Ce sont les lecteurs qui en parlent le mieux : regards croisés sur Le Cycle de Maugis et L’Élixir
Dernière mise à jour : 30 sept.
J’avoue que l’exercice est un peu étrange. Écrire soi-même un article consacré aux avis sur Le Cycle de Maugis et L’Élixir présente un risque assez évident : au bout de quelques paragraphes, on peut vite donner l’impression de contempler avec satisfaction son reflet dans une mare en attendant que quelqu’un passe pour lui dire combien il est beau.
Ce n’était évidemment pas le but.
J’ai donc repris les chroniques, les commentaires laissés sur Babelio, Booknode, Amazon ou Livraddict, les publications Instagram, les services presse, les articles de Neko’Antre, Geek-o-polis, A. C. Vauclaire, MediArdenne et tous ces messages parfois beaucoup plus courts reçus au fil des mois. Certains avis ont d’ailleurs voyagé d’une plateforme à l’autre, ce qui évite de prendre trois fois le même lecteur pour une foule enthousiaste. En les relisant ensemble, je me suis aperçu qu’ils racontaient finalement autre chose qu’une simple succession d’appréciations. Ils racontaient presque l’histoire de la lecture du Cycle de Maugis.
Et cette histoire commence exactement comme le Cycle lui-même : avec un petit garçon et un oiseau bavard.
Au début, il y avait Froidmont
Froidmont n’était pas destiné à devenir le premier étage d’un édifice de plusieurs milliers de pages. Le texte était né pour un concours d’écriture, après une longue interruption, puis quelque chose s’était passé en chemin. J’avais fini par écrire dans sa préface : « Ainsi commence une grande Aventure : par un petit garçon et un oiseau bavard. »
Les premiers lecteurs sont entrés par là.
VirginieEA y a retrouvé la forme du conte, les légendes de l’Ardenne, une nature très présente et des personnages qui n’ont pas la politesse d’être parfaitement bons ou parfaitement mauvais. Elle a parlé d’une plume « sarcastique, poétique, tranchante » et, surtout, d’un « conte qui porte une âme ». Aurore, elle, a insisté sur la fluidité et l’immersion, sur ces pages qui défilent plus vite que prévu, sur les illustrations aussi, avant de revenir à Guilhem, auquel elle s’était déjà attachée, et aux questions laissées ouvertes autour de Vivien, d’Aveline ou de ce qui attendait l’enfant.
Venustarya raconte quelque chose d’assez proche. Le livre lui paraît d’abord singulier dans sa construction, presque comme une succession de scènes, puis le lien se fait et elle se retrouve happée. Eleno retient davantage le folklore ardennais, Bayard, Oriande, les créatures de la forêt et ce caractère de conte que l’on pourrait même partager à voix haute avec de jeunes lecteurs. D’autres ont surtout relevé sa brièveté. Chisalockhart, par exemple, a eu du mal avec ce premier volume très court avant de préférer nettement la suite, plus ample et plus sombre. Ce genre de remarque m’intéresse précisément parce qu’elle montre que Froidmont n’est pas reçu comme un roman traditionnel. Beaucoup de lecteurs le voient pour ce qu’il est devenu presque malgré lui : un seuil. ( Booknode )
Sur Babelio, la lecture d’ugckaren480 mettait en avant une plume fluide, imagée, capable de passer de l’action à l’humour ou à des moments plus contemplatifs, avec cette envie de poursuivre qui revient souvent dans les premiers retours. Sur Instagram et Amazon, on retrouve les mêmes éléments sous des formes plus spontanées : la mythologie ardennaise, le terroir, la chanson de geste, le caractère franc du récit et cette impression que le petit conte possède derrière lui un monde beaucoup plus grand que ses quelques dizaines de pages.
Geek-o-polis a particulièrement bien perçu cette fonction. Sa chronique lit Froidmont comme un texte de fondation dont le format modeste dissimule des conséquences beaucoup plus vastes, en s’attardant sur l’atmosphère, les personnages et les racines mythologiques du Cycle. ( LinkedIn )
MediArdenne le présente de la même façon : Froidmont est « le seuil du Cycle », le livre de l’appel, de l’interdit et de l’enfance, à l’intérieur d’une « fantasy épique née du terreau ardennais ». ( Mediardenne )
Tout cela est très flatteur, bien sûr, mais ce n’est pas ce qui me reste le plus lorsque je relis ces avis. Ce qui me frappe, c’est la rapidité avec laquelle les lecteurs cessent de parler du concept pour parler de Guilhem.
