Dans quel ordre lire Le Livre de l’Ordre et du Chaos ?
Dernière mise à jour : 30 sept.
Il y a environ un an, j’avais publié un petit visuel proposant deux ordres de lecture du Livre de l’Ordre et du Chaos. Pour une première découverte, je conseillais Froidmont, puis Les Enfants de l’Obsidienne, L’Élixir et enfin Les Chaînes d’Argent. Pour une deuxième lecture, je proposais de commencer par L’Élixir, avant de revenir vers le Cycle de Maugis.
À l’époque, cette distinction me semblait surtout pratique. Avec le recul, je crois qu’elle disait quelque chose de beaucoup plus profond sur la manière dont j’écris ces romans.
Mes histoires ne sont pas simplement reliées entre elles parce qu’elles se déroulent dans le même univers. Elles sont intriquées.
J’emprunte évidemment le mot aux physiciens avec toutes les précautions nécessaires, je n’ai aucune envie de provoquer une émeute dans un laboratoire de mécanique quantique, mais il décrit assez bien ce qui se passe d’un livre à l’autre. Une information découverte dans l’un peut modifier la perception d’une scène lue plusieurs centaines de pages auparavant dans un autre. Un personnage peut être familier avant même que l’on comprenne pourquoi il compte. Un lieu rencontré sous un certain angle peut sembler entièrement différent lorsqu’on y revient avec une autre histoire en tête. Et parfois, ce n’est pas le texte qui change, mais simplement la mémoire que le lecteur apporte avec lui lorsqu’il le retrouve.
C’est précisément pour cette raison que l’ordre de lecture devient plus intéressant qu’une simple succession de numéros.

Tout commence malgré tout par un conte
Pour une première découverte du Cycle de Maugis, Froidmont reste à mes yeux le meilleur point de départ, et ce n’est pas seulement parce qu’un joli « Tome I » figure sur sa couverture.
Le livre est réellement à l’origine de tout ce qui a suivi. J’explique dans sa préface qu’il fut « l’élément déclencheur de la genèse du Cycle de Maugis », avant de conclure par cette phrase qui, avec le recul, résume assez bien la naissance de tout cet univers :
« Ainsi commence une grande Aventure : par un petit garçon et un oiseau bavard. »

Cette origine a laissé une trace dans le roman. Froidmont conserve la texture du conte, une certaine naïveté assumée et surtout cette sensation particulière d’entrer dans un monde dont on ignore encore complètement les dimensions.
La forêt suffit presque à remplir l’horizon. Les créatures qui la peuplent ne sont pas encore les représentants soigneusement classés d’une mythologie plus vaste. Elles existent, elles sont là, et il vaut généralement mieux réfléchir avant de les suivre. Les personnages eux-mêmes n’ont pas encore derrière eux plusieurs romans de souvenirs, de blessures et de contradictions. On les rencontre pour ce qu’ils semblent être à cet instant précis.
Cette innocence de lecture est importante, car elle donne une valeur particulière à la découverte. Tant que l’on ne connaît pas encore les règles d’un monde, tout peut arriver. Un nom peut cacher n’importe quoi, une forêt peut conduire n’importe où et un personnage aperçu quelques pages plus tôt peut très bien n’être qu’un personnage aperçu quelques pages plus tôt.
Ou pas.
C’est évidemment là que les ennuis commencent.
Puis le monde s’agrandit
Avec Les Enfants de l’Obsidienne, les choses deviennent plus vastes. La chanson de geste prend davantage de place, l’Ardenne légendaire commence à se mêler à une Histoire beaucoup plus large, les questions de Magie, de pouvoir, de religion et d’identité s’entrecroisent davantage, tandis que certains personnages jusque-là secondaires prennent progressivement une autre dimension.
Dans la préface des Chaînes d’Argent, j’avais résumé cette évolution d’une manière que je trouve encore assez juste :
« Si Froidmont avait la texture du conte, si Les Enfants de l’Obsidienne avait tout de l’échiquier où chacun construit sa stratégie, il est clair que dans Les Chaînes d’Argent, le jeu a commencé. »
Le mot « échiquier » est important, parce qu’il ne signifie pas seulement que davantage de personnages apparaissent. Il signifie surtout qu’ils commencent à avoir des relations les uns avec les autres, parfois évidentes, parfois beaucoup moins, et que ce qui semblait appartenir à une histoire particulière finit par produire des effets ailleurs.
C’est là que l’intrication commence réellement à devenir perceptible.
Un détail n’appartient plus forcément au seul roman dans lequel il apparaît. Un personnage peut traverser plusieurs histoires sans y tenir exactement le même rôle. Un événement qui semblait clos peut continuer à produire des conséquences longtemps après. Certains fils sont visibles immédiatement, d’autres ne le deviennent qu’après coup.
Et c’est aussi à ce moment-là que la mémoire du lecteur devient une partie du dispositif.
L’Élixir et la mémoire du lecteur
L’Élixir occupe à ce titre une place assez singulière. Il est officiellement le premier tome du Livre de l’Ordre et du Chaos, cet ensemble qui rassemble mes récits de Fantasy appartenant au même lore que le Cycle de Maugis. Je le présente d’ailleurs dans sa postface comme le point de départ de cet ensemble plus vaste, dont le Cycle constitue la pierre angulaire.
Il serait donc parfaitement possible de commencer par lui.
Pourtant, pour une première lecture, je continue à préférer le placer après Les Enfants de l’Obsidienne.
La raison tient beaucoup moins à une chronologie qu’à la manière dont certaines émotions se construisent.

