni le grand Sorcier ni ses pouvoirs. Elle répond simplement : « Oui, je me sentais bien avec lui. » Puis elle explique ce qu’est, pour elle, une relation évidente : se sentir bien avec quelqu’un, ne pas chercher ses mots, trouver immédiatement la confiance naturelle. Dans un récit où commencent à se promener quelques Démons, Faés, épées légendaires et souverains plutôt envahissants, cette simplicité acquiert presque quelque chose de subversif. La valeur d’un être ne dépend pas nécessairement de sa capacité à renverser une forteresse. Parfois, elle dépend du fait que l’on n’ait pas besoin de chercher ses mots avec lui. Esclarmonde : avoir été victime ne condamne pas à le rester Esclarmonde appartient à un registre beaucoup plus sombre. Elle est nécromancienne, chasseresse et assez dangereuse pour préparer l’invocation d’un Haut Démon avec l’application méticuleuse de quelqu’un qui organiserait un repas de famille particulièrement délicat. Dans Les Enfants de l’Obsidienne, elle contemple l’Ardenne depuis les hauteurs, rêve d’y construire son domaine de chasse, prend très sérieusement en compte la présence d’Arduinna — lorsqu’on souhaite s’installer chez une déesse, quelques précautions ne sont jamais inutiles — et supervise la préparation d’un site d’invocation. Quelques lignes plus tard, elle abat un sanglier d’un carreau ayant ricoché sur une pierre avant de rappeler magiquement le projectile jusque dans sa main. La délicatesse même. Mais réduire Esclarmonde à sa dangerosité reviendrait à manquer l’essentiel. Son histoire est aussi une histoire de dépossession. Une part de son existence, jusque dans son désir, lui a été imposée par des forces qui la dépassent. À travers elle apparaît alors l’une des questions récurrentes du Cycle de Maugis : que reste-t-il du libre arbitre lorsque quelqu’un — ou quelque chose — intervient jusque dans ce que nous sommes persuadés de vouloir ? Esclarmonde refuse pourtant de rester uniquement définie par ce qu’elle a subi. Et c’est là que le personnage devient autrement plus intéressant qu’une « femme fatale » de fantasy. Elle peut être victime et dangereuse. Elle peut avoir souffert et faire souffrir. Elle peut chercher sa liberté sans devenir immédiatement irréprochable. C’est même une caractéristique importante de plusieurs femmes du Cycle : aucune souffrance ne leur délivre automatiquement un brevet de sainteté. Heureusement. La littérature deviendrait vite pénible. Luitgarde : être au cœur du pouvoir ne signifie pas être libre À l’autre extrémité apparente de l’échelle sociale se trouve Luitgarde. Elle est l’épouse de Karolus Magnus. Ce seul statut aurait pu suffire à en faire une silhouette prestigieuse derrière le souverain : une reine, une alliance, éventuellement un ventre dynastique et quelques apparitions dans les cérémonies. Mais une reine ne cesse pas d’être une personne parce qu’elle est assise près d’un trône. Le personnage fonctionne précisément grâce à cette contradiction. Luitgarde habite le centre du pouvoir carolingien. Elle appartient à ce monde politique, religieux et dynastique qui gagne progressivement en puissance. Mais appartenir à un système ne signifie pas que ce système possède tout de vous. Même les quelques indications données par Les Enfants de l’Obsidienne refusent déjà l’immobilité décorative : Karolus explique qu’elle compte profiter du voyage pour chasser en Ardenne et parle de cette passion comme d’une caractéristique bien connue de son épouse. Luitgarde permet ainsi de déplacer encore la définition de la puissance. Elle ne consiste pas toujours à commander une armée, invoquer une créature ou abattre un Gobelin à cinquante coudées. Il existe aussi une puissance beaucoup plus discrète : conserver à l’intérieur d’un système une région de soi que ce système n’est jamais tout à fait parvenu à annexer. Marie de Salm : modifier ce que l’on a reçu Marie de Salm offre dans Les Chaînes d’Argent une scène que j’aime particulièrement parce qu’elle pourrait presque passer inaperçue au milieu d’événements autrement plus spectaculaires. Aveline remarque que les armoiries portées par Marie ne correspondent pas exactement à celles dont elle se souvient. Marie caresse son écusson et répond : « Je les ai modifiées. Elles me correspondent mieux ainsi, désormais. » Dans notre monde, modifier un logo peut déjà provoquer plusieurs réunions et une quantité inquiétante de courriels. Dans un univers fondé sur le lignage, les armes disent évidemment beaucoup plus. Elles disent la famille, l’origine, l’héritage, la continuité, parfois les alliances et les prétentions. Marie ne renonce pourtant pas à son nom. Elle fait quelque chose de plus intéressant : elle décide que l’héritage reçu ne suffit plus entièrement à dire ce qu’elle est devenue. Elle conserve la lignée. Elle modifie le signe. Ce petit geste héraldique rejoint finalement une grande partie de ce que racontent les personnages féminins du Cycle. Toutes ou presque reçoivent quelque chose qu’elles n’ont pas choisi : un rang, une famille, un savoir, une fonction, un pouvoir, une responsabilité, parfois une blessure. La véritable