Il suffit parfois de quelques pages pour qu’un enfant fictif devienne quelqu’un dont on veut connaître le sort. Je ne suis pas certain qu’un auteur puisse demander beaucoup plus.
Le conte grandit, et les ennuis avec lui
Avec Les Enfants de l’Obsidienne, la réaction change sensiblement. Le livre avait justement été pensé comme le moment où la matière de la chanson de geste, la mythologie de la forêt d’Ardenne et l’époque carolingienne commenceraient vraiment à s’entremêler. Dans la préface, je me demandais : « Comment ne pas en tirer une épopée ? »
Les lecteurs ont surtout constaté que l’épopée en question avait assez vite cessé d’être inoffensive.
Christi26 résume très bien la rupture : le monde devient beaucoup plus vaste, plus mature et surtout beaucoup plus sombre. Oriande, au passage, commence à susciter des sentiments assez peu charitables. Elle devient ce genre de personnage que certains lecteurs « aiment détester », tandis que d’autres ont dépassé depuis longtemps le stade de l’amour vache et envisageraient volontiers des mesures plus radicales. Je crains qu’Oriande ne s’en remette.
VirginieEA, sur Instagram puis sur les plateformes de lecture, m’a gratifié d’une formule qui restera sans doute longtemps dans les annales : « Un vrai démon qui adore frustrer ses lecteurs et les rendre accros à cette saga. » Elle relevait en même temps que le récit « monte d’un cran », que les temporalités prennent davantage d’importance et que fiction, légendes et mythologies ardennaises commencent réellement à se fondre les unes dans les autres. ( Booknode )
Cette complexité nouvelle n’a pas été ressentie de manière uniforme, et c’est tant mieux. Psychogirl29 racontait s’être momentanément perdue dans certains sauts temporels avant de retrouver ses repères et, avec eux, son addiction à l’histoire. Nanouue a remarqué une écriture plus dense et plus imagée. Tiphaineroux a signalé que les changements de point de vue pouvaient parfois brouiller la lecture entre les différents groupes de personnages. Chisalockhart, qui était restée plus réservée devant Froidmont, a au contraire trouvé dans ce deuxième tome quelque chose qui lui convenait davantage, précisément parce que l’univers s’assombrit et prend de l’ampleur. (Booknode)
Kymeria, chez Neko’Antre, a retrouvé cette même évolution. Pour elle, Les Enfants de l’Obsidienne élargit considérablement l’univers, approfondit les liens entre les personnages et donne enfin à voir les conséquences d’événements dont Froidmont n’avait encore montré que les prémices.
Il y a aussi cette image de la toile d’araignée, apparue dans plusieurs réactions et formulée très clairement par Amélie et Venustarya. Les personnages sont reliés les uns aux autres par tant de fils qu’une partie du plaisir consiste désormais à essayer de deviner lesquels vont finir par se rejoindre. Venustarya, tout en confirmant son aversion assez viscérale pour Oriande, se demandait justement quels fils de cette toile allaient se croiser les premiers. (Booknode)
Voilà sans doute le moment où la lecture change de nature. On n’attend plus simplement de savoir ce qui arrivera à Guilhem. On commence à surveiller Alix, Aveline, Élise, Oriande, Maugis, Esclarmonde, Bayard et les autres, avec des sympathies parfois incompatibles entre elles. Les lecteurs construisent leurs théories, soupçonnent l’un, plaignent l’autre, se trompent parfois magnifiquement et m’en veulent ensuite, ce qui est un comportement que je ne saurais évidemment encourager.
Une nuit sans lune
Le phénomène devient encore plus visible avec Les Chaînes d’Argent. La préface du troisième tome résumait assez simplement le chemin parcouru : Froidmont avait la texture du conte, Les Enfants de l’Obsidienne ressemblait à un échiquier sur lequel chacun préparait sa stratégie, et désormais le jeu avait commencé. Tome III Les chaines d'argent v…
Cette impression de mise en mouvement générale revient presque mot pour mot dans les critiques.