Lire un nom pour la première fois et retrouver ce même nom plus tard ne produit pas la même chose. Découvrir un lieu et y revenir avec une histoire déjà attachée à lui ne produit pas la même chose. Regarder agir un personnage que l’on ne connaît pas encore et regarder agir quelqu’un dont on connaît déjà une partie du passé, là encore, ce n’est pas la même expérience.
Je me garderai évidemment de donner des exemples précis. Il serait assez maladroit de réfléchir pendant des pages à l’importance de préserver certaines découvertes avant de les révéler moi-même avec application.
Disons simplement que L’Élixir ne se contente pas d’ajouter une histoire au même univers. Il agit aussi sur les autres livres.
Et les autres livres agissent sur lui.
C’est exactement ce que j’entends par intrication.
Le texte ne change pas, mais ce qu’on y lit, si
Cette manière de construire un univers explique aussi pourquoi je trouve les relectures particulièrement intéressantes.
Nous avons tendance à associer le plaisir d’un récit à ce que nous ignorons encore. La surprise, le mystère, la révélation ont évidemment leur importance, et certaines scènes perdraient beaucoup si l’on en connaissait le secret trop tôt. Mais une fois cette première lecture passée, un autre mécanisme apparaît.
Nous savons.
Et pourtant nous continuons à lire. Mieux encore, certaines scènes deviennent plus fortes. Une phrase que l’on avait trouvée banale acquiert soudain un autre poids. Une plaisanterie peut devenir tendre. Une réaction que l’on n’avait pas comprise devient limpide. Un personnage dont la présence nous semblait secondaire suffit parfois, à lui seul, à réveiller tout un ensemble de souvenirs.
Il arrive même que le lecteur en sache davantage que les personnages. Il les regarde alors avancer vers quelque chose qu’ils ignorent encore, avec cette envie parfaitement inutile de leur souffler quelques conseils à travers la page.
Ils ne les écouteraient probablement pas de toute façon.