question commence ensuite : qu’en feront-elles ? L’identité ne se réduit alors ni à une origine ni à une assignation. Elle se travaille. Toujours cette étrange histoire de portes En relisant les trois premiers tomes, un motif finit par apparaître avec une régularité suffisamment insistante pour qu’il soit difficile de l’ignorer. Les femmes sont souvent liées aux seuils. Pas nécessairement aux portes au sens matériel — encore que, dans cet univers, il vaut sans doute mieux se méfier également des portes au sens matériel. Alix se tient entre la maison et la Magie, entre la transmission maternelle et l’enseignement. Oriande occupe la frontière entre le monde humain et celui des Faés. Esclarmonde fréquente celle, assez peu touristique, qui sépare les vivants, les morts et plusieurs catégories d’êtres qu’il vaut mieux ne pas déranger. Luitgarde vit au seuil du pouvoir, assez près pour en comprendre les mécanismes sans se confondre complètement avec lui. Élise évolue entre le savoir appris et la connaissance qu’il faut construire soi-même. Marie se situe entre l’identité héritée et celle qu’elle décide d’assumer. Aveline occupe continuellement la limite séparant la violence nécessaire de celle qui ne le serait plus. Il serait dangereux de transformer cela en système absolu. La littérature commence généralement à sentir le laboratoire lorsque chaque personnage accepte trop gentiment de rentrer dans la case prévue pour lui. Mais le motif existe. Dans l’épopée traditionnelle, le héros franchit le seuil. Dans Le Cycle de Maugis, il arrive assez souvent qu’une femme sache déjà ce qui se trouve de l’autre côté. Voire qu’elle décide si quelqu’un pourra passer. Ni matriarcat fantasmé, ni catalogue de « femmes fortes » On pourrait être tenté de transformer tout cela en manifeste. Je préférerais éviter. Je n’ai pas essayé de construire rétrospectivement un matriarcat ardennais sous Charlemagne, pas plus que de distribuer les fonctions narratives à l’aide d’un tableau statistique. Le monde du Cycle de Maugis demeure traversé par des structures profondément masculines : lignages, guerre, armées, royauté, transmission féodale, ambitions impériales. Maugis reste le personnage dont le Cycle porte le nom. Mais rien n’oblige tout ce qui l’entoure à être organisé uniquement en fonction de lui. C’est probablement là que réside la différence la plus importante entre un personnage féminin écrit pour démontrer quelque chose et un personnage féminin auquel on permet simplement d’exister. Alix n’a pas besoin de démontrer que les mères peuvent détenir du pouvoir. Aveline n’a pas besoin de démontrer que les femmes savent combattre. Élise n’a pas besoin de prouver qu’elles peuvent être intelligentes. Esclarmonde n’a surtout pas besoin d’être moralement exemplaire pour être fascinante. Luitgarde n’a pas besoin de gouverner le royaume pour posséder une vie qui lui appartient. Marie n’a même pas besoin de conserver exactement le blason dont elle a hérité. Et Oriande n’a besoin de l’autorisation de personne. Ce dernier point, je le reconnais, pose régulièrement quelques problèmes. Cette diversité importe davantage que la puissance brute. L’article critique initial consacré aux personnages féminins arrivait déjà à cette conclusion : les femmes du Cycle peuvent être « faibles, blessées, drôles, savantes, terribles, aimantes, injustes, lucides, perdues, souveraines, manipulatrices, protectrices ou condamnées ». Leur intérêt vient justement de ce refus de l’uniformité. Finalement, le meilleur moyen d’écrire des personnages féminins n’était peut-être pas de commencer par écrire des femmes. Il suffisait d’écrire des personnages. Nota bene Cette place accordée aux personnages féminins ne s’arrête pas aux textes évoqués ici. Dans les récits à venir — dont certains sont déjà écrits — les femmes continueront d’occuper une position centrale dans l’univers du Cycle de Maugis et, plus largement, du Livre de l’Ordre et du Chaos. Pas nécessairement parce qu’elles seront toujours héroïques, puissantes ou exemplaires. Ce serait précisément retomber dans le travers dont je parlais au début. Elles continueront d’être centrales parce qu’elles seront des personnages à part entière : moteurs du récit, détentrices de savoirs, forces de contradiction, de transmission, de désir ou de transformation. Certaines portes de la légende n’ont pas encore été ouvertes. Les femmes ne sont pas autour de la légende Le matériau de départ semblait pourtant annoncer autre chose. Un sorcier. Un cheval merveilleux. Des épées. Des lignages. Charlemagne. Des guerres. Une vieille chanson de geste. Tout cela est toujours là. Et fort heureusement : j’aime beaucoup les épées. Mais en réécrivant cette matière ancienne par l’Ardenne, la Magie, l’Histoire et surtout des personnages auxquels il fallait bien finir par laisser vivre leur propre vie, quelque chose s’est déplacé. Les femmes ne se sont pas installées autour de la légende. Elles en sont devenues certaines des portes. Et parfois, derrière la porte, il y a toute une forêt. Une vidéo sur le thème :

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