Chez Neko’Antre, Kymeria parle d’une « vraie évolution » du Cycle. Les intrigues se rapprochent enfin les unes des autres, les personnages gagnent en profondeur et l’atmosphère devient progressivement plus sombre. Elle ajoute une réserve intéressante : l’univers exige désormais « un certain investissement », tant les lieux, les personnages, les références et les récits qui se croisent sont nombreux. Son conseil est finalement le meilleur possible : accepter de ne pas tout retenir et laisser la saga se déployer à son rythme. (Neko'Antre)
A. C. Vauclaire retient surtout la finesse psychologique des personnages, leurs qualités comme leurs aspects moins reluisants, et cette manière dont leur imperfection finit par rendre l’épopée vivante. Dans sa lecture, le familier des dialogues peut parfois surprendre au milieu d’un univers ancien, mais le récit l’emporte par son mouvement, sa magie et ses personnages. C’est d’ailleurs une remarque qui apparaît ailleurs sous différentes formes : mes héros ne parlent pas toujours comme s’ils avaient conscience d’être observés par un médiéviste. Il faudra leur en toucher deux mots.
Épona, sur Babelio, a trouvé une image beaucoup plus belle. Après la lumière encore claire des débuts et l’assombrissement progressif du deuxième tome, elle voit dans Les Chaînes d’Argent une « nuit sans lune ». Elle évoque également un « feu d’artifice » d’épreuves et de drames et, surtout, une « véritable polyphonie de voix ». La formule me semble particulièrement juste, parce que c’est précisément ce qui s’est produit sans que je l’aie nécessairement prémédité ainsi au commencement : Guilhem n’est plus seul à porter le récit. Le Cycle est devenu choral.
Jéhan Thiéry retrouve derrière cette polyphonie ce qui constitue l’autre fil continu de l’ensemble : une terre ardennaise chargée de magie, la chanson de geste et l’Histoire qui se frottent l’une à l’autre jusqu’à devenir presque indissociables. Stephan123 parle, lui, d’un monde qui finit par appartenir véritablement à son auteur et d’une « grande fresque de fantasy francophone ». D’autres lecteurs ont insisté sur les zones grises, sur la politique, les religions, la violence, les relations entre personnages ou cette étrange faculté que possède le récit à faire surgir un trait d’humour au milieu d’une situation qui ne devrait théoriquement faire rire personne.
Là encore, ce sont les personnages qui reviennent toujours au premier plan. Amélie s’énerve contre Karolus, compatit avec Élise, soupçonne Sélénia, élabore des théories sur Angelos et continue de ne rien pardonner à Oriande. D’autres choisissent Aveline. Certains s’attachent à Esclarmonde. Guilhem, malgré tout ce qui lui est arrivé et tout ce qu’il est devenu, reste pour beaucoup celui autour duquel l’émotion s’organise.
Cela me plaît énormément, car j’ai toujours pensé que les batailles, les prophéties et les grands mécanismes cosmiques ne valent pas grand-chose si personne ne tremble pour celui qui se trouve au milieu.
L’Ardenne, toujours
À travers ces trois livres, un élément ne varie pratiquement jamais dans les retours : l’Ardenne n’est pas perçue comme un décor interchangeable.
Les lecteurs parlent de ses forêts, de ses légendes, de ses créatures et parfois de cette étrange impression que l’histoire pourrait se trouver quelque part sous leurs pieds. MediArdenne l’a résumé avec une simplicité difficile à améliorer en parlant d’une fantasy « née du terreau ardennais ». (Mediardenne) VirginieEA insiste sur cette transmission de récits locaux qui disparaissent lorsqu’on cesse de les raconter. Jéhan évoque une région tellement imprégnée de magie qu’elle semble naturellement appeler la fantasy. Geek-o-polis a également relevé le rôle essentiel des fondations mythologiques dans Froidmont. (LinkedIn)
C’était exactement le pari des Enfants de l’Obsidienne : mêler Maugis, Bayard, les Faés, les Enchanteors et les légendes forestières à une époque où Karolus Magnus n’est pas encore empereur et où suffisamment de zones d’ombre demeurent dans l’Histoire pour y glisser quelques sorciers sans faire s’effondrer tout l’édifice. Dans Les Chaînes d’Argent, cette volonté devient même explicite : chercher les faits autant que possible, puis utiliser les interstices que l’Histoire nous laisse.
Je suis Ardennais. Je ne vais donc pas faire semblant d’être parfaitement objectif sur ce point. Voir des lecteurs qui ne connaissaient parfois presque rien de ces légendes s’intéresser à Maugis, Bayard, aux Nutons ou à la forêt d’Ardenne me ravit peut-être encore davantage qu’une bonne note.
