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- Les femmes dans Le Cycle de Maugis : celles qui ouvrent les portes de la légende
Pouvoir, savoir, désir et liberté dans une épopée née de la chanson de geste Il existe probablement une assez bonne manière de rater un personnage féminin : commencer par décider qu’il faut écrire une « femme forte ». La formule part généralement d’une bonne intention. Elle finit pourtant assez vite par produire une sorte d’archétype inverse : après des siècles de demoiselles attendant qu’un chevalier veuille bien venir les chercher, voici la guerrière invincible, plus intelligente que tout le monde, n’ayant besoin de personne et surtout priée de ne jamais montrer la moindre faiblesse sous peine de trahir la cause. Nous n’avons pas nécessairement beaucoup gagné au change. Une femme parfaite est à peu près aussi peu intéressante qu’un homme parfait et, surtout, il devient difficile de bâtir plusieurs milliers de pages avec des personnages qui prennent systématiquement la bonne décision. Lorsque je regarde aujourd’hui les trois premiers tomes du Cycle de Maugis, je constate quelque chose que je n’avais pas nécessairement programmé ainsi à l’origine. Les femmes y sont nombreuses, certes, mais ce n’est pas cela qui m’intéresse le plus. Elles occupent surtout à peu près toutes les fonctions imaginables du récit. Elles enseignent, commandent, combattent, aiment, enquêtent, gouvernent, se trompent, protègent, manipulent, souffrent, savent, ignorent, désirent, mentent parfois, comprennent parfois trop tard et, pour certaines, possèdent un caractère qui devrait normalement nécessiter un permis de port d’arme. Autrement dit, elles ne sont pas « la femme » dans le récit. Elles sont des personnages. Et c’est beaucoup plus intéressant. Quelques éléments des trois premiers tomes sont nécessairement évoqués ici. J’ai néanmoins évité d’en révéler les principaux retournements. Une épopée qui vient pourtant d’un monde d’hommes Il y avait au départ un petit problème : le matériau dont est issu Maugis n’est pas exactement réputé pour ses réunions consacrées à la parité. La chanson de geste est un poème épique médiéval, généralement organisé en laisses, qui célèbre les exploits de héros historiques ou légendaires. La matière carolingienne y occupe une place considérable et les récits s’articulent volontiers autour du lignage, de l’honneur, de la fidélité, de la guerre et du rapport entre souverain et vassal. Larousse rappelle d’ailleurs la dimension profondément politique de cette littérature, qui enracine la légende dans les conflits et les structures de la société féodale. Cela ne signifie évidemment pas que les femmes soient absentes de la littérature épique médiévale. Elles peuvent aimer, conseiller, transmettre, intriguer et parfois déterminer une part essentielle du récit. Mais le centre de gravité de la geste demeure largement celui d’une société guerrière masculine. Et puis il y a Oriande. Elle est particulièrement intéressante parce qu’elle permet d’observer le déplacement presque à l’état pur. Dans la tradition de Maugis d’Aigremont, elle est déjà indispensable. L’édition imprimée de 1668 aujourd’hui conservée par la BnF et numérisée par Gallica annonce dans son titre que Maugis agit « à l’ayde d’Oriande la Fee » avant d’enchaîner les épisodes de Bayard, du serpent et de Sorgalant. Oriande n’est donc pas un personnage que j’aurais ajouté tardivement afin de moderniser une vieille histoire : elle était là depuis des siècles. Mais il restait une question beaucoup plus amusante : que devient une fée auxiliaire du héros si l’on cesse justement de la considérer comme une auxiliaire ? Dans Le Cycle de Maugis, elle conserve naturellement son lien avec Maugis, mais elle possède ses propres buts, ses contradictions, son rapport particulier au monde et surtout une morale qui n’est pas nécessairement celle des humains. Elle protège. Elle manipule. Elle aide. Elle décide. Elle peut se montrer extraordinairement tendre et parfaitement insupportable, parfois sans même avoir besoin de changer de chapitre. La fée cesse alors d’être seulement celle qui ouvre la porte au héros. Elle possède aussi la porte. Et la clef. Et connaissant Oriande, il n’est pas certain qu’elle vous dise où elle l’a rangée. Nous sommes en 799, pas en 2026 Il aurait été tentant de régler la question autrement : prendre notre société contemporaine, la déguiser avec quelques tuniques, ajouter deux fibules et annoncer que nous sommes sous Charlemagne. Cela aurait été beaucoup plus simple. Et beaucoup moins intéressant. Le monde carolingien impose ses contraintes. Les femmes vivent à l’intérieur de structures familiales, religieuses, matrimoniales, patrimoniales et politiques qui ne sont évidemment pas celles d’aujourd’hui. Mais cela ne signifie pas davantage qu’elles soient intellectuellement ou socialement invisibles. Éginhard fournit sur ce point un détail assez remarquable. Dans sa Vie de Charlemagne, il affirme que Charles fit instruire ses garçons et ses filles dans les arts libéraux. Puis il précise immédiatement que les garçons apprenaient l’équitation, la guerre et la chasse tandis que les filles étaient également formées au travail de la laine, de la quenouille et du fuseau. Deux réalités apparaissent donc simultanément : une véritable instruction intellectuelle des filles et une répartition sociale des rôles qui demeure celle de son temps. Cette contradiction apparente est précieuse pour un romancier. Elle évite deux caricatures symétriques : celle d’un Moyen Âge peuplé de femmes condamnées au silence derrière une fenêtre et celle d’un VIIIe siècle transformé rétrospectivement en société contemporaine à laquelle on aurait seulement retiré les téléphones portables. C’est dans cet espace que vivent Alix, Aveline, Élise, Esclarmonde, Luitgarde ou Marie de Salm. Elles appartiennent à leur monde. Mais aucune n’est entièrement réductible à la place que ce monde semblait lui réserver. Alix : une mère, certes. Mais pas seulement Froidmont commence presque modestement. Alix a les mains dans le pétrin et aimerait simplement que son fils fasse ses devoirs. Guilhem, lui, a d’autres projets, qui impliquent principalement de désobéir à ses parents et de se rapprocher le plus possible d’une forêt qui lui est formellement interdite. Nous savons généralement comment ce genre d’histoire se termine. Quelques pages plus tard, Alix surprend son fils aux prises avec son cartable vivant. Avant de sortir de la chambre, elle lui lance simplement : « Tu l’as peut-être mal invoqué, ton cartable. Et il se venge. » Puis elle referme la porte. Tout Alix, ou presque, tient déjà dans ce petit passage. Elle est la mère qui ordonne de faire les devoirs, mais elle habite un univers dans lequel l’hypothèse d’un cartable mal invoqué ne mérite même pas une discussion supplémentaire. Le merveilleux n’entre pas dans son foyer : il y vit. Surtout, Alix cumule des fonctions que le récit ne cherche jamais à opposer. Elle est duchesse, épouse de Bovo, mère de Guilhem et enseignante en Arts Magiques. Sa maternité ne diminue pas sa puissance et sa puissance n’efface pas sa maternité. Lorsqu’elle est confrontée au danger qui menace son fils dans Froidmont, cette superposition apparaît avec une violence particulière. Alix maintient une invocation tout en réalisant simultanément un soin et une autre opération magique. Aveline, pourtant peu disposée à l’émerveillement béat, la regarde et finit par lâcher : « C’est monstrueux ce qu’elle peut faire. » Elle découvre ensuite qu’Alix maintient encore son lien avec la Salamandre pendant toute l’opération. Mais ce qui donne réellement son sens à la scène survient quelques instants plus tard. Lorsque le corps invoqué se trouve enfin devant elle, toute cette prodigieuse démonstration de Magie aboutit à quatre mots : « OÙ EST MON FILS ? » Il n’y a pas d’un côté Alix la mère et de l’autre Alix la formidable Conjureuse. Il y a Alix. Dans beaucoup d’histoires héroïques, la mère constitue essentiellement une origine. Elle enfante le héros, lui transmet éventuellement quelque chose, disparaît, meurt (si possible de manière suffisamment tragique pour alimenter quelques centaines de pages de traumatisme ) et laisse l’aventure commencer. Alix n’a manifestement pas reçu le mémo. Elle reste. Et elle agit. Aveline : nul besoin de demander la permission de combattre Aveline Lance pose un autre problème aux catégories faciles. Elle n’est ni une Faé, ni une reine, ni une magicienne toute-puissante. Elle est militaire. Et le récit ne construit pas cette situation comme une anomalie qu’elle devrait continuellement justifier. Aveline est lieutenant parce qu’elle possède les compétences nécessaires pour l’être. Ses hommes lui obéissent. Bovo lui confie des responsabilités. Sa présence dans la garde d’Aygremont est un fait avant de devenir éventuellement un sujet. Cela change beaucoup de choses. Dans Froidmont, lorsqu’une troupe de Gobelins entraîne un enfant vers la forêt, elle réussit à en atteindre plusieurs à très grande distance tout en refusant de prendre le risque de toucher leur captif. Bovo explique qu’elle est parvenue à en avoir quatre malgré cette contrainte. Sa compétence ne se mesure donc pas uniquement au nombre d’ennemis qu’elle peut abattre. Elle se mesure également au moment où elle décide de ne pas tirer. C’est une différence importante. Aveline n’est pas construite autour de l’ivresse de la violence, mais autour de sa maîtrise. Cela ne veut pas dire qu’elle manque totalement d’enthousiasme lorsqu’une occasion raisonnable de risquer sa vie se présente. Lorsqu’on lui apprend que Guilhem pourrait se trouver prisonnier au milieu d’une cité abritant approximativement deux mille Gobelins, elle pose immédiatement cette question admirablement mesurée : « On y va quand ? » Un peu plus tard, lorsque Alix décide qu’elle l’accompagnera, laissant Bovo en arrière, Aveline ne peut retenir un très professionnel : « Ouiii ! » Voilà pourquoi la formule « femme forte » me paraît insuffisante. Aveline est forte, assurément. Mais elle est également enthousiaste, ironique, impulsive, affective, disciplinée, extraordinairement compétente et parfois beaucoup trop heureuse lorsqu’on lui annonce qu’une mission ressemble à un suicide collectif. Elle n’est pas forte parce qu’elle ressemble à un homme. Elle est Aveline. Ça devrait suffire. Élise : on peut exister sans épée Élise m’intéresse presque pour la raison inverse. Elle constitue une assez bonne réponse à cette autre habitude de la fantasy qui consiste parfois à croire que donner de l’importance à un personnage féminin nécessite immédiatement de lui mettre une épée dans la main. Chez Élise, la première puissance est intellectuelle. Dans Froidmont, Guilhem tente de la convaincre que l’Oiseau qu’il a aperçu ne peut pas être un simple animal. Il déroule son raisonnement : durée maximale d’une invocation, distance avec le Conjureur, caractéristiques de l’Esprit. Élise connaît les règles, lui répond, comprend parfaitement où il veut en venir et finit, excédée, par conclure que ce n’était probablement qu’« un piaf ». Puis Guilhem lui demande de l’accompagner à Froidmont. Elle refuse. C’est interdit. Élise n’entre donc pas dans l’histoire comme celle qui suit le héros. Elle commence justement par ne pas le suivre. Dans Les Enfants de l’Obsidienne, on la retrouve en train de chercher à comprendre ce qui lui échappe. Elle travaille à partir d’indices, envisage la responsabilité d’Oriande, formule des hypothèses sur l’Oiseau, les critique elle-même, en propose d’autres. Puis la logique rencontre quelque chose de beaucoup moins docile : l’attachement. Elle finit par s’écrouler sur son lit et grogner : « Guilhem, tu m’énerves ! » La phrase prête à sourire. Elle dit pourtant beaucoup du personnage. Élise pense avec ses livres, mais elle ne pense pas indépendamment de ce qu’elle éprouve. Son intelligence n’est pas cette machine froide que certains récits utilisent parfois pour caractériser un personnage « intelligent ». Elle raisonne, doute, s’agace, aime, s’inquiète et peut parfaitement être brillante tout en ayant quinze ans et envie que le garçon qui la préoccupe cesse enfin de lui compliquer la vie. Dans Les Chaînes d’Argent, cette conception de la relation devient encore plus claire. Élise explique qu’elle ne se sent plus à sa place et que « les seuls à qui je tenais m’ont été enlevés ». Lorsque Vivien lui parle de Guilhem, elle ne décrit ni le grand Sorcier ni ses pouvoirs. Elle répond simplement : « Oui, je me sentais bien avec lui. » Puis elle explique ce qu’est, pour elle, une relation évidente : se sentir bien avec quelqu’un, ne pas chercher ses mots, trouver immédiatement la confiance naturelle. Dans un récit où commencent à se promener quelques Démons, Faés, épées légendaires et souverains plutôt envahissants, cette simplicité acquiert presque quelque chose de subversif. La valeur d’un être ne dépend pas nécessairement de sa capacité à renverser une forteresse. Parfois, elle dépend du fait que l’on n’ait pas besoin de chercher ses mots avec lui. Esclarmonde : avoir été victime ne condamne pas à le rester Esclarmonde appartient à un registre beaucoup plus sombre. Elle est nécromancienne, chasseresse et assez dangereuse pour préparer l’invocation d’un Haut Démon avec l’application méticuleuse de quelqu’un qui organiserait un repas de famille particulièrement délicat. Dans Les Enfants de l’Obsidienne, elle contemple l’Ardenne depuis les hauteurs, rêve d’y construire son domaine de chasse, prend très sérieusement en compte la présence d’Arduinna — lorsqu’on souhaite s’installer chez une déesse, quelques précautions ne sont jamais inutiles — et supervise la préparation d’un site d’invocation. Quelques lignes plus tard, elle abat un sanglier d’un carreau ayant ricoché sur une pierre avant de rappeler magiquement le projectile jusque dans sa main. La délicatesse même. Mais réduire Esclarmonde à sa dangerosité reviendrait à manquer l’essentiel. Son histoire est aussi une histoire de dépossession. Une part de son existence, jusque dans son désir, lui a été imposée par des forces qui la dépassent. À travers elle apparaît alors l’une des questions récurrentes du Cycle de Maugis : que reste-t-il du libre arbitre lorsque quelqu’un — ou quelque chose — intervient jusque dans ce que nous sommes persuadés de vouloir ? Esclarmonde refuse pourtant de rester uniquement définie par ce qu’elle a subi. Et c’est là que le personnage devient autrement plus intéressant qu’une « femme fatale » de fantasy. Elle peut être victime et dangereuse. Elle peut avoir souffert et faire souffrir. Elle peut chercher sa liberté sans devenir immédiatement irréprochable. C’est même une caractéristique importante de plusieurs femmes du Cycle : aucune souffrance ne leur délivre automatiquement un brevet de sainteté. Heureusement. La littérature deviendrait vite pénible. Luitgarde : être au cœur du pouvoir ne signifie pas être libre À l’autre extrémité apparente de l’échelle sociale se trouve Luitgarde. Elle est l’épouse de Karolus Magnus. Ce seul statut aurait pu suffire à en faire une silhouette prestigieuse derrière le souverain : une reine, une alliance, éventuellement un ventre dynastique et quelques apparitions dans les cérémonies. Mais une reine ne cesse pas d’être une personne parce qu’elle est assise près d’un trône. Le personnage fonctionne précisément grâce à cette contradiction. Luitgarde habite le centre du pouvoir carolingien. Elle appartient à ce monde politique, religieux et dynastique qui gagne progressivement en puissance. Mais appartenir à un système ne signifie pas que ce système possède tout de vous. Même les quelques indications données par Les Enfants de l’Obsidienne refusent déjà l’immobilité décorative : Karolus explique qu’elle compte profiter du voyage pour chasser en Ardenne et parle de cette passion comme d’une caractéristique bien connue de son épouse. Luitgarde permet ainsi de déplacer encore la définition de la puissance. Elle ne consiste pas toujours à commander une armée, invoquer une créature ou abattre un Gobelin à cinquante coudées. Il existe aussi une puissance beaucoup plus discrète : conserver à l’intérieur d’un système une région de soi que ce système n’est jamais tout à fait parvenu à annexer. Marie de Salm : modifier ce que l’on a reçu Marie de Salm offre dans Les Chaînes d’Argent une scène que j’aime particulièrement parce qu’elle pourrait presque passer inaperçue au milieu d’événements autrement plus spectaculaires. Aveline remarque que les armoiries portées par Marie ne correspondent pas exactement à celles dont elle se souvient. Marie caresse son écusson et répond : « Je les ai modifiées. Elles me correspondent mieux ainsi, désormais. » Dans notre monde, modifier un logo peut déjà provoquer plusieurs réunions et une quantité inquiétante de courriels. Dans un univers fondé sur le lignage, les armes disent évidemment beaucoup plus. Elles disent la famille, l’origine, l’héritage, la continuité, parfois les alliances et les prétentions. Marie ne renonce pourtant pas à son nom. Elle fait quelque chose de plus intéressant : elle décide que l’héritage reçu ne suffit plus entièrement à dire ce qu’elle est devenue. Elle conserve la lignée. Elle modifie le signe. Ce petit geste héraldique rejoint finalement une grande partie de ce que racontent les personnages féminins du Cycle. Toutes ou presque reçoivent quelque chose qu’elles n’ont pas choisi : un rang, une famille, un savoir, une fonction, un pouvoir, une responsabilité, parfois une blessure. La véritable question commence ensuite : qu’en feront-elles ? L’identité ne se réduit alors ni à une origine ni à une assignation. Elle se travaille. Toujours cette étrange histoire de portes En relisant les trois premiers tomes, un motif finit par apparaître avec une régularité suffisamment insistante pour qu’il soit difficile de l’ignorer. Les femmes sont souvent liées aux seuils. Pas nécessairement aux portes au sens matériel — encore que, dans cet univers, il vaut sans doute mieux se méfier également des portes au sens matériel. Alix se tient entre la maison et la Magie, entre la transmission maternelle et l’enseignement. Oriande occupe la frontière entre le monde humain et celui des Faés. Esclarmonde fréquente celle, assez peu touristique, qui sépare les vivants, les morts et plusieurs catégories d’êtres qu’il vaut mieux ne pas déranger. Luitgarde vit au seuil du pouvoir, assez près pour en comprendre les mécanismes sans se confondre complètement avec lui. Élise évolue entre le savoir appris et la connaissance qu’il faut construire soi-même. Marie se situe entre l’identité héritée et celle qu’elle décide d’assumer. Aveline occupe continuellement la limite séparant la violence nécessaire de celle qui ne le serait plus. Il serait dangereux de transformer cela en système absolu. La littérature commence généralement à sentir le laboratoire lorsque chaque personnage accepte trop gentiment de rentrer dans la case prévue pour lui. Mais le motif existe. Dans l’épopée traditionnelle, le héros franchit le seuil. Dans Le Cycle de Maugis, il arrive assez souvent qu’une femme sache déjà ce qui se trouve de l’autre côté. Voire qu’elle décide si quelqu’un pourra passer. Ni matriarcat fantasmé, ni catalogue de « femmes fortes » On pourrait être tenté de transformer tout cela en manifeste. Je préférerais éviter. Je n’ai pas essayé de construire rétrospectivement un matriarcat ardennais sous Charlemagne, pas plus que de distribuer les fonctions narratives à l’aide d’un tableau statistique. Le monde du Cycle de Maugis demeure traversé par des structures profondément masculines : lignages, guerre, armées, royauté, transmission féodale, ambitions impériales. Maugis reste le personnage dont le Cycle porte le nom. Mais rien n’oblige tout ce qui l’entoure à être organisé uniquement en fonction de lui. C’est probablement là que réside la différence la plus importante entre un personnage féminin écrit pour démontrer quelque chose et un personnage féminin auquel on permet simplement d’exister. Alix n’a pas besoin de démontrer que les mères peuvent détenir du pouvoir. Aveline n’a pas besoin de démontrer que les femmes savent combattre. Élise n’a pas besoin de prouver qu’elles peuvent être intelligentes. Esclarmonde n’a surtout pas besoin d’être moralement exemplaire pour être fascinante. Luitgarde n’a pas besoin de gouverner le royaume pour posséder une vie qui lui appartient. Marie n’a même pas besoin de conserver exactement le blason dont elle a hérité. Et Oriande n’a besoin de l’autorisation de personne. Ce dernier point, je le reconnais, pose régulièrement quelques problèmes. Cette diversité importe davantage que la puissance brute. L’article critique initial consacré aux personnages féminins arrivait déjà à cette conclusion : les femmes du Cycle peuvent être « faibles, blessées, drôles, savantes, terribles, aimantes, injustes, lucides, perdues, souveraines, manipulatrices, protectrices ou condamnées ». Leur intérêt vient justement de ce refus de l’uniformité. Finalement, le meilleur moyen d’écrire des personnages féminins n’était peut-être pas de commencer par écrire des femmes. Il suffisait d’écrire des personnages. Nota bene Cette place accordée aux personnages féminins ne s’arrête pas aux textes évoqués ici. Dans les récits à venir — dont certains sont déjà écrits — les femmes continueront d’occuper une position centrale dans l’univers du Cycle de Maugis et, plus largement, du Livre de l’Ordre et du Chaos. Pas nécessairement parce qu’elles seront toujours héroïques, puissantes ou exemplaires. Ce serait précisément retomber dans le travers dont je parlais au début. Elles continueront d’être centrales parce qu’elles seront des personnages à part entière : moteurs du récit, détentrices de savoirs, forces de contradiction, de transmission, de désir ou de transformation. Certaines portes de la légende n’ont pas encore été ouvertes. Les femmes ne sont pas autour de la légende Le matériau de départ semblait pourtant annoncer autre chose. Un sorcier. Un cheval merveilleux. Des épées. Des lignages. Charlemagne. Des guerres. Une vieille chanson de geste. Tout cela est toujours là. Et fort heureusement : j’aime beaucoup les épées. Mais en réécrivant cette matière ancienne par l’Ardenne, la Magie, l’Histoire et surtout des personnages auxquels il fallait bien finir par laisser vivre leur propre vie, quelque chose s’est déplacé. Les femmes ne se sont pas installées autour de la légende. Elles en sont devenues certaines des portes. Et parfois, derrière la porte, il y a toute une forêt. Une vidéo sur le thème :
- Ce sont les lecteurs qui en parlent le mieux : regards croisés sur Le Cycle de Maugis et L’Élixir
J’avoue que l’exercice est un peu étrange. Écrire soi-même un article consacré aux avis sur Le Cycle de Maugis et L’Élixir présente un risque assez évident : au bout de quelques paragraphes, on peut vite donner l’impression de contempler avec satisfaction son reflet dans une mare en attendant que quelqu’un passe pour lui dire combien il est beau. Ce n’était évidemment pas le but. J’ai donc repris les chroniques, les commentaires laissés sur Babelio, Booknode, Amazon ou Livraddict, les publications Instagram, les services presse, les articles de Neko’Antre, Geek-o-polis, A. C. Vauclaire, MediArdenne et tous ces messages parfois beaucoup plus courts reçus au fil des mois. Certains avis ont d’ailleurs voyagé d’une plateforme à l’autre, ce qui évite de prendre trois fois le même lecteur pour une foule enthousiaste. En les relisant ensemble, je me suis aperçu qu’ils racontaient finalement autre chose qu’une simple succession d’appréciations. Ils racontaient presque l’histoire de la lecture du Cycle de Maugis. Et cette histoire commence exactement comme le Cycle lui-même : avec un petit garçon et un oiseau bavard. Au début, il y avait Froidmont Froidmont n’était pas destiné à devenir le premier étage d’un édifice de plusieurs milliers de pages. Le texte était né pour un concours d’écriture, après une longue interruption, puis quelque chose s’était passé en chemin. J’avais fini par écrire dans sa préface : « Ainsi commence une grande Aventure : par un petit garçon et un oiseau bavard. » Les premiers lecteurs sont entrés par là. VirginieEA y a retrouvé la forme du conte, les légendes de l’Ardenne, une nature très présente et des personnages qui n’ont pas la politesse d’être parfaitement bons ou parfaitement mauvais. Elle a parlé d’une plume « sarcastique, poétique, tranchante » et, surtout, d’un « conte qui porte une âme ». Aurore, elle, a insisté sur la fluidité et l’immersion, sur ces pages qui défilent plus vite que prévu, sur les illustrations aussi, avant de revenir à Guilhem, auquel elle s’était déjà attachée, et aux questions laissées ouvertes autour de Vivien, d’Aveline ou de ce qui attendait l’enfant. Venustarya raconte quelque chose d’assez proche. Le livre lui paraît d’abord singulier dans sa construction, presque comme une succession de scènes, puis le lien se fait et elle se retrouve happée. Eleno retient davantage le folklore ardennais, Bayard, Oriande, les créatures de la forêt et ce caractère de conte que l’on pourrait même partager à voix haute avec de jeunes lecteurs. D’autres ont surtout relevé sa brièveté. Chisalockhart, par exemple, a eu du mal avec ce premier volume très court avant de préférer nettement la suite, plus ample et plus sombre. Ce genre de remarque m’intéresse précisément parce qu’elle montre que Froidmont n’est pas reçu comme un roman traditionnel. Beaucoup de lecteurs le voient pour ce qu’il est devenu presque malgré lui : un seuil. ( Booknode ) Sur Babelio, la lecture d’ugckaren480 mettait en avant une plume fluide, imagée, capable de passer de l’action à l’humour ou à des moments plus contemplatifs, avec cette envie de poursuivre qui revient souvent dans les premiers retours. Sur Instagram et Amazon, on retrouve les mêmes éléments sous des formes plus spontanées : la mythologie ardennaise, le terroir, la chanson de geste, le caractère franc du récit et cette impression que le petit conte possède derrière lui un monde beaucoup plus grand que ses quelques dizaines de pages. Geek-o-polis a particulièrement bien perçu cette fonction. Sa chronique lit Froidmont comme un texte de fondation dont le format modeste dissimule des conséquences beaucoup plus vastes, en s’attardant sur l’atmosphère, les personnages et les racines mythologiques du Cycle. ( LinkedIn ) MediArdenne le présente de la même façon : Froidmont est « le seuil du Cycle », le livre de l’appel, de l’interdit et de l’enfance, à l’intérieur d’une « fantasy épique née du terreau ardennais ». ( Mediardenne ) Tout cela est très flatteur, bien sûr, mais ce n’est pas ce qui me reste le plus lorsque je relis ces avis. Ce qui me frappe, c’est la rapidité avec laquelle les lecteurs cessent de parler du concept pour parler de Guilhem. Il suffit parfois de quelques pages pour qu’un enfant fictif devienne quelqu’un dont on veut connaître le sort. Je ne suis pas certain qu’un auteur puisse demander beaucoup plus. Le conte grandit, et les ennuis avec lui Avec Les Enfants de l’Obsidienne, la réaction change sensiblement. Le livre avait justement été pensé comme le moment où la matière de la chanson de geste, la mythologie de la forêt d’Ardenne et l’époque carolingienne commenceraient vraiment à s’entremêler. Dans la préface, je me demandais : « Comment ne pas en tirer une épopée ? » Les lecteurs ont surtout constaté que l’épopée en question avait assez vite cessé d’être inoffensive. Christi26 résume très bien la rupture : le monde devient beaucoup plus vaste, plus mature et surtout beaucoup plus sombre. Oriande, au passage, commence à susciter des sentiments assez peu charitables. Elle devient ce genre de personnage que certains lecteurs « aiment détester », tandis que d’autres ont dépassé depuis longtemps le stade de l’amour vache et envisageraient volontiers des mesures plus radicales. Je crains qu’Oriande ne s’en remette. VirginieEA, sur Instagram puis sur les plateformes de lecture, m’a gratifié d’une formule qui restera sans doute longtemps dans les annales : « Un vrai démon qui adore frustrer ses lecteurs et les rendre accros à cette saga. » Elle relevait en même temps que le récit « monte d’un cran », que les temporalités prennent davantage d’importance et que fiction, légendes et mythologies ardennaises commencent réellement à se fondre les unes dans les autres. ( Booknode ) Cette complexité nouvelle n’a pas été ressentie de manière uniforme, et c’est tant mieux. Psychogirl29 racontait s’être momentanément perdue dans certains sauts temporels avant de retrouver ses repères et, avec eux, son addiction à l’histoire. Nanouue a remarqué une écriture plus dense et plus imagée. Tiphaineroux a signalé que les changements de point de vue pouvaient parfois brouiller la lecture entre les différents groupes de personnages. Chisalockhart, qui était restée plus réservée devant Froidmont, a au contraire trouvé dans ce deuxième tome quelque chose qui lui convenait davantage, précisément parce que l’univers s’assombrit et prend de l’ampleur. (Booknode) Kymeria, chez Neko’Antre, a retrouvé cette même évolution. Pour elle, Les Enfants de l’Obsidienne élargit considérablement l’univers, approfondit les liens entre les personnages et donne enfin à voir les conséquences d’événements dont Froidmont n’avait encore montré que les prémices. Il y a aussi cette image de la toile d’araignée, apparue dans plusieurs réactions et formulée très clairement par Amélie et Venustarya. Les personnages sont reliés les uns aux autres par tant de fils qu’une partie du plaisir consiste désormais à essayer de deviner lesquels vont finir par se rejoindre. Venustarya, tout en confirmant son aversion assez viscérale pour Oriande, se demandait justement quels fils de cette toile allaient se croiser les premiers. (Booknode) Voilà sans doute le moment où la lecture change de nature. On n’attend plus simplement de savoir ce qui arrivera à Guilhem. On commence à surveiller Alix, Aveline, Élise, Oriande, Maugis, Esclarmonde, Bayard et les autres, avec des sympathies parfois incompatibles entre elles. Les lecteurs construisent leurs théories, soupçonnent l’un, plaignent l’autre, se trompent parfois magnifiquement et m’en veulent ensuite, ce qui est un comportement que je ne saurais évidemment encourager. Une nuit sans lune Le phénomène devient encore plus visible avec Les Chaînes d’Argent. La préface du troisième tome résumait assez simplement le chemin parcouru : Froidmont avait la texture du conte, Les Enfants de l’Obsidienne ressemblait à un échiquier sur lequel chacun préparait sa stratégie, et désormais le jeu avait commencé. Tome III Les chaines d'argent v… Cette impression de mise en mouvement générale revient presque mot pour mot dans les critiques. Chez Neko’Antre, Kymeria parle d’une « vraie évolution » du Cycle. Les intrigues se rapprochent enfin les unes des autres, les personnages gagnent en profondeur et l’atmosphère devient progressivement plus sombre. Elle ajoute une réserve intéressante : l’univers exige désormais « un certain investissement », tant les lieux, les personnages, les références et les récits qui se croisent sont nombreux. Son conseil est finalement le meilleur possible : accepter de ne pas tout retenir et laisser la saga se déployer à son rythme. (Neko'Antre) A. C. Vauclaire retient surtout la finesse psychologique des personnages, leurs qualités comme leurs aspects moins reluisants, et cette manière dont leur imperfection finit par rendre l’épopée vivante. Dans sa lecture, le familier des dialogues peut parfois surprendre au milieu d’un univers ancien, mais le récit l’emporte par son mouvement, sa magie et ses personnages. C’est d’ailleurs une remarque qui apparaît ailleurs sous différentes formes : mes héros ne parlent pas toujours comme s’ils avaient conscience d’être observés par un médiéviste. Il faudra leur en toucher deux mots. Épona, sur Babelio, a trouvé une image beaucoup plus belle. Après la lumière encore claire des débuts et l’assombrissement progressif du deuxième tome, elle voit dans Les Chaînes d’Argent une « nuit sans lune ». Elle évoque également un « feu d’artifice » d’épreuves et de drames et, surtout, une « véritable polyphonie de voix ». La formule me semble particulièrement juste, parce que c’est précisément ce qui s’est produit sans que je l’aie nécessairement prémédité ainsi au commencement : Guilhem n’est plus seul à porter le récit. Le Cycle est devenu choral. Jéhan Thiéry retrouve derrière cette polyphonie ce qui constitue l’autre fil continu de l’ensemble : une terre ardennaise chargée de magie, la chanson de geste et l’Histoire qui se frottent l’une à l’autre jusqu’à devenir presque indissociables. Stephan123 parle, lui, d’un monde qui finit par appartenir véritablement à son auteur et d’une « grande fresque de fantasy francophone ». D’autres lecteurs ont insisté sur les zones grises, sur la politique, les religions, la violence, les relations entre personnages ou cette étrange faculté que possède le récit à faire surgir un trait d’humour au milieu d’une situation qui ne devrait théoriquement faire rire personne. Là encore, ce sont les personnages qui reviennent toujours au premier plan. Amélie s’énerve contre Karolus, compatit avec Élise, soupçonne Sélénia, élabore des théories sur Angelos et continue de ne rien pardonner à Oriande. D’autres choisissent Aveline. Certains s’attachent à Esclarmonde. Guilhem, malgré tout ce qui lui est arrivé et tout ce qu’il est devenu, reste pour beaucoup celui autour duquel l’émotion s’organise. Cela me plaît énormément, car j’ai toujours pensé que les batailles, les prophéties et les grands mécanismes cosmiques ne valent pas grand-chose si personne ne tremble pour celui qui se trouve au milieu. L’Ardenne, toujours À travers ces trois livres, un élément ne varie pratiquement jamais dans les retours : l’Ardenne n’est pas perçue comme un décor interchangeable. Les lecteurs parlent de ses forêts, de ses légendes, de ses créatures et parfois de cette étrange impression que l’histoire pourrait se trouver quelque part sous leurs pieds. MediArdenne l’a résumé avec une simplicité difficile à améliorer en parlant d’une fantasy « née du terreau ardennais ». (Mediardenne) VirginieEA insiste sur cette transmission de récits locaux qui disparaissent lorsqu’on cesse de les raconter. Jéhan évoque une région tellement imprégnée de magie qu’elle semble naturellement appeler la fantasy. Geek-o-polis a également relevé le rôle essentiel des fondations mythologiques dans Froidmont. (LinkedIn) C’était exactement le pari des Enfants de l’Obsidienne : mêler Maugis, Bayard, les Faés, les Enchanteors et les légendes forestières à une époque où Karolus Magnus n’est pas encore empereur et où suffisamment de zones d’ombre demeurent dans l’Histoire pour y glisser quelques sorciers sans faire s’effondrer tout l’édifice. Dans Les Chaînes d’Argent, cette volonté devient même explicite : chercher les faits autant que possible, puis utiliser les interstices que l’Histoire nous laisse. Je suis Ardennais. Je ne vais donc pas faire semblant d’être parfaitement objectif sur ce point. Voir des lecteurs qui ne connaissaient parfois presque rien de ces légendes s’intéresser à Maugis, Bayard, aux Nutons ou à la forêt d’Ardenne me ravit peut-être encore davantage qu’une bonne note. Après tout, ces histoires étaient là bien avant mes livres. Mon travail consiste seulement à les réveiller un peu. Et L’Élixir dans tout cela ? L’Élixir appartient au même monde mais joue une musique différente, ce que les lecteurs ont immédiatement perçu. Marie-Cécile Cadars, dans sa préface, évoque une véritable « alchimie littéraire », faite d’érudition, d’imagination et d’humour, dans un univers où « l’obscurité et la lumière dansent côte à côte ». Cette coexistence explique sans doute pourquoi le livre peut passer d’un moment inquiétant à une scène presque vaudevillesque sans transition. A. C. Vauclaire s’en est manifestement accommodée. Elle me qualifie joliment de « poète passeur de légendes », relève les combats, la magie, l’alchimie, les malédictions, les figures ardennaises et les amours parfois impossibles, mais elle insiste surtout sur ce qui l’a fait rire. Le sérieux peut soudain basculer dans quelque chose de beaucoup plus léger, et elle reconnaît que cette légèreté l’a conquise. Sur Babelio, Stephan123 retrouve lui aussi ce mélange dans les relations entre Hadelin, Émeline et Édorian, tour à tour tendres, coquines, absurdes ou franchement loufoques. Livraddict m’a offert une réaction moins analytique, mais difficile à mal interpréter. Blueev7 commence son avis par : « C’est une ADDICTION !! » Elle explique avoir dû se forcer à ralentir sa lecture, ce qui constitue une (bonne) méthode de torture à laquelle je n’avais pas pensé en écrivant le livre. Là encore, derrière la magie et le lore, ce sont les relations humaines qui semblent rester. Les personnages s’aiment, se disputent, désirent ce qu’ils ne devraient pas désirer, prennent de mauvaises décisions et trouvent parfois le moyen de faire rire alors que les circonstances ne s’y prêtent absolument pas. J’ai quelques soupçons sur l’origine de cette dernière particularité. Ce que les lecteurs emportent avec eux Après toutes ces lectures, je pourrais évidemment produire des moyennes, additionner les étoiles, aligner les notes de Babelio, Booknode, Amazon ou Livraddict. Cela ferait probablement très sérieux, avec éventuellement un petit graphique pour achever le travail. Je crois que cela raconterait beaucoup moins de choses. Je préfère me souvenir d’Aurore qui s’attache à Guilhem, de lecteurs qui veulent étrangler Oriande, d’Amélie qui construit ses théories, de VirginieEA qui accuse l’auteur de cruauté, d’Épona qui traverse une nuit sans lune, de Kymeria qui accepte de se perdre un peu dans le monde avant d’en retrouver les fils, de Blueev7 qui doit ralentir sa lecture, ou de cette expression magnifique d’A. C. Vauclaire : « poète passeur de légendes ». Ces réactions sont très différentes et ne disent pas que tout est parfait. Certains lecteurs ont trouvé Froidmont trop court. D’autres se sont momentanément perdus dans les temporalités ou les changements de point de vue. La densité du Cycle augmente nettement au fil des volumes et demande parfois que l’on accepte de ne pas comprendre immédiatement chaque lien. Il y a aussi ce langage volontairement familier qui peut surprendre dans un monde carolingien. Pourtant, même les réserves racontent la même évolution. Le petit conte s’est agrandi. Les personnages se sont multipliés, les fils se sont croisés, l’Histoire, la légende et la fantasy se sont mêlées jusqu’à former un monde que certains lecteurs habitent désormais assez pour s’y disputer avec Oriande. Au fond, c’est peut-être cela qui m’émeut le plus. Froidmont commençait avec un enfant qui voulait simplement aller voir ce qui se trouvait dans une forêt interdite. Il a suivi un oiseau. Les lecteurs aussi. Et quelques milliers de pages, quelques guerres, beaucoup de magie, plusieurs amours contrariées et un nombre assez préoccupant de catastrophes plus tard, certains sont toujours là, non plus seulement pour savoir comment fonctionne ce monde, mais parce qu’ils veulent savoir ce qui va arriver à ceux qui y vivent. Quand quelqu’un referme un livre en se demandant avec inquiétude ce que deviendront Guilhem, Aveline, Élise, Alix ou les autres, les personnages ont déjà quitté un peu le papier. Pour un auteur, je crois que c’est là que la magie commence vraiment.
- Qui est Maugis d’Aigremont dans la chanson de geste originelle et quelle est sa principale différence avec le Maugis d’Aygremont du Cycle ?
Bien avant de devenir le personnage central d’un cycle de fantasy contemporaine, Maugis d’Aigremont appartenait déjà à l’un des grands ensembles légendaires du Moyen Âge français. Magicien, chevalier, stratège, voleur à l’occasion, maître du cheval Bayard et adversaire redoutable de Charlemagne, il occupe une place singulière dans la littérature épique médiévale. Pourtant, son nom est aujourd’hui bien moins connu que ceux de Roland, de Merlin ou des quatre fils Aymon. Maugis constitue pourtant l’un des personnages les plus étonnants de la matière carolingienne : un héros capable de manier l’épée aussi bien que l’enchantement, d’affronter des monstres comme de tromper un empereur, et de passer du monde féerique aux champs de bataille sans jamais appartenir complètement à l’un ou à l’autre. Le Cycle de Maugis ne cherche pas simplement à raconter une nouvelle fois ses exploits. Il reprend la matière médiévale, la replace dans un monde carolingien historiquement construit et pose une question que la chanson de geste ne formulait qu’indirectement : qui est véritablement l’homme derrière l’enchanteur ? Un héros médiéval éclipsé par les quatre fils Aymon Maugis apparaît d’abord dans la tradition liée à Renaut de Montauban, plus connue aujourd’hui sous le titre de Chanson des quatre fils Aymon. Renaud, Allard, Guichard et Richard sont les fils du duc Aymon. Après un conflit meurtrier avec la cour impériale, ils entrent en rébellion contre Charlemagne. Leur fuite, leurs combats et leur extraordinaire cheval Bayard ont profondément marqué l’imaginaire populaire, particulièrement dans les Ardennes et dans les vallées de la Meuse. Maugis est leur cousin. Il ne constitue pas un simple compagnon supplémentaire : il est souvent celui qui rend leur résistance possible. Lorsque la force ne suffit plus, Maugis intervient. Il déjoue les pièges, crée des illusions, transforme les apparences, franchit les lignes ennemies et ridiculise les puissants. Renaud représente volontiers la prouesse chevaleresque ; Maugis apporte l’intelligence, la magie et la ruse. Le personnage ayant rencontré un certain succès, les auteurs médiévaux lui ont progressivement donné sa propre histoire. Comme cela se produit souvent dans les cycles épiques, on a voulu raconter ses « enfances », c’est-à-dire expliquer sa naissance, sa formation et l’origine de ses attributs légendaires. C’est ainsi qu’est née, au XIIIe siècle, la chanson de geste intitulée Maugis d’Aigremont. Le texte est anonyme. Sa datation précise reste discutée : plusieurs spécialistes la situent dans la première moitié du XIIIe siècle, tandis que d’autres proposent une période un peu plus tardive. Différents manuscrits en ont conservé des versions parfois divergentes, auxquelles se sont ajoutées, à partir de la fin du Moyen Âge, des adaptations en prose. L’édition imprimée de 1668 conservée par la Bibliothèque nationale de France appartient à cette postérité. Son titre, particulièrement développé, résume déjà une grande partie du programme héroïque : Maugis, aidé d’Oriande la Fée, se rend sur l’île de Boucaut, se déguise en diable, enchante un démon, tue le serpent qui garde une roche, conquiert Bayard et affronte le géant Sorgalant. Tout un roman de fantasy avant que le terme n’existe. Aigremont ou Aygremont ? Les deux formes apparaissent dans la tradition. L’orthographe médiévale n’est pas fixée comme la nôtre. Les copistes, imprimeurs et adaptateurs peuvent employer des graphies différentes selon leur époque, leur région ou le manuscrit qu’ils reproduisent. On rencontre donc Aigremont, Aygremont et quelques variantes plus rares. Le document imprimé de 1668 conservé sur Gallica emploie lui-même « Maugis d’Aigremont » dans son titre principal, puis « Maugis d’Aygremont » dans son développement. Le choix d’« Aygremont » dans le Cycle de Maugis ne désigne donc pas un personnage totalement étranger au héros ancien. Il inscrit au contraire la réécriture contemporaine dans la souplesse même de la tradition manuscrite. Une chanson de geste déjà traversée par la fantasy La chanson de geste raconte généralement les exploits guerriers de héros liés à Charlemagne, à ses vassaux ou aux grandes familles féodales. Elle exalte la prouesse, le lignage, la fidélité, l’honneur et la défense de la chrétienté. Mais Maugis d’Aigremont appartient à une phase relativement tardive du genre. Au XIIIe siècle, les frontières entre l’épopée carolingienne et le roman merveilleux sont devenues plus perméables. Les fées, les enchantements, les voyages lointains et certaines influences de la matière arthurienne pénètrent progressivement dans les récits épiques. Maugis se trouve précisément à ce carrefour. Son univers reste celui des barons, des sièges, des lignages et des guerres féodales. Pourtant, on y rencontre également une fée souveraine, un enchanteur formé à Tolède, des métamorphoses, des démons, des monstres, des armes merveilleuses et un cheval dont les capacités défient les lois ordinaires du monde. Le texte ne cesse ainsi d’osciller entre deux logiques. D’un côté, Maugis doit retrouver sa famille, défendre son lignage, gagner sa place parmi les chevaliers et servir les intérêts de sa parenté. De l’autre, son éducation, ses pouvoirs et ses compagnons le rattachent à un monde magique qui échappe partiellement aux règles de la société féodale. Il est à la fois dedans et dehors. C’est probablement l’une des raisons pour lesquelles il conserve une telle modernité. L’enfant séparé de son lignage Dans la chanson médiévale, Maugis est le fils du duc Beuves d’Aigremont. Il vient au monde avec un frère jumeau, Vivien. Leur naissance devrait assurer la continuité et la puissance du lignage. Elle provoque au contraire une série de ruptures. Dans le désordre causé par une attaque, les deux enfants sont séparés de leur famille et l’un de l’autre. Maugis est emporté, puis abandonné sur les rivages de Sicile. Alors qu’il se trouve sans défense, menacé par les bêtes sauvages, il est découvert par Oriande. La fée reconnaît progressivement l’importance de l’enfant. Elle le recueille et l’emmène dans son château de Rocheflor, également nommé Rosefleur dans certaines versions. Maugis y grandit loin de sa famille et du territoire auquel son nom le rattache. Dès son enfance, le héros possède donc une double appartenance. Par le sang, il vient d’Aigremont et appartient à l’une des grandes familles de la geste. Par son éducation, il dépend de la fée Oriande, de son château merveilleux et de l’univers méditerranéen où se rencontrent la Sicile, l’Orient légendaire et les savoirs magiques. La chanson raconte ainsi moins la naissance d’un héros que sa fabrication. Maugis ne devient pas exceptionnel parce qu’il serait simplement né avec tous ses pouvoirs. Il est recueilli, éduqué, initié et soumis à des épreuves. Son identité résulte de la rencontre entre un héritage familial et un apprentissage surnaturel. Oriande, bien davantage qu’une fée secourable Oriande joue un rôle fondamental dans la chanson de geste. Elle sauve Maugis, le protège et organise son éducation. Son frère Baudri, enchanteur savant, participe à la formation du jeune garçon. Maugis apprend les arts, les sciences et les procédés magiques, puis perfectionne son savoir dans la ville de Tolède. Dans l’imaginaire médiéval, Tolède représente volontiers un lieu de connaissances mystérieuses. La cité est associée aux sciences, à l’astronomie, aux traductions venues du monde arabe et, dans la littérature, aux arts occultes. Envoyer Maugis à Tolède revient à lui donner accès à un savoir qui dépasse les compétences ordinaires du chevalier occidental. Oriande ne se contente cependant pas de faire de lui un magicien. Elle l’introduit également dans le monde chevaleresque et finit par l’adouber. Chez Maugis, les deux apprentissages ne sont jamais véritablement séparés : sa magie sert sa chevalerie, tandis que son courage lui permet d’accomplir ce que ses enchantements seuls ne pourraient réaliser. La relation entre Oriande et son protégé reste toutefois plus ambiguë qu’une simple relation entre une mère adoptive et son enfant. La tradition médiévale lui donne aussi une dimension affective et amoureuse qui peut surprendre le lecteur contemporain. Oriande appartient à cette catégorie de fées qui recueillent le héros, le forment, désirent parfois le retenir et doivent finalement accepter de le voir rejoindre le monde des hommes. Elle est une protectrice, mais également une gardienne du seuil. Elle ouvre à Maugis les portes du merveilleux. Elle ne peut cependant empêcher le jeune homme de chercher son origine, son lignage et sa propre voie. La conquête de Bayard : l’épreuve qui fait le héros Bayard n’est pas simplement un cheval particulièrement rapide. Dans toute la tradition des quatre fils Aymon, il constitue une puissance à part entière. Il comprend les hommes, franchit des distances extraordinaires, adapte parfois sa taille au nombre de cavaliers qu’il transporte et semble posséder sa propre volonté. La chanson de Maugis d’Aigremont raconte comment Maugis devient son premier maître. Bayard est retenu sur l’île volcanique de Boccan ou Boucaut. Il est enchaîné et gardé par plusieurs créatures monstrueuses. Pour l’atteindre, Maugis doit affronter un démon, un serpent et un dragon. Il utilise alternativement la force, la ruse et l’enchantement. L’épisode résume parfaitement son personnage. Un chevalier traditionnel aurait probablement vaincu les monstres par la seule puissance de son bras. Un magicien de roman aurait pu les neutraliser depuis une tour ou par une formule. Maugis combine les deux approches. Il accepte le combat, mais refuse de se soumettre aux règles de l’affrontement quand l’intelligence lui offre une solution plus efficace. Il se déguise, ensorcelle ses adversaires, les trompe et frappe lorsqu’il le faut. Bayard finit par le reconnaître. Cette reconnaissance possède une valeur presque sacrée. Maugis ne s’empare pas simplement d’une monture : il est accepté par une créature faée que personne d’autre ne pouvait maîtriser. La conquête de Bayard confirme donc son statut de chevalier, d’enchanteur et de héros élu par le merveilleux. Plus tard, Maugis obtiendra également l’épée Froberge, devenue Floberge dans d’autres traditions. Le cheval et l’épée forment les deux grands attributs de sa légitimité héroïque. Le fait qu’ils soient ensuite associés à Renaud de Montauban permet à la chanson de Maugis de rejoindre celle des quatre fils Aymon. Maugis devient ainsi le détenteur originel des merveilles qui feront la gloire de son cousin. Il ne se contente pas d’entrer dans la légende : il fournit à une autre légende ses instruments les plus célèbres. Chevalier, enchanteur et « larron » Les textes médiévaux et les études consacrées au personnage emploient souvent l’expression de « larron enchanteur ». Le mot ne doit pas être compris uniquement dans son sens moderne. Maugis peut voler, certes, mais sa fonction est surtout celle d’un maître de la ruse. Il change d’apparence, se déguise, manipule les perceptions et retourne contre ses adversaires les certitudes sur lesquelles repose leur pouvoir. Il peut se présenter sous les traits d’un pèlerin, d’un homme d’Église ou d’un autre personnage respectable. À Tolède, il recourt à la métamorphose. Devant les armées de Charlemagne, il invente des histoires suffisamment vraisemblables pour franchir les barrages et détourner les convois. Son arme la plus dangereuse n’est donc ni son épée ni même sa magie. C’est sa compréhension des autres. Maugis sait ce que ses adversaires veulent entendre. Il connaît leurs peurs, leurs vanités, leurs croyances et leurs habitudes. Sa magie amplifie cette intelligence, mais ne la remplace pas. Cette caractéristique le distingue de nombreux héros épiques. Roland doit être reconnu par l’éclat de sa vaillance. Maugis peut gagner précisément parce qu’il n’est pas reconnu. Il ne cherche pas toujours à apparaître plus grand qu’il ne l’est. Il accepte de devenir invisible, ridicule ou méprisable si le déguisement lui permet d’atteindre son objectif. En cela, il ressemble parfois davantage à Ulysse qu’à Roland. Un adversaire intime de Charlemagne Dans la tradition de Renaut de Montauban, Maugis devient l’un des ennemis les plus personnels de Charlemagne. Il ne cherche pas nécessairement à conquérir l’Empire ni à remplacer le souverain. Son pouvoir agit d’une manière beaucoup plus corrosive : il montre que l’autorité impériale peut être trompée. Charlemagne dispose des armées, de la justice, des serments et de la puissance symbolique du trône. Maugis possède les apparences, les passages secrets et l’art de rendre le pouvoir impuissant face à ce qu’il ne comprend pas. Chaque fois que l’empereur croit l’avoir capturé, identifié ou dominé, l’enchanteur lui échappe. Chaque fois que l’ordre impérial prétend enfermer le monde dans une hiérarchie stable, Maugis introduit une possibilité imprévue. Leur opposition dépasse donc le conflit entre deux individus. Charlemagne représente la centralisation, la règle et la volonté de soumettre les grands lignages à une même autorité. Maugis incarne la mobilité, l’ancienne magie, la fidélité familiale et la résistance de ceux qui refusent d’être entièrement absorbés par le pouvoir impérial. L’un gouverne en imposant un ordre visible. L’autre survit en rappelant que le monde conserve toujours une part d’invisible. Un héros plus complexe qu’un simple magicien Maugis est parfois présenté comme le « Merlin » des quatre fils Aymon. La comparaison permet de comprendre rapidement sa fonction, mais elle reste imparfaite. Merlin est volontiers prophète, conseiller des rois et témoin d’un destin qu’il connaît parfois à l’avance. Maugis agit davantage dans l’immédiat. Il combat, vole, chevauche, improvise, ment et prend des risques physiques. Il n’observe pas l’épopée depuis ses marges : il s’y jette. Il n’est pas davantage un paladin classique. Sa force n’est jamais séparée de l’ambiguïté. Il sert son lignage, mais utilise des procédés que l’éthique chevaleresque pourrait condamner. Il appartient au camp chrétien, mais son pouvoir vient d’un enseignement magique et d’un monde féerique que le christianisme médiéval regarde avec méfiance. Maugis se tient donc au croisement de plusieurs traditions : l’épopée carolingienne, qui lui donne son lignage et ses combats ; le roman merveilleux, qui lui donne Oriande, Bayard et les enchantements ; la figure du trickster, qui lui permet de renverser les puissants par l’intelligence ; et le récit initiatique, qui raconte comment un enfant séparé de sa famille devient maître de sa propre légende. Cette combinaison explique probablement sa remarquable postérité. Le personnage a circulé dans les littératures française, néerlandaise, allemande et italienne. Il a survécu aux transformations de la chanson de geste, aux mises en prose et aux réécritures de la Renaissance. Maugis est un personnage de passage. Il franchit les frontières géographiques, sociales, religieuses et littéraires. Ce que le Cycle de Maugis conserve de la chanson originelle Le Maugis d’Aygremont du Cycle n’efface pas son ancêtre médiéval. Le lecteur retrouve les éléments essentiels de la légende : Aygremont, Oriande, Bayard, Vivien, Sorgalant, Rocheflor, Bocan, la magie, le lignage et l’ombre grandissante de Karolus Magnus. La fonction hybride du personnage demeure également. Maugis n’est pas seulement un combattant ni seulement un sorcier. Il appartient simultanément à la chevalerie, au merveilleux et à un monde plus ancien que celui que l’Empire cherche à construire. Le Cycle conserve aussi l’importance de la transmission. Maugis ne surgit pas tout armé dans le récit. Ses pouvoirs, ses connaissances et sa manière de regarder le monde viennent de rencontres, d’enseignements et d’épreuves. Enfin, la réécriture respecte la dimension épique du matériau. Les enjeux familiaux, politiques et surnaturels dépassent rapidement le destin individuel. Comme dans une chanson de geste, les choix personnels peuvent provoquer la chute d’un domaine, le déplacement d’une armée ou la transformation d’un royaume. Le Cycle ne prend donc pas le nom de Maugis comme un simple ornement médiéval. Il reprend la structure profonde de sa légende. Mais il en déplace le centre. La principale différence : de la maîtrise à l’identité Sans dévoiler les événements du Cycle, la différence essentielle peut être formulée ainsi : le Maugis médiéval est principalement un héros de la maîtrise ; le Maugis du Cycle est un héros de l’identité. Dans la chanson de geste, Maugis apprend, conquiert et agit. Le récit s’intéresse avant tout à la naissance de ses capacités et à la succession de ses exploits. Il doit gagner Bayard, acquérir une épée, retrouver son lignage, vaincre ses adversaires et prendre sa place dans l’histoire des grandes familles épiques. La question dominante est : que peut accomplir Maugis ? Le Cycle pose une autre question : qui devient-on lorsque les autres, la magie, le temps et le destin ont contribué à vous transformer ? Cette différence ne signifie pas que le Maugis médiéval serait dépourvu de personnalité. Il possède au contraire une énergie, une intelligence et une insolence remarquables. Mais la chanson de geste exprime principalement son caractère par ses actes. La fantasy contemporaine peut entrer plus profondément dans ses contradictions. Elle peut explorer la mémoire, la vulnérabilité, le doute, la responsabilité et le prix du pouvoir. Elle peut montrer ce qui se passe à l’intérieur d’un héros lorsque sa vie appartient simultanément à une famille, à une fée, à une prophétie, à une époque et à une légende qui semble déjà écrite pour lui. Dans la chanson, l’identité de Maugis finit par être révélée. Dans le Cycle, l’identité devient elle-même un territoire d’aventure. Le récit commence d’ailleurs avec Guilhem d’Aygremont, un enfant attiré par une forêt interdite. Le lecteur ne découvre pas immédiatement le grand enchanteur tel que la tradition l’a figé. Il rencontre d’abord un garçon curieux, impatient, parfois imprudent, entouré de personnes qui l’aiment, le protègent, lui cachent certaines choses ou espèrent décider de son avenir. La légende médiévale est déjà là, mais elle n’est encore qu’une possibilité. C’est ce qui donne au Cycle sa tension particulière : le lecteur peut connaître le nom de Maugis sans savoir de quelle manière Guilhem deviendra cet homme — ni ce que cette transformation exigera de lui. Une autre différence essentielle : l’Histoire redevient réelle La chanson de geste place ses personnages dans le monde de Charlemagne, mais elle ne constitue pas une reconstitution historique de l’époque carolingienne. Comme beaucoup de textes médiévaux, elle projette sur le passé les structures, les préoccupations et les mentalités du temps où elle est écrite. Les barons de Charlemagne y ressemblent souvent à des seigneurs des XIIe et XIIIe siècles. Les relations politiques, les armes, les comportements et les conflits religieux appartiennent davantage à l’univers mental des auteurs qu’au VIIIe siècle réel. Le Cycle de Maugis prend le chemin inverse. Il replace l’action en 799, alors que Karolus Magnus n’est pas encore empereur. La date du futur couronnement approche, la Renaissance carolingienne transforme les savoirs, le christianisme renforce son emprise et les anciennes croyances sont progressivement repoussées hors du monde officiel. La magie ne vient pas remplacer l’Histoire : elle s’insère dans ses silences. Cette décision modifie profondément le personnage de Maugis. Il n’est plus seulement un héros vivant dans un passé épique indéfini. Il devient l’un des acteurs d’un moment de bascule : celui où un monde cherche à s’unifier, tandis qu’un autre comprend qu’il pourrait disparaître. Sa magie prend dès lors une portée politique, culturelle et presque existentielle. Être Maugis ne signifie plus seulement posséder des pouvoirs. Cela signifie appartenir à quelque chose que l’Histoire est peut-être en train d’effacer. Pourquoi lire le Cycle après avoir découvert la chanson de geste ? Il n’est pas nécessaire d’avoir lu le texte médiéval pour entrer dans le Cycle de Maugis. Le lecteur peut découvrir Guilhem, Oriande, Bayard et Aygremont sans connaître leur postérité légendaire. L’histoire fonctionne par elle-même, avec ses propres règles, ses propres mystères et ses propres enjeux. Mais la connaissance de la chanson de geste crée un second niveau de lecture. Un nom apparemment anodin devient une promesse. Un lieu rappelle un épisode ancien. Une arme, un cheval ou une relation possèdent une profondeur supplémentaire. Le lecteur reconnaît parfois la silhouette du récit médiéval, puis constate que le Cycle s’engage dans une direction inattendue. Cette relation ne repose pas sur la simple citation. Le Cycle agit plutôt comme une fouille archéologique de l’imaginaire. Il reprend les fragments de la geste — un enfant perdu, une fée, un cheval enchaîné, un frère séparé, un empereur menaçant — et cherche ce qui pourrait exister entre eux. Que ressent l’enfant recueilli par la fée ? Que devient une famille après sa disparition ? Que veut réellement Oriande ? Que représente Bayard avant de devenir le cheval légendaire de Renaud ? Comment la magie peut-elle survivre dans un monde qui se prépare à la condamner ? Et surtout : comment un être humain peut-il devenir un personnage dont la légende a déjà retenu le nom ? Du héros accompli à l’homme en devenir Le Maugis d’Aigremont du XIIIe siècle est déjà un héros lorsqu’il entre véritablement dans l’action. Son éducation lui a donné les moyens d’affronter le monde. Ses aventures démontrent sa valeur, son courage et la supériorité de son intelligence. Le Maugis d’Aygremont du Cycle reste plus longtemps exposé au regard du lecteur. On le voit avant le mythe. On découvre ses attaches, ses hésitations, ses blessures et les forces qui cherchent à orienter son existence. Ses pouvoirs ne le placent pas au-dessus de l’humanité : ils rendent parfois son humanité plus difficile à préserver. C’est là que la réécriture contemporaine rejoint profondément la chanson de geste tout en la renouvelant. Le héros médiéval prouve qui il est par ce qu’il accomplit. Le héros moderne doit parfois accomplir l’inverse : comprendre qui il est avant de savoir ce qu’il doit faire. Maugis demeure donc bien Maugis. Le chevalier, l’enchanteur et le stratège n’ont pas disparu. Mais derrière ces figures légendaires apparaît un homme dont la plus grande aventure pourrait ne pas être de vaincre un monstre, de tromper un empereur ou de libérer un cheval faé. Le Maugis du XIIIe siècle conquiert Bayard, Floberge et sa place dans la geste. Celui du Cycle doit d’abord conquérir quelque chose de plus incertain : lui-même. Sources et références Sources médiévales et éditions Anonyme, Maugis d’Aigremont, chanson de geste du XIIIe siècle. La notice ARLIMA recense les principaux manuscrits, les éditions de Ferdinand Castets et de Philippe Vernay ainsi que les traductions modernes. Ferdinand Castets, éd., Maugis d’Aigremont, chanson de geste, texte établi d’après le manuscrit de Peterhouse et complété à l’aide des manuscrits de Paris et de Montpellier, Montpellier, Coulet, 1893. Référence et accès recensés par ARLIMA. Philippe Vernay, éd., Maugis d’Aigremont, chanson de geste, édition critique avec introduction, notes et glossaire, Berne, Francke, collection « Romanica Helvetica », no 93, 1980. Rémi Fournier-Lanzoni et Jérôme Devard, Maugis d’Aigremont, chanson de geste, suivie de La Mort de Maugis, présentation et traduction, Paris, L’Harmattan, 2014. L’introduction présente Maugis comme chevalier, magicien et « larron enchanteur », et résume sa formation, sa conquête de Bayard et son rôle dans le cycle de Renaut de Montauban. Maugis d’Aigremont. L’Histoire de Maugis d’Aygremont et de Vivian son frère, édition en prose imprimée à Troyes par Nicolas Oudot en 1668, exemplaire numérisé par Gallica/Bibliothèque nationale de France. Études critiques Philippe Verelst, « L’Enchanteur d’épopée : prolégomènes à une étude sur Maugis », Romanica Gandensia, vol. 16, 1976, p. 118-162. Anne Berthelot, « L’Autre Monde féerique comme distorsion de l’Orient dans Maugis d’Aigremont, Huon de Bordeaux et Le Roman d’Auberon », dans L’Épopée romane, actes du XVe Congrès international de la Société Rencesvals, 2002, t. II, p. 647-653. Pascale Haugeard, « Le Magicien voleur et le roi marchand. Essai sur le don dans Renaut de Montauban », Romania, t. 123, 2005. L’étude examine notamment la fonction de Maugis auprès des quatre fils Aymon et son antagonisme particulier avec Charlemagne. ARLIMA, « Le Cycle de Renaut de Montauban », ensemble comprenant Beuve d’Aigremont, Renaut de Montauban, Maugis d’Aigremont, La Mort de Maugis et Vivien de Monbranc. Sources relatives au Cycle de Maugis Benoît J. Caron, Froidmont, Le Cycle de Maugis, tome I, version 2026. Le roman introduit Guilhem d’Aygremont, son attirance pour la forêt de Froidmont et les premiers éléments de son devenir légendaire. Benoît J. Caron, Les Enfants de l’Obsidienne, Le Cycle de Maugis, tome II, version illustrée 2025. La préface revendique explicitement l’héritage de la chanson de geste, de la mythologie ardennaise et du contexte précédant le couronnement de Karolus Magnus. Benoît J. Caron, Les Chaînes d’Argent, Le Cycle de Maugis, tome III, version finale 2026. L’ouvrage approfondit la relation entre identité, mémoire, magie, Histoire et destin. Analyse des rapports et des différences avec la Chanson de geste de Maugis d’Aygremont dans les trois premiers tomes du Cycle de Maugis. Cette étude souligne le passage d’un héros principalement défini par l’action épique à un personnage davantage introspectif, traversé par les questions de libre arbitre et d’identité.
- Fantasy ardennaise : l’Ardenne, un monde de légendes sans frontières
Il existe des territoires auxquels l’imaginaire semble avoir été ajouté après coup. On leur invente une fée, un fantôme, quelque monstre opportunément installé dans une grotte, puis une brochure touristique finit par expliquer que l’endroit a toujours été mystérieux. L’Ardenne pose un problème assez différent : lorsqu’on commence à chercher sérieusement, on finit plutôt par se demander comment autant de récits, de créatures, de croyances, de chansons de geste, de lieux merveilleux et de personnages fantastiques ont pu s’accumuler sur un même territoire sans que celui-ci soit devenu, depuis longtemps, l’un des grands paysages identifiés de la fantasy européenne. Encore faut-il commencer par savoir de quelle Ardenne nous parlons. Pour un Français, le mot évoque spontanément le département des Ardennes. Un Belge pensera plus volontiers aux forêts wallonnes, à la Semois, à la Lesse, à Bastogne, Bouillon ou Saint-Hubert. Au Luxembourg, l’Ardenne devient Éislek ou Oesling. Le découpage est commode administrativement ; il l’est beaucoup moins lorsque l’on s’intéresse aux paysages, aux traditions et aux légendes. Les acteurs touristiques transfrontaliers utilisent aujourd’hui eux-mêmes la formule « 1 Ardenne, 3 pays » et présentent la destination comme un ensemble partagé entre la France, la Belgique et le Grand-Duché de Luxembourg. (Visit Ardenne) C’est cette Ardenne-là qui m’intéresse. J’emploie ici l’expression « fantasy ardennaise » non pour désigner un genre constitué dont il existerait déjà une définition académique, mais pour nommer une démarche : faire de l’Ardenne, de ses paysages, de ses légendes et de ses traditions la matière première d’un imaginaire de fantasy contemporain. Non pas un département, encore moins une frontière contemporaine projetée sur le passé, mais un territoire. La précision est d’autant plus importante lorsque l’on écrit sur l’année 799. Dire qu’il n’existait alors aucune frontière serait évidemment absurde : il existait des pouvoirs, des territoires, des marches, des pagi, des diocèses, des zones d’influence, et les hommes savaient parfaitement ce qu’ils contrôlaient ou ne contrôlaient pas. Simplement, ces frontières n’étaient pas les nôtres. On ne passait pas soudainement d’une « Ardenne française » à une « Ardenne belge » puisque ni la France ni la Belgique n’existaient sous leur forme actuelle. Les arbres, de toute façon, ont toujours manifesté un assez faible respect pour les administrations. Et les légendes plus encore. 1. Une Ardenne, trois pays, mais un seul territoire légendaire Cette continuité ne relève pas seulement d’une commodité d’écrivain. Elle apparaît dans la manière dont le patrimoine légendaire est encore présenté et parcouru aujourd’hui. Le Circuit des Légendes de Haute-Sûre rassemble dix-neuf sites répartis entre la Belgique et le Luxembourg et parle explicitement du « patrimoine folklorique de l’Ardenne transfrontalière ». Fées, nains, loups-garous, magiciens et récits de morts mystérieuses s’y côtoient dans des paysages qui ont successivement porté des croyances antiques, médiévales et chrétiennes. Le même réseau renvoie vers une autre Route des Légendes reliant l’Ardenne belge aux Ardennes françaises. (Circuit des Légendes de Haute-Sûre) Ce simple parcours suffit déjà à montrer combien la légende ignore les catégories trop propres. Au Luxembourg, Doncols possède son étrange loup à deux jambes ; le Jaasmännchen terrorise les villages autour de la Haute-Sûre ; Esch-sur-Sûre conserve un récit de mort annoncée lié à Henri d’Esch. En Belgique, Volaiville possède son Trou des Nutons, Bastogne son loup-garou de Neffe, Tintange ses sortilèges, Planchipont son vieux sanglier doué de parole. À quelques dizaines de kilomètres de là, la forêt française conserve les Dames de Meuse, trois immenses rochers que la tradition explique par la pétrification de femmes coupables d’avoir trahi leurs époux partis à la guerre. (Visit Ardenne) Ce qui m’intéresse ici n’est pas de savoir si toutes ces légendes ont la même antiquité ou appartiennent au même système de croyances. Elles ne l’ont évidemment pas. Certaines plongent leurs racines dans des fonds probablement très anciens ; d’autres sont chrétiennes, médiévales ou beaucoup plus tardives. Certaines semblent avoir accompagné un lieu pendant des siècles ; d’autres se sont transformées au gré des conteurs. Leur juxtaposition est justement ce qui fait la richesse du paysage ardennais : plusieurs époques de merveilleux occupent simultanément le même territoire. L’abbaye d’Orval offre un exemple presque parfait de ce fonctionnement. La tradition raconte que Mathilde de Toscane, ayant laissé tomber son anneau dans une fontaine, le vit rapporté à la surface par une truite et s’écria qu’il s’agissait là d’un « Val d’Or ». L’abbaye elle-même continue de transmettre la légende tout en distinguant soigneusement ce récit de ce que l’on sait historiquement de Mathilde de Canossa. La truite à l’anneau est devenue l’un des symboles du lieu. (Abbaye d’Orval) Nous sommes déjà très proches de ce que fait spontanément la fantasy : un paysage réel reçoit une seconde géographie, invisible mais mémorielle. Une source devient autre chose qu’une source. Une cavité dans la roche n’est plus seulement le résultat de l’érosion. Un creux dans une pierre peut être l’empreinte laissée par un cheval merveilleux. Une forêt cesse d’être uniquement un ensemble d’arbres et devient le territoire possible de ceux que l’on ne rencontre qu’à condition de savoir les chercher. La géographie demeure la même ; sa profondeur change. 2. Une mythologie qui n’a jamais été organisée comme telle Employer l’expression « mythologie ardennaise » nécessite cependant un peu de prudence. Il serait séduisant de présenter l’Ardenne comme l’équivalent miniature d’une mythologie grecque ou nordique, avec son panthéon, ses généalogies, son récit des origines et quelques volumes bien rangés expliquant à chacun qui est qui. Ce serait surtout faux. Ce que possède l’Ardenne est beaucoup plus dispersé. On y trouve des traces de cultes antiques, des survivances ou reconstructions païennes, des légendes chrétiennes, des récits attachés à des saints, des traditions populaires, des êtres féeriques, des histoires de sorcellerie, des revenants, des animaux fantastiques, puis une immense matière épique liée aux Quatre Fils Aymon, à Bayard, à Maugis, à Charlemagne. Le tout n’a pas été composé ensemble. Il s’est accumulé. C’est précisément pour cela que le travail des collecteurs est capital. À la fin du XIXe siècle, Albert Meyrac accomplit un travail dont on mesure difficilement aujourd’hui l’importance. Son volumineux Traditions, coutumes, légendes et contes des Ardennes, paru à Charleville en 1890, rassemble sur près de six cents pages folklore, récits, chansons, croyances et coutumes ; Paul Sébillot en signe la préface. Une notice ethnologique publiée plus tard sur Persée considère encore l’ensemble comme une documentation importante sur le folklore régional. Ce n’est donc pas un petit recueil de veillées pittoresques : c’est une tentative de fixer par écrit une matière dont une grande partie circulait autrement. (Persée) Un siècle plus tard, d’autres continuent à parcourir cette forêt documentaire et réelle. Jean-Luc Duvivier de Fortemps a consacré une part considérable de son œuvre aux paysages, traditions et lieux légendaires de l’Ardenne. L’Ardenne merveilleuse parcourt précisément les sites auxquels sont attachés fées, diables, saints, nutons et sorcières, en insistant sur la superposition du merveilleux païen et chrétien. (L’Ardenne merveilleuse) Albert Moxhet a lui aussi travaillé durant des décennies sur les traditions populaires, les êtres fantastiques de la forêt ardennaise et la géographie des Quatre Fils Aymon. Le volume spécial des Amis de l’Ardenne consacré en 2002 aux quatre frères rassemble d’ailleurs une remarquable constellation de chercheurs et de passionnés : Gérard Baudoin y étudie la légende de Renaud de Montauban, Albert Moxhet sa toponymie ardennaise, Philippe Verelst Maugis, tandis que plusieurs contributions suivent Bayard et Château-Regnault. (Les Amis de l’Ardenne, n°75) Cette matière existe donc. Elle n’était simplement pas centralisée. Et c’est probablement là qu’apparaît le paradoxe qui me poursuit depuis le début du Cycle de Maugis. Dans la préface des Enfants de l’Obsidienne, j’écrivais que le roman voulait être « une ode à la sublime mythologie de la forêt d’Ardenne », avant de constater que cette forêt « regorge de légendes » et de m’interroger sur le peu de visibilité accordé au « Petit Peuple de l’Ardenne, ses Faés, ses Enchanteors ». Peut-être la question était-elle légèrement mal posée. Ce n’est pas que l’Ardenne manque de mythologie. Elle manque plutôt d’un récit suffisamment vaste pour donner l’impression que toutes ses mythologies se parlent. 3. Les habitants de l’Ardenne invisible Il suffit pourtant de quitter les routes principales pour que la population augmente brutalement. Les Nutons sont probablement parmi les plus représentatifs de ce Petit Peuple. Selon les régions et les variantes linguistiques, leurs cousins peuvent changer de nom, mais le motif demeure familier : de petites créatures vivant dans des grottes ou des cavités, travaillant volontiers la nuit, parfois serviables, parfois susceptibles, et entretenant avec les humains une relation régie par des règles qu’il vaut mieux ne pas enfreindre. À Volaiville, le Circuit des Légendes rattache un récit de veuve pauvre et de Nuton généreux au Trou des Nutons ; à Houffalize, les traditions font des Nutons des travailleurs nocturnes capables de réparer les chaussures des habitants. (Visit Ardenne) Pierre Dubois a consacré une immense partie de sa vie à ce type de créatures. Son travail d’elficologue dépasse largement l’Ardenne, mais son rapport à celle-ci est profondément fondateur. Revenant sur son enfance, il confiait : « Les Ardennes pour moi, c’était cette grande forêt, une forêt de légendes aussi. » Et il ajoutait : « Je croyais beaucoup à l’esprit des lieux. » (Entretien avec Pierre Dubois) L’expression me semble essentielle. L’esprit des lieux implique que le merveilleux ne constitue pas une décoration ajoutée au paysage. Il procède du paysage lui-même. Une grotte produit un récit parce qu’elle est une ouverture vers ce que l’on ne voit pas. Une pierre étrange réclame une histoire. Un rocher marqué exige que quelque chose y ait posé le pied. La violence d’un relief appelle un géant, un cheval prodigieux ou une punition divine. L’épaisseur d’une forêt rend plausible ce que la plaine aurait peut-être davantage de mal à cacher. Albert Moxhet expliquait d’ailleurs très simplement le mécanisme à propos des nombreux Pas Bayard. Face à une pierre présentant une cavité ou une forme étonnante, l’esprit humain cherche une explication ; lorsqu’un cheval merveilleux capable de bonds fantastiques appartient déjà au fonds narratif local, l’empreinte devient naturellement la sienne. (Entretien avec Albert Moxhet) Ce processus n’a rien de naïf. Il est l’un des grands moteurs universels du mythe. L’Ardenne possède de surcroît une extraordinaire capacité d’absorption. Le christianisme n’a pas simplement effacé les croyances antérieures ; il a souvent occupé les mêmes lieux, transformé les récits ou leur a superposé les siens. Le cerf de saint Hubert surgit dans la même immense forêt où d’autres traditions plaçaient des êtres beaucoup moins orthodoxes. À Orval, l’eau devient miraculeuse. Ailleurs, des chapelles, statues et saints prennent place dans des paysages dont les récits semblent parfois plus anciens que les édifices. (Visit Ardenne) Même Arduinna nous oblige à accepter cette complexité. Son nom est bien attesté par l’épigraphie antique et se rattache très clairement au dossier linguistique de l’Ardenne. Mais la figure que presque tout le monde connaît aujourd’hui, celle d’une déesse chevauchant un sanglier, mérite davantage de précautions. Le chercheur Patrice Lajoye rappelle que la statuette longtemps identifiée à Arduinna ne porte pas son nom et juge cette attribution abusive ; il montre également que la nature exacte de la divinité ou du nom sacré reste discutée. (Patrice Lajoye) Même l’étymologie renvoie d’abord à l’idée de hauteur ou d’éminence, le nom d’Ardenne étant rattaché au gaulois arduo-. (Persée) Cela ne diminue absolument pas Arduinna. Au contraire. Cela montre comment fonctionne une mythologie vivante : une donnée antique partielle, une tradition érudite, une interprétation iconographique, un symbole animal devenu régional, puis des générations d’artistes et de conteurs finissent par construire une figure beaucoup plus précise que ne l’autoriseraient seules les inscriptions antiques. Entre l’Arduinna historique, l’Arduinna supposée, l’Arduinna artistique et l’Arduinna littéraire, il existe donc plusieurs couches. C’est précisément ce genre d’espace que j’aime. 4. Bayard, Maugis et les Quatre Fils Aymon : lorsque la légende devient européenne Puis arrive Bayard. Et, avec lui, les dimensions changent. La geste des Quatre Fils Aymon appartient à la matière épique médiévale, mais l’Ardenne l’a si profondément incorporée à son paysage qu’il devient parfois difficile de distinguer la géographie du récit de celle que le récit a fini par produire. À Bogny-sur-Meuse, quatre éperons rocheux dominent la vallée et sont devenus les silhouettes minérales des quatre frères. Château-Regnault conserve la mémoire de leur refuge. En face, la Roche de l’Hermitage aurait abrité Maugis devenu ermite. (ADT des Ardennes) Mais quelques dizaines de kilomètres suffisent pour que la même histoire réapparaisse ailleurs. À Croix-Rouge, aujourd’hui en Belgique, le Trou des Fées est associé à Oriande : c’est là qu’elle aurait remis à Maugis Flamberge et le cheval Bayard. Non loin de là, un Pas Bayard conserve l’empreinte supposée du bond du cheval. (Visit Ardenne) La légende n’a donc aucune intention de respecter nos cartes administratives. Tant mieux pour elle. Cette multiplication des lieux ne doit pas être considérée comme une faiblesse du récit, comme si plusieurs villages s’étaient trompés d’adresse. C’est au contraire le signe de son extraordinaire puissance d’appropriation. Une grande légende ne reste pas sagement à l’endroit où un philologue aurait décidé qu’elle devait se trouver. Elle voyage, se fixe, repart, s’enracine ailleurs et fait naître de nouveaux lieux de mémoire. Gérard Baudoin a consacré plusieurs travaux à cette inscription territoriale. Après son étude générale de la légende publiée dans le numéro spécial des Amis de l’Ardenne, il consacrait encore en 2022 un article au Pas Bayart d’Hargnies, montrant la persistance très concrète de cette géographie aymonienne. (Racine d’Ardennes) Albert Moxhet, de son côté, travaillait précisément sur cette toponymie et sur la manière dont Bayard avait « contaminé », au meilleur sens du terme, les paysages ardennais. Philippe Vaillant et Noël Orsat ont poussé la logique encore plus loin. En 2013, Les 4 Fils Aymon, une épopée pour l’Europe associait le récit et l’iconographie européenne étudiés par Philippe Vaillant au travail de Noël Orsat sur le rayonnement et les traditions populaires de la légende. (Éditions Les 3 Mondes) Noël a ensuite poursuivi cette réflexion à travers la Route européenne des Légendes et la Via Charlemagne, dont il est le fondateur. La Via Charlemagne a reçu la certification d’Itinéraire culturel du Conseil de l’Europe en 2018, et le réseau a cherché à relier des territoires très éloignés par la mémoire carolingienne et ses prolongements légendaires. (Conseil de l’Europe) Cette dimension européenne est fondamentale. Elle nous débarrasse d’une question qui n’a guère de sens : Bayard serait-il français ? belge ? Maugis appartiendrait-il davantage à Bogny qu’à Croix-Rouge ? La chanson de geste a circulé à travers les langues, les manuscrits, les adaptations et les territoires bien avant que nous ne songions à lui demander un passeport. L’Ardenne constitue son foyer privilégié, mais pas sa prison. C’est même précisément parce que cette matière voyage qu’elle peut devenir immense. 5. Pourquoi cette matière ressemble déjà furieusement à de la fantasy Arrivés à ce point, faisons l’inventaire. Nous disposons d’une forêt immense et longtemps réputée difficile à pénétrer. D’une divinité ou figure sacrée antique intimement liée à son nom. De lieux de culte successivement païens et chrétiens. De fées. De Nutons. De sorcières. De loups-garous. De revenants. De géants. De bêtes qui parlent. De fontaines miraculeuses. De grottes occupées par le Petit Peuple. D’une épée merveilleuse. D’un enchanteur. D’un cheval surnaturel capable de franchir des vallées. De quatre frères rebelles poursuivis par Charlemagne. De pierres portant l’empreinte supposée de leurs aventures. De châteaux disparus dont la silhouette continue d’exister dans le récit. De plusieurs siècles de traditions capables de se contredire sans jamais parvenir à s’annuler. À un moment donné, il faut peut-être arrêter de faire semblant : un auteur de fantasy correctement constitué devrait commencer à éprouver une légère jalousie. Il lui resterait évidemment énormément de choses à inventer. Mais pas nécessairement les matières premières. C’est ici que le travail de personnes comme Pierre Dubois ou Hervé Gourdet prend tout son sens. Pierre Dubois a montré combien le Petit Peuple pouvait retrouver une existence littéraire contemporaine lorsqu’on cessait de le traiter comme un résidu de folklore pour le considérer comme un imaginaire véritable. Hervé Gourdet poursuit, à sa manière, une démarche profondément territoriale. Son projet Escapades Fantastiques parcourt les sites légendaires des Ardennes françaises et belges, mêle carnet de voyage, illustration, vidéos et rencontres, et donne notamment la parole à Albert Moxhet autour de cette matière. (Escapades Fantastiques) Il a également créé à Monthermé le Printemps des Légendes, consacré à la féerie et à la littérature fantastique. (Hervé Gourdet) Ce travail de transmission est essentiel car une légende peut mourir tout en restant imprimée dans un livre. Il suffit que plus personne ne sache où elle se trouve. À l’inverse, lorsqu’un illustrateur redonne un visage à une divinité, lorsqu’un écrivain replace un Nuton dans une histoire, lorsqu’un chercheur identifie un Pas Bayard, lorsqu’une association balise une route, lorsqu’un conteur reprend un récit devant un public, la matière recommence à circuler. Cyril Barreaux appartient, pour moi, à cette chaîne. Né à Charleville-Mézières, il travaille depuis longtemps dans la peinture numérique, la féerie et l’heroic fantasy. Parmi ses œuvres figurent plusieurs représentations d’Oriande et une Arduinna. (Cyril Barreaux) Et cette dernière possède pour moi une importance particulière que les fiches biographiques ne peuvent évidemment pas raconter : l’Arduinna de Cyril compte parmi les images qui m’ont donné envie d’écrire le Cycle de Maugis. Je le lui ai déjà dit. Ce n’est pas un détail décoratif. C’est même une illustration assez parfaite de la manière dont fonctionne l’imaginaire. Une figure antique très imparfaitement connue traverse les siècles, est reconstruite, dessinée, réinterprétée ; un illustrateur ardennais lui donne à son tour une présence ; cette image rencontre un autre imaginaire et contribue, quelque part, à faire naître plusieurs milliers de pages de fiction. La transmission des mythes ne suit décidément pas toujours un chemin très administratif. Et cela m’amène naturellement à Tolkien, mais avec une nuance indispensable. Il serait assez ridicule d’écrire que « l’Ardenne est notre Terre du Milieu ». Tolkien a construit un ensemble d’une cohérence linguistique, historique et mythologique extraordinaire, selon une démarche qui lui appartient. Ce que son œuvre permet cependant de comprendre, c’est qu’une mythologie acquiert une puissance particulière lorsque ses fragments commencent à communiquer : les lieux avec les personnages, les généalogies avec les guerres, les chansons avec l’Histoire, les objets avec les lignées, les récits anciens avec ce qui advient des siècles plus tard. Or l’Ardenne possède les fragments. C’est ce constat qui m’avait conduit à écrire, dès la postface de Froidmont : « Je reste convaincu que l’on peut imaginer une œuvre à la hauteur d’un Seigneur des Anneaux rien qu’en se basant sur la mythologie de l’Ardenne. » La phrase peut paraître ambitieuse. Elle ne signifie pas : « je vais écrire le Seigneur des Anneaux ardennais ». Ce serait une manière assez sûre de produire quelque chose d’infiniment moins intéressant. Elle signifie que la matière disponible possède une richesse suffisante pour soutenir une construction immense, pour peu que l’on accepte le travail nécessaire afin de comprendre ses éléments, leurs origines, leurs contradictions et leurs possibilités. Finalement, le problème n’est pas d’inventer davantage. Il est de relier. 6. Le Cycle de Maugis : relier ce qui était séparé C’est probablement là que je comprends le mieux, aujourd’hui, ce que j’ai commencé sans vraiment le savoir avec Froidmont. Le premier tome possède encore « la texture du conte », comme je l’écris plus tard dans la préface des Chaînes d’Argent. Le deuxième transforme l’univers en échiquier ; le troisième met réellement les forces en mouvement et place explicitement Arduinna Silva à l’arrière-plan du tumulte, dans le pré-Empire de Karolus Magnus. J’y écrivais également qu’en dépit du travail historique, les zones grises de cette époque laissent encore de la place à la fantasy « sans vraiment trahir l’Histoire ». C’est une règle importante pour moi. L’Histoire avec un grand H constitue la charpente. Je préfère la tordre le moins possible. La chanson de geste, en revanche, subit un traitement beaucoup moins respectueux. Je la plie, la mélange, la démonte parfois pour comprendre comment elle pourrait fonctionner si Maugis, Bayard, Oriande et Charlemagne retrouvaient approximativement l’époque dans laquelle les personnages sont supposés évoluer. Puis je laisse entrer le légendaire ardennais. C’est exactement ce qui explique qu’une Marie de Salm puisse apparaître auprès de Maugis. Dans les Chaînes d’Argent, elle s’avance, plante son épée devant lui et se présente simplement : « Maugis d’Aygremont, je suis Marie de Salm ». Le nom renvoie à Salm, dans l’Ardenne aujourd’hui belge, où subsistent les ruines du château des comtes de Salm. (Visit Ardenne) Marie n’est évidemment pas utilisée comme document prosopographique prouvant l’existence de cette femme précise en 799. Elle appartient à la liberté littéraire du Cycle. Mais géographiquement, sa présence rappelle quelque chose d’essentiel : mon Ardenne ne s’arrête pas à la frontière française actuelle. Elle n’aurait aucune raison de le faire. Le même principe vaut pour la petite Liden, mais d’une manière presque inverse. Parce qu’à force de parler de Bayard, de Maugis, d’Arduinna, de Charlemagne, de déesses et de hauts faits, on pourrait croire que l’imaginaire ardennais ne fonctionne qu’à l’échelle monumentale. L’Élixir m’a permis d’aller voir ailleurs. Liden de Montfort est une enfant. Elle tombe gravement malade ; Hadelin découvre progressivement qu’elle est magiquement liée au petit Gautier. Le texte définit leur « lien prophétique » comme l’unification de deux destins, au point que la souffrance ou la mort de l’un atteint l’autre. Hadelin en déduit qu’il lui faut sauver Gautier pour sauver Liden. Voilà aussi ce que je veux faire de la fantasy ardennaise. Elle peut raconter un cheval-fée bondissant par-dessus une vallée, mais elle doit également pouvoir entrer dans une chambre où une petite fille brûle de fièvre. Elle peut convoquer une ancienne déesse et suivre un Nuton ridicule dans son terrier. Elle peut faire entrer Karolus Magnus avec son armée et s’intéresser, quelques pages plus tard, à un herboriste qui essaie simplement de comprendre pourquoi deux enfants souffrent du même mal. C’est probablement ici que le Livre de l’Ordre et du Chaos dépasse progressivement la simple réécriture de Maugis. Les légendes ne sont plus des références que le lecteur doit reconnaître pour obtenir un petit sourire complice. Elles deviennent des éléments d’un même système narratif. Oriande cesse d’être uniquement la fée de la tradition aymonienne. Arduinna cesse d’être seulement une divinité au dossier archéologique incertain. Les Nutons ne sont plus seulement des personnages de veillée. Bayard n’est plus seulement le cheval qui porte quatre frères. Ils entrent en relation. Et je ne suis évidemment pas seul à avoir rendu cette relation possible. Albert Meyrac a recueilli. Jean-Luc Duvivier de Fortemps et Albert Moxhet ont parcouru et étudié. Gérard Baudoin a cherché les traces. Philippe Vaillant et Noël Orsat ont suivi l’épopée au-delà de l’Ardenne et jusqu’à sa dimension européenne. Pierre Dubois a rendu au Petit Peuple une dignité littéraire immense. Hervé Gourdet a remis les légendes dans le paysage et leur a donné des images, des itinéraires et des rencontres. Cyril Barreaux a donné à Arduinna un visage suffisamment puissant pour participer, sans le savoir alors, à la naissance de mon propre imaginaire. Il serait donc profondément faux de prétendre avoir inventé une « mythologie ardennaise ». Elle était là bien avant moi. Peut-être la fantasy ardennaise n’a-t-elle finalement pas besoin d’être inventée. Ses éléments existent depuis longtemps, dispersés entre des forêts, des rochers, des grottes, des villages, plusieurs pays, plusieurs siècles et plusieurs traditions. Ils ont été racontés, oubliés, recueillis, transformés, christianisés, romantisés, dessinés, étudiés puis racontés encore. Les frontières qui partagent aujourd’hui l’Ardenne entre la France, la Belgique et le Luxembourg n’ont jamais vraiment réussi à diviser son imaginaire. Le travail de l’écrivain commence à l’endroit où cette dispersion devient une possibilité. Chercher les liens. Vérifier ce qui peut l’être. Accepter que certaines traditions se contredisent. Refuser de transformer une belle légende en vérité historique sous prétexte qu’elle nous arrange. Puis, lorsque les sources cessent de parler, regarder l’espace demeuré vide entre elles et se demander ce qui pourrait raisonnablement s’y trouver. C’est exactement dans ces espaces que j’ai installé Maugis. Pour aller plus loin Quelques références pour poursuivre l’exploration du légendaire ardennais et de ses passeurs : Albert Meyrac — Traditions, coutumes, légendes et contes des Ardennes (1890), vaste collecte de folklore, récits, chansons, croyances et coutumes. Jean-Luc Duvivier de Fortemps — L’Ardenne merveilleuse, pour les sites, les légendes et la superposition des traditions païennes et chrétiennes. Albert Moxhet — Entretien sur les Pas Bayard et le légendaire ardennais, autour de la toponymie, du paysage et des mécanismes de formation des légendes. Gérard Baudoin et collectif — Les Amis de l’Ardenne, n°75, spécial Quatre Fils Aymon, ensemble d’études sur Renaud de Montauban, Bayard, Maugis et Château-Regnault. Philippe Vaillant et Noël Orsat — Les 4 Fils Aymon, une épopée pour l’Europe, pour la diffusion européenne de la geste et ses traditions populaires. Pierre Dubois — Entretien sur l’Ardenne, la forêt et « l’esprit des lieux », une belle entrée dans son rapport au Petit Peuple et à l’imaginaire ardennais. Hervé Gourdet — Escapades Fantastiques – Ardennes, travail de terrain, d’illustration et de transmission autour des sites légendaires ardennais.
- Interview sur Radio Bouton – Autour de L’Élixir et du Livre de l’Ordre et du Chaos
Le 9 décembre, j’ai eu le plaisir d’être invité par Radio Bouton, une radio associative profondément attachée à son territoire, pour parler de mon travail d’auteur, de l’Ardenne et de mon nouveau livre, L’Élixir, premier tome du Livre de l’Ordre et du Chaos. Au fil de l’entretien, nous évoquons la place de l’Ardenne dans mes récits, la manière dont les légendes locales, les Nutons, la forêt et les croyances anciennes nourrissent mon univers, ainsi que les liens entre L’Élixir et le Cycle de Maugis. J’y parle d’Hadelin, d’Édorian le Nuton, d'Oriande, mais aussi de la présence déjà bien concrète de Karolus Magnus, qui commence à projeter son ombre sur les événements à venir. Si vous souhaitez découvrir les coulisses de cet univers, comprendre comment s’articulent histoire, folklore ardennais et fantasy épique, ou simplement en savoir plus sur la parution de L’Élixir, vous pouvez réécouter l’émission en replay en suivant ce lien : 👉 Écouter l’interview sur Radio Bouton Bonne écoute, et n’hésitez pas à me laisser vos impressions après l’émission.
- Espace d'échange immersif
Vous êtes convié à venir visiter l'espace créé pour vous, lecteur ou néophites du Cycle de Maugis et du Livre de l'Ordre et du Chaos ! C'est par ici : (ou en bas de l'article pour essayer directement ! ) https://arrival.space/beno-t-caron Pour commencer, vous débarquez dans la salle d'accueil qui vous oriente vers les différents thèmes, ouvrages, etc... Dès lors, vous pouvez vous promener vers Froidmont, les Enfants des l'Obsidienne, ect. Certaines salles sont assez spéciales, comme Rosefleur ou la Bibliothèque Monde et vous réservent quelques surprises... Bonne visite ! Mode opératoire (ultra simple) 1) Entrer dans l’espace Vous pouvez rejoindre l’espace en mode invité (Guest) : choisissez un nom, un avatar, puis entrez. Le micro/casque est optionnel : vous pouvez l’activer ou le couper selon votre usage. 2) Se déplacer Sur ordinateur Deux façons : cliquer au sol pour avancer, ou utiliser ZQSD/WASD. Tourner la vue : clic droit + glisser. Zoom : molette. Courir : Maj (Shift). Sur mobile Déplacement au joystick (icône en bas à gauche). Tourner la caméra : glisser le doigt ; zoom : pincer ; et vous pouvez aussi tapoter au sol pour avancer. 3) Interagir Approchez-vous des éléments et cliquez/tapotez ce qui attire l’œil : certains objets peuvent être “actifs” (infos, passages, détails, ambiances). Selon les zones, il peut aussi y avoir des sources sonores (ambiance, voix, etc.) intégrées au décor. 4) Partager Si vous voulez inviter quelqu’un : il suffit de copier le lien et de l’envoyer. Et si vous voulez l’intégrer sur une page web : Arrival Space prévoit un code d’intégration (iframe).
- Célestine, la blessure Hélikè
Hélikè, la ville engloutie : quand l’Histoire disparaît sous la mer Au cours de l’hiver 373 av. J.-C., Hélikè — une cité d’Achaïe, sur le golfe de Corinthe — fut anéantie par un violent séisme, suivi d’une submersion marine. En une nuit, une ville entière bascula hors du monde visible. On a parfois voulu y voir une “Atlantide grecque”, mais l’étiquette ne dit pas l’essentiel : Hélikè est d’abord une tragédie humaine, une disparition si radicale qu’elle a marqué durablement la mémoire antique. Soyons rigoureux : les sources ne donnent pas de nombre fiable de victimes. Elles insistent plutôt sur l’ampleur du désastre, sur la brutalité du raz-de-marée, et sur l’impuissance des survivants face à une ville devenue inaccessible. Strabon rapporte par exemple qu’on envoya deux mille hommes pour tenter de récupérer les corps, sans succès : signe glaçant d’un effacement presque total. D’autres auteurs anciens, comme Pausanias, évoquent une cité “engloutie” dont le souvenir persiste, précisément parce que l’événement dépasse l’entendement ordinaire : une ville, et soudain… rien. Ce qui fascine, ce n’est pas seulement la catastrophe. C’est la cassure : avant, une cité ; après, un vide. Hélikè devient un symbole antique de l’instant où la réalité se dérobe. Et c’est là que, des siècles plus tard, la recherche moderne entre en scène. Aujourd’hui : d’une légende à une enquête scientifique Pendant longtemps, Hélikè a flotté entre récit et mythe. Mais depuis la fin du XXᵉ siècle, des programmes de recherche (archéologie, géologie, géoarchéologie) ont repris le dossier. Le Helike Project publie notamment des résultats et des références scientifiques autour des horizons d’occupation retrouvés et de la reconstitution du contexte naturel du drame. Autrement dit : on ne “rêve” plus Hélikè, on l’étudie. Et cette bascule est, en soi, une forme de réparation : elle rend à la catastrophe sa matérialité, et aux disparus leur place dans une histoire documentée. L’hommage du Cycle de Maugis : Célestine, ou la dignité face au gouffre Dans le Cycle de Maugis, l’hommage à Hélikè ne passe pas par la reconstitution “musée”. Il passe par une émotion : celle de l’avant-bataille, quand une communauté se rassemble autour d’une table et mesure — lucidement — la part d’irréversible. Célestine incarne exactement cela. La scène de la table (le marbre, les poings serrés, le silence, le heaume) n’est pas seulement “épique”. Elle dit : nous savons que des villes meurent. Que des mondes entiers peuvent disparaître en une nuit. Et que la seule réponse honorable, parfois, consiste à tenir debout, à décider, à porter la mémoire au lieu de la fuir. Hélikè est une tragédie de submersion. Célestine, elle, est une tragédie de lucidité. Le lien est là : l’Histoire qui brûle, l’Histoire qui noie, et ceux qui restent — non pas pour “oublier”, mais pour organiser, protéger, transmettre. Si votre clip se termine sur Hélikè, alors Célestine devient plus qu’un personnage : elle devient un monument vivant, une main posée sur la table du réel. Références (pour aller plus loin) Strabon, Géographie, Livre VIII (passage sur Hélikè, l’expédition des “deux mille hommes” et l’impossibilité de récupérer les corps). Pausanias, Description de la Grèce, Livre VII (tradition sur Hélikè engloutie). Helike Project (pages de résultats + références scientifiques et publications autour de la recherche).
- On picole, on fume et on fait des galipettes dans le Cycle de Maugis 🍷🚬🔥
Plaisirs, sensualité et corruption : comment l’intime sert l’épique Dans cette saga, les “petits plaisirs” ne sont pas du décor médiéval : ils servent l’histoire. Boire, fumer, désirer… ce sont des gestes simples qui rendent l’univers crédible, et qui deviennent un vrai baromètre moral. 🍷 Boire : l’alcool crée de la complicité, fait tomber les masques et installe un sas de respiration avant que l’épique ne reprenne. Un verre partagé, (ici Oriande et Aveline autour d'un Cointreau) une table, une ambiance… et vous sentez le monde vivre. 🚬 Fumer : la pipe n’est pas un accessoire “à la fantasy”. C’est une posture : contrôle, ironie, distance. La fumée rythme les dialogues et signe l’état intérieur d’un personnage. Maugis est d'ailleurs très amateur du tabac de la Semoy. 🔥 Aimer / désirer : le Cycle couvre tout un spectre. • parfois tendre et charnel (l’intime comme refuge) • parfois “magico-érotique” (où le désir touche au sortilège) • parfois trouble… jusqu’au monstrueux, quand la sexualité devient prédation et corruption du côté de Moloch. Et c’est là que ça marche : plus on glisse vers le Chaos, plus l’intime se déforme. Chez les humains, il peut être chaleur. Chez les démons, il devient avidité. En clair : dans le Cycle de Maugis, la sensualité n’est pas là “pour faire joli”. Elle révèle qui tient debout… et qui bascule. #fantasy #darkfantasy #epicfantasy #litterature #roman #auteurindependant #worldbuilding Références (extraits) : Tome III Les Chaînes d’argent (alcool/pipe) ; L’Elixir (érotisme) ; Tome II Les Enfants de l’Obsidienne + Tome IV (à venir) (Moloch/Tophet).
- Prix du Livre Grand Est : auto-édités, passez votre chemin !
Vous avez fait le choix (ou pas) de l’auto-édition, vous résidez dans l’Est de la France, et vous vous dites : — « Tiens, je participerais bien au Prix du Livre Grand Est, cette année… » En effet, vous avez écrit un joli petit livre jeunesse, avec peu d’illustrations IA (histoire de tenir les esprits chafouins à distance) et, coïncidence, vous résidez dans l’Est de la France. En plus, votre bouquin tricote des histoires un peu locales : hop, vous vous lancez dans le remplissage soigné du formulaire de la 6e édition. Et là : douche froide. On vous claque la porte au nez. Circulez, il n’y a rien à voir. Séparons le bon grain de l’ivraie : on ne mélange pas les torchons et les serviettes. Vous, c’est le fond du bus, près du radiateur, avec les nuls. Pourquoi ? Parce qu’à la 6e case de la 6e édition, on vous demande (NÉCESSAIRE) : « Maison d’édition ». Puis : « Installée en région Grand Est » (NÉCESSAIRE). Et enfin, le glas : « Nombre de tirage ». Vous l’avez bien compris : vous n’êtes pas le bienvenu ici. Qu’on assume une politique éditoriale, pourquoi pas. Mais dans ce cas, autant l’écrire clairement : ce prix est destiné aux ouvrages portés par une structure éditoriale. Afficher « candidatures ouvertes » tout en verrouillant l’accès dès le formulaire, c’est un joli cas d’ouverture… sous conditions. Le plus ironique ? L’appel met aussi en avant des critères écologiques (très bien), mais exclut d’emblée une partie des créateurs qui, justement, fabriquent parfois local et court, voire à la demande. On notera par ailleurs que ce prix est porté par une collectivité et doté d’un montant (3 000 € bruts) : autrement dit, des deniers publics. Or, les règles exigent un cadre “à compte d’éditeur” et un contrat d’édition : mécaniquement, l’accès à ce financement symbolique est réservé au circuit traditionnel, donc à des structures éditoriales… privées. Ce n’est pas “mal” en soi ; c’est un choix. Mais alors, qu’on l’annonce comme tel : un prix public au service d’un segment privé précis, plutôt qu’un concours “ouvert” dans la communication. À l’arrivée, on obtient un prix public qui ressemble surtout à un prix du circuit traditionnel : un entre-soi, dont on nous a habitués depuis longtemps. Je n’attends pas qu’un jury « aime » l’auto-édition. J’attends juste une chose : de la cohérence et de l’honnêteté dans les règles du jeu.