Ce phénomène porte depuis longtemps le nom d’ironie dramatique, mais il prend une dimension particulière dans un ensemble de romans intriqués, parce que l’information peut venir d’un autre livre. Le lecteur ne possède pas nécessairement ce savoir parce que le narrateur le lui a donné quelques pages auparavant. Il le possède parce qu’il a vécu une autre histoire, ailleurs, parfois à une autre époque et auprès d’autres personnages.
Le roman qu’il lit devient alors légèrement différent de celui qu’aurait lu quelqu’un qui ne possède pas cette mémoire.
Deux ordres, deux expériences
C’est la raison pour laquelle je continue à distinguer deux parcours.
Pour une première découverte :
Froidmont → Les Enfants de l’Obsidienne → L’Élixir → Les Chaînes d’Argent
Cet ordre conserve l’entrée par le conte et permet ensuite au monde de s’élargir progressivement. Les Enfants de l’Obsidienne donne au lecteur suffisamment de repères pour que L’Élixir puisse commencer à jouer avec eux, avant que Les Chaînes d’Argent ne rassemble une grande partie des fils déjà posés.
Pour une lecture ultérieure :
L’Élixir → Froidmont → Les Enfants de l’Obsidienne → Les Chaînes d’Argent
Dans ce second parcours, Froidmont n’est déjà plus tout à fait le même livre. Le texte, bien entendu, n’a pas bougé d’un millimètre, mais le lecteur arrive avec d’autres souvenirs. Il reconnaît certaines choses au lieu de les découvrir, se méfie parfois plus tôt, comprend autrement un personnage ou une situation et peut ressentir de la nostalgie là où, la première fois, il éprouvait surtout de la curiosité.
Ce sont deux expériences différentes, et je ne crois pas que l’une soit meilleure que l’autre.
La première bénéficie de l’inconnu, la seconde profite de l’intrication.
Quand la familiarité aide aussi à entrer dans un univers complexe
Il existe également un effet plus discret de cette construction.
Le Cycle de Maugis devient progressivement plus dense. Les personnages sont plus nombreux, les lieux se multiplient, les intrigues se croisent, tandis que la matière légendaire rencontre de plus en plus directement l’Histoire, la politique et les questions religieuses. Cette évolution est volontaire, puisqu’elle accompagne le passage du conte à l’épopée, mais elle demande naturellement davantage au lecteur.
Seulement, tout n’est pas nouveau en même temps.

C’est là que l’intrication devient également une aide.
Un personnage que l’on connaît déjà n’est plus une information supplémentaire à mémoriser. Un lieu familier sert de repère. Une règle de Magie déjà rencontrée n’a plus besoin d’être découverte. Le lecteur peut consacrer son attention à ce qui est réellement nouveau, parce qu’une partie du monde existe déjà dans sa mémoire.
Et lorsque cette mémoire est affective, le phénomène devient encore plus puissant. Il est plus facile de suivre une intrigue complexe lorsqu’on se soucie déjà des personnes qui la traversent. Un nom cesse d’être un élément d’une liste dès qu’il évoque une voix, une manière d’agir, un souvenir ou une inquiétude.
C’est aussi pour cela que je préfère parler d’intrication plutôt que de simple « univers partagé ». Un univers partagé peut se contenter d’avoir la même carte, les mêmes dieux ou la même chronologie. Ici, les histoires sont construites pour agir les unes sur les autres.
Alors, par où commencer ?
Pour le moment, mon conseil reste donc celui que je donnais déjà.
Si vous découvrez Le Livre de l’Ordre et du Chaos, commencez par Froidmont. Laissez le monde se construire tranquillement autour de Guilhem, poursuivez avec Les Enfants de l’Obsidienne, puis ouvrez L’Élixir avant d’entrer dans Les Chaînes d’Argent.
Vous préserverez ainsi la progression naturelle du Cycle, depuis le conte jusqu’à l’épopée, tout en permettant à certains liens d’apparaître au moment où ils produisent, je l’espère, le plus d’effet.
Si vous avez déjà parcouru ces livres, essayez en revanche de reprendre le chemin en commençant par L’Élixir. Vous constaterez peut-être que certains passages ne provoquent plus exactement la même émotion, que quelques personnages vous semblent étrangement plus proches, ou que vous commencez à vous inquiéter à des endroits où vous étiez parfaitement tranquille lors de votre première lecture.
C’est normal.
Mes romans sont intriqués.
Une histoire peut en cacher une autre, mais surtout elle peut continuer à vivre dans celle que vous ouvrirez ensuite. Certaines réponses deviennent de nouvelles questions, certains souvenirs changent la couleur du présent et une scène déjà connue peut attendre plusieurs centaines de pages avant de révéler tout ce qu’elle contenait.
Au fond, c’est probablement ainsi que j’aime construire cet univers : non pas comme une route que l’on suivrait d’un point à un autre, mais comme cette vieille forêt ardennaise où les chemins se croisent, disparaissent derrière les arbres et finissent parfois par vous ramener à un endroit où vous êtes certain d’être déjà passé.
Sauf que, cette fois, vous ne le regarderez plus de la même manière.

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