Après tout, ces histoires étaient là bien avant mes livres. Mon travail consiste seulement à les réveiller un peu.
Et L’Élixir dans tout cela ?
L’Élixir appartient au même monde mais joue une musique différente, ce que les lecteurs ont immédiatement perçu.
Marie-Cécile Cadars, dans sa préface, évoque une véritable « alchimie littéraire », faite d’érudition, d’imagination et d’humour, dans un univers où « l’obscurité et la lumière dansent côte à côte ». Cette coexistence explique sans doute pourquoi le livre peut passer d’un moment inquiétant à une scène presque vaudevillesque sans transition.
A. C. Vauclaire s’en est manifestement accommodée. Elle me qualifie joliment de « poète passeur de légendes », relève les combats, la magie, l’alchimie, les malédictions, les figures ardennaises et les amours parfois impossibles, mais elle insiste surtout sur ce qui l’a fait rire. Le sérieux peut soudain basculer dans quelque chose de beaucoup plus léger, et elle reconnaît que cette légèreté l’a conquise.
Sur Babelio, Stephan123 retrouve lui aussi ce mélange dans les relations entre Hadelin, Émeline et Édorian, tour à tour tendres, coquines, absurdes ou franchement loufoques. Livraddict m’a offert une réaction moins analytique, mais difficile à mal interpréter. Blueev7 commence son avis par : « C’est une ADDICTION !! » Elle explique avoir dû se forcer à ralentir sa lecture, ce qui constitue une (bonne) méthode de torture à laquelle je n’avais pas pensé en écrivant le livre.
Là encore, derrière la magie et le lore, ce sont les relations humaines qui semblent rester. Les personnages s’aiment, se disputent, désirent ce qu’ils ne devraient pas désirer, prennent de mauvaises décisions et trouvent parfois le moyen de faire rire alors que les circonstances ne s’y prêtent absolument pas.
J’ai quelques soupçons sur l’origine de cette dernière particularité.
Ce que les lecteurs emportent avec eux
Après toutes ces lectures, je pourrais évidemment produire des moyennes, additionner les étoiles, aligner les notes de Babelio, Booknode, Amazon ou Livraddict. Cela ferait probablement très sérieux, avec éventuellement un petit graphique pour achever le travail.
Je crois que cela raconterait beaucoup moins de choses.
Je préfère me souvenir d’Aurore qui s’attache à Guilhem, de lecteurs qui veulent étrangler Oriande, d’Amélie qui construit ses théories, de VirginieEA qui accuse l’auteur de cruauté, d’Épona qui traverse une nuit sans lune, de Kymeria qui accepte de se perdre un peu dans le monde avant d’en retrouver les fils, de Blueev7 qui doit ralentir sa lecture, ou de cette expression magnifique d’A. C. Vauclaire : « poète passeur de légendes ».
Ces réactions sont très différentes et ne disent pas que tout est parfait. Certains lecteurs ont trouvé Froidmont trop court. D’autres se sont momentanément perdus dans les temporalités ou les changements de point de vue. La densité du Cycle augmente nettement au fil des volumes et demande parfois que l’on accepte de ne pas comprendre immédiatement chaque lien. Il y a aussi ce langage volontairement familier qui peut surprendre dans un monde carolingien.
Pourtant, même les réserves racontent la même évolution. Le petit conte s’est agrandi. Les personnages se sont multipliés, les fils se sont croisés, l’Histoire, la légende et la fantasy se sont mêlées jusqu’à former un monde que certains lecteurs habitent désormais assez pour s’y disputer avec Oriande.
Au fond, c’est peut-être cela qui m’émeut le plus.
Froidmont commençait avec un enfant qui voulait simplement aller voir ce qui se trouvait dans une forêt interdite. Il a suivi un oiseau.
Les lecteurs aussi.
Et quelques milliers de pages, quelques guerres, beaucoup de magie, plusieurs amours contrariées et un nombre assez préoccupant de catastrophes plus tard, certains sont toujours là, non plus seulement pour savoir comment fonctionne ce monde, mais parce qu’ils veulent savoir ce qui va arriver à ceux qui y vivent.
Quand quelqu’un referme un livre en se demandant avec inquiétude ce que deviendront Guilhem, Aveline, Élise, Alix ou les autres, les personnages ont déjà quitté un peu le papier.
Pour un auteur, je crois que c’est là que la magie commence vraiment.
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