- Agenda 2026 : où me retrouver autour du Cycle de Maugis et du Livre de l’Ordre et du Chaos (et surtout… où papoter)
2026 s’annonce déjà comme une année de rencontres — celles qui donnent une réalité très concrète aux livres, parce qu’un univers se partage aussi en vrai, autour d’une table, d’un sourire, d’une dédicace, d’une discussion qui dérive vers une légende ardennaise, un morceau d’Histoire… ou une bonne question de lecteur. Voici, à ce jour, les trois manifestations où j’aurai le plaisir de vous retrouver. Et comme un agenda n’est jamais figé, d’autres dates viendront très probablement s’y ajouter. 1) L’Orée des Légendes — Monthermé (18–19 avril 2026) S’il y a un rendez-vous qui porte bien son nom, c’est celui-ci : un festival du légendaire et de la féerie, dans une ambiance où l’on croise autant l’imaginaire (marché féerique, déambulations, spectacles…) que la convivialité la plus simple : celle des passionnés qui se reconnaissent au premier mot. L’édition 2026 a en plus une saveur particulière : le festival fête ses 10 ans. Bref, une très belle porte d’entrée si vous aimez les univers fantasy, les créatures, les artisans, les récits, et cette impression d’être “au bon endroit” quand la réalité se teinte un peu de merveilleux. Pourquoi venir si vous suivez Maugis ?Parce que Monthermé, la vallée de la Meuse, les Ardennes légendaires… tout ça résonne forcément avec ce que je construis dans le cycle. Et parce que discuter “sources, inspirations, folklore, chanson de geste et Histoire” prend une autre dimension quand on est entouré d’imaginaire. Infos pratiques (à vérifier au moment de partir) : le festival est annoncé à Monthermé, au COSEC, sur deux jours (samedi + dimanche). Les détails d’horaires/tarifs peuvent évoluer : le plus sûr reste de jeter un œil aux pages officielles quelques jours avant. 2) Salon du Livre et du Vin “Entre Lignes et Vignes” — Warnécourt (31 mai 2026) L’idée est aussi simple que brillante : réunir des auteurs en dédicace dans un salon où la découverte des livres se fait au milieu de dégustations de vin, avec une ambiance très “proche des gens”. Sur les éditions précédentes documentées, on parle aussi de buvette / petite restauration, et même d’animations (par exemple, une initiation au tir à l’arc a déjà été proposée). Autrement dit : on vient pour les livres, on reste pour l’atmosphère. Pourquoi c’est un bon salon pour discuter lore ?Parce que ce format “sans chichi” favorise les échanges longs : on peut parler lecture, construction d’univers, inspirations, et aussi des coulisses très concrètes (auto-édition, fabrication, illustrations, etc.), sans le bruit d’une grande foule. Infos pratiques (à vérifier au moment de partir) : l’événement est annoncé à Warnécourt, à la Halle Simone Leroy. Selon les sources accessibles, l’entrée est généralement indiquée comme libre, et l’organisateur est présenté comme Warnécourt Animations (les modalités exactes 2026 sont à reconfirmer sur les pages de l’événement). 3) Les Fééries fantastiques — Fumay (27 juin 2026) Fumay accueille un rendez-vous qui aime les mots “immersion”, “médiéval”, “fantastique” — et qui, pour le lecteur de fantasy, parle immédiatement : un site patrimonial, une ambiance de village médiéval, et une édition annoncée comme particulièrement travaillée. Les informations touristiques disponibles évoquent un week-end sur les 27 et 28 juin, sur le site du Château des comtes de Bryas. Sur mon agenda, je vous donne rendez-vous le samedi 27 : c’est donc, à ce jour, la date certaine de ma présence. Pourquoi venir ?Parce qu’ici, l’imaginaire ne se “raconte” pas seulement : il se voit, se porte, se met en scène. C’est l’endroit idéal pour parler fantasy, inspirations, et pour repartir avec un livre… ou une idée de lecture à offrir. Infos pratiques (à vérifier au moment de partir) : lieu annoncé Château des comtes de Bryas (Fumay) ; dates communiquées 27–28 juin (ma présence : 27 juin). Petit conseil “anti-mauvaises surprises” Les festivals vivent : un horaire, un plan d’accès, une animation, une entrée… peuvent changer entre l’annonce et le jour J. Le réflexe le plus sûr : vérifier la page officielle (ou l’événement Facebook) la semaine précédant votre venue. En bref (si vous voulez tout noter en 15 secondes) Monthermé — L’Orée des Légendes : 18–19 avril 2026 (10 ans du festival) Warnécourt — Entre Lignes et Vignes (Livre & Vin) : 31 mai 2026 Fumay — Fééries fantastiques : samedi 27 juin 2026 (festival annoncé aussi le 28) Et si vous me croisez : venez me dire bonjour. Même si vous ne connaissez pas encore l’univers. Les meilleures lectures commencent souvent par une rencontre.
- Auteur indépendant : quand on vous demande de payer pour avoir le droit d’être vendu
Il existe une règle économique assez simple que même mon boulanger semble avoir comprise : lorsqu’il vend une baguette, c’est normalement le client qui paie. Dans le monde merveilleux du livre indépendant, certaines personnes ont cependant découvert un concept beaucoup plus innovant : faire payer le produit avant même de chercher à le vendre. Et comme le produit est un livre, on pourrait naïvement penser que celui qui paie sera le lecteur. Quelle adorable innocence. Le client, parfois, c’est l’auteur. J’ai récemment eu entre les mains un contrat de dépôt-vente proposé à des auteurs indépendants. Je ne citerai ni l’entreprise ni la librairie concernées, car le problème dépasse largement une enseigne particulière. Ce qui m’intéresse ici, c’est le mécanisme. Et le mécanisme est magnifique... Au sens où une tapette à souris est magnifique quand on n’est pas la souris. Bienvenue en librairie ! Sortez votre carte bancaire. Le principe du dépôt-vente est pourtant assez facile à comprendre. Un auteur dépose quelques exemplaires chez un libraire. Le libraire les expose. Lorsqu’un lecteur achète un exemplaire, le libraire conserve sa commission et reverse le reste. Il y a donc une logique plutôt saine : si le livre se vend, tout le monde gagne de l’argent. L’auteur. Le libraire. Éventuellement l’État, parce qu’il est toujours dans les parages lorsqu’une pièce tombe quelque part. Mais voici qu'apparaît une évolution particulièrement créative du concept. Dans le contrat que j'ai lu, l'auteur doit choisir entre deux formules : Première possibilité : payer 6 € par exemplaire déposé, somme non remboursable, avant toute vente. En échange, il percevra 95 % du prix public hors taxes lorsque l'exemplaire sera vendu. Deuxième possibilité : payer 9 € par exemplaire déposé. Cette somme sera remboursée… uniquement si le livre ne se vend pas. Lorsque le livre est vendu, l'auteur perçoit alors 70 % du prix public hors taxes. Oui. Relisez tranquillement. Avec la deuxième formule, les 9 € versés pour l'exemplaire vendu restent donc acquis au dépositaire, qui conserve également 30 % du prix de vente HT. C'est à cet instant que le dépôt-vente commence à ressembler à une discipline olympique de gymnastique comptable. Le formidable test du « zéro vente » Il existe une question extrêmement simple à poser lorsqu'on analyse ce genre de prestation : Que gagne l'intermédiaire si aucun lecteur n'achète aucun livre ? Prenons quinze exemplaires. Avec la première formule : 15 × 6 € = 90 €. Zéro vente. Zéro lecteur. Zéro chiffre d'affaires généré par les livres. Mais 90 € encaissés. Ce n'est évidemment pas illégal en soi : on peut parfaitement vendre une prestation d'exposition, de référencement ou de mise en rayon. Mais appelons alors les choses par leur nom. Ce n'est plus seulement du dépôt-vente. C'est aussi une prestation payante vendue à l'auteur. Et cette nuance est importante parce qu'elle permet de savoir qui est réellement le client. Le lecteur ? Ou l'écrivain ? Et maintenant, faisons vendre le livre. Mauvaise idée. La seconde formule produit quelque chose d'encore plus savoureux. L'auteur verse 9 € par exemplaire. Les 9 € lui sont remboursés si le livre reste invendu. En revanche, lorsqu'un lecteur achète enfin son ouvrage, la somme n'est plus remboursée et l'auteur reçoit seulement 70 % du prix HT. Ce qui nous conduit à une situation économiquement... fascinante : l'invendu peut devenir plus intéressant que le vendu. Nous touchons là une forme de poésie. Prenons, pour simplifier, un ouvrage dont le prix public hors taxes serait de 9 €. L'auteur percevrait 70 % : 9 × 70 % = 6,30 €. Mais il a versé 9 € pour cet exemplaire… Résultat : 6,30 € – 9 € = –2,70 €. Avant impression. Avant transport. Avant emballage. Avant même d'avoir bu le café nécessaire pour oublier ce qui vient de se passer. Le lecteur vient donc d'acheter votre livre. Félicitations. Vous avez perdu de l'argent. À ce niveau-là, on ne parle plus de retour sur investissement. On parle de retour de bâton. « Bonne nouvelle : votre livre s'est vendu ! » Imaginons la conversation. — Bonjour monsieur l'auteur, excellente nouvelle : nous avons vendu votre livre ! — Formidable ! Combien ai-je gagné ? — Alors… rien. — Ah. — Enfin si. Vous avez perdu de l'argent. — Pardon ? — Mais rassurez-vous, votre ouvrage a gagné en visibilité... Le mot est lâché. Visibilité. La kryptonite de l'auteur indépendant. Il suffit de prononcer ce mot pour que certaines propositions commerciales semblent soudain parfaitement raisonnables. Salon à 180 € ? Visibilité. Chronique payante ? Visibilité. Concours littéraire avec droits d'inscription ? Visibilité. Pack premium permettant de figurer pendant quarante-huit heures sur une page que personne ne consulte ? Visibilité. Votre rein gauche contre trois publications Instagram ? Visibilité ! La visibilité : cette monnaie extraordinaire que personne n'accepte au supermarché Attention : la visibilité a une valeur. Bien sûr. Une bonne librairie peut apporter des lecteurs. Un salon bien fréquenté peut vendre beaucoup de livres. Une campagne publicitaire efficace peut parfaitement justifier son coût. Le problème commence lorsqu'on utilise le mot « visibilité » comme une unité monétaire imaginaire permettant d'éviter une question beaucoup plus désagréable : qu'est-ce que j'obtiens concrètement en échange de mon argent ? Le contrat que j'ai reçu développe d'ailleurs longuement le dispositif destiné à attirer des visiteurs devant la librairie, notamment grâce à des tableaux d'auteurs classiques exposés à l'extérieur, assortis de notes et de signes graphiques destinés à susciter la curiosité des passants... Pourquoi pas. Mais entre : « Nous attirons des gens dans le magasin » et : « Ces gens vont voir votre livre, le prendre en main et l'acheter», il existe une petite distance : on l'appelle généralement le commerce. L'auteur indépendant : cet animal que l'on sait assoiffé Pourquoi ces offres existent-elles ? Parce qu'elles répondent à une véritable souffrance. L'auteur indépendant veut être lu. C'est même généralement pour cela qu'il écrit. Il a consacré des centaines, parfois des milliers d'heures à son roman. Il a corrigé son texte. Payé éventuellement une couverture. Financé ses exemplaires. Construit un site. Animé des réseaux sociaux. Participé à des salons. Supporté les remarques de tante Jacqueline qui lui demande tous les six mois : — Alors, ton petit livre, ça marche ? Et surtout, il rêve souvent d'une chose très symbolique : voir son ouvrage dans une vraie librairie. Pas sur son bureau. Pas sur Amazon (quoique, aussi) Pas dans le coffre de sa voiture entre une table pliante et trois kakémonos. Dans une librairie. Avec des étagères. Des lecteurs. Une caisse. Un libraire. Bref : la consécration. Et cette aspiration possède évidemment une valeur commerciale. Lorsque quelqu'un vous propose exactement ce dont vous rêvez, quelques dizaines d'euros peuvent soudain sembler dérisoires. 60 € ? Pourquoi pas. 90 € ? C'est le prix de la visibilité. 135 € ? Une opportunité pareille… Et voilà comment on transforme une aspiration légitime en marché. Le vrai test : qui supporte le risque ? Il existe une autre manière extrêmement simple d'analyser une proposition destinée aux auteurs. Regardez qui supporte quoi. L'auteur paie l'impression. L'auteur fournit les livres. L'auteur paie leur acheminement. L'auteur supporte les invendus. Dans le contrat étudié, il doit également récupérer les exemplaires restant après six mois. S'il ne le fait pas dans le délai supplémentaire prévu, la librairie peut notamment les donner, les détruire ou les mettre en vente à prix réduit. Et l'auteur paie en plus pour la mise en rayon. Cela commence à faire beaucoup de risques commerciaux portés par une seule personne. Indice : ce n'est pas le lecteur. Mais 95 %, c'est énorme ! Oui. C'est probablement la réaction attendue devant la première formule. 95 % reversés à l'auteur ! Formidable. Sauf qu'un pourcentage n'a de sens qu'après avoir regardé ce sur quoi il porte et ce qui a été payé auparavant. Supposons que je vous dise : « Benoît, excellente nouvelle : je te reverse 100 % de tes ventes ! » Ça paraît extraordinaire. Puis j'ajoute : « Il faut simplement me verser 400 € avant de commencer. » Tout à coup, les 100 % deviennent moins érotiques. C'est exactement pourquoi les offres commerciales doivent toujours être ramenées à une équation extrêmement triviale : argent encaissé – argent dépensé = argent réellement gagné. Étonnamment, cette formule n'apparaît presque jamais en lettres dorées dans les brochures commerciales. Le petit syndrome de la pioche Le phénomène dépasse largement les librairies. Une véritable économie s'est développée autour des auteurs indépendants. Et soyons précis : toutes les prestations destinées aux auteurs ne sont évidemment pas mauvaises. Un correcteur professionnel travaille. Un graphiste travaille. Un attaché de presse travaille. Un imprimeur travaille. Un organisateur de salon travaille. Il est parfaitement normal qu'ils soient rémunérés. Le problème apparaît lorsqu'un modèle se présente implicitement comme un moyen de vendre des livres, alors que sa rentabilité dépend surtout de la vente de prestations… aux gens qui écrivent les livres. La différence est fondamentale. Une entreprise qui gagne de l'argent principalement lorsque des lecteurs achètent vos ouvrages possède un intérêt économique assez proche du vôtre : elle veut que vos livres se vendent. Une entreprise qui gagne déjà correctement sa vie lorsque vous payez pour essayer de vendre vos ouvrages peut parfaitement survivre à votre absence totale de lecteurs. Elle a déjà vendu quelque chose. À vous. Le questionnaire anti-pigeon Avant de payer pour une « opportunité » destinée à faire connaître un livre, cinq minutes avec une calculatrice peuvent éviter quelques déconvenues. Posez simplement ces questions : Combien l'entreprise gagne-t-elle si aucun livre n'est vendu ? Combien gagne-t-elle réellement lorsqu'un livre est vendu ? Que me reste-t-il une fois retirés le coût d'impression, les frais fixes, la commission et le transport ? Quelles actions de promotion sont explicitement garanties, plutôt que simplement évoquées ? Qui supporte les pertes, les détériorations et les invendus ? Et surtout : est-ce que je gagne davantage lorsque mon livre se vend que lorsqu'il reste dans un carton ? Cette dernière question paraît absurde. Elle ne l'est manifestement plus. Non, tout ce qui est payant n'est pas une arnaque Il faut également éviter la facilité inverse. Demander de l'argent à un auteur n'est pas automatiquement scandaleux. Une librairie indépendante possède des charges. Du personnel. Un loyer. De l'espace limité. Gérer quinze références obscures que personne ne réclame possède un coût réel. On peut donc parfaitement imaginer une prestation payante transparente : « Vous payez X euros pour six mois d'exposition, voici exactement ce que nous faisons, voici où votre livre sera placé et voici notre rémunération sur les ventes. » Libre ensuite à l'auteur d'estimer que cela vaut son argent. Ce qui devient beaucoup plus gênant, c'est le brouillage entre distribution, promotion et vente d'une prestation à l'auteur, particulièrement lorsque la présentation fait miroiter une reconnaissance ou une visibilité difficilement mesurable. Le vocabulaire compte. Les chiffres davantage. Qui est le client ? C'est finalement la seule question que je retiens. Dans le monde normal du livre : l'auteur écrit. L'éditeur publie éventuellement. Le diffuseur diffuse. Le libraire vend. Et le lecteur paie. Lorsque la chaîne commence à fonctionner à l'envers et que chacun se tourne vers l'auteur en lui tendant une facture, il peut être utile de s'interroger. Parce qu'un auteur indépendant n'est pas seulement quelqu'un qui produit des livres. C'est également quelqu'un qui espère. Et l'espoir est une matière première extraordinaire : renouvelable, abondante et particulièrement facile à monétiser. Alors la prochaine fois que quelqu'un vous promet de « donner de la visibilité » à votre roman, ne refusez pas nécessairement... Souriez. Sortez votre calculatrice. Et posez cette toute petite question : « Très bien. Et si je ne vends aucun livre, combien gagnez-vous ? » Si votre interlocuteur commence soudain à tousser… Vous venez peut-être d'économiser 90 €. Et quinze livres.
- Quand l’IA conçoit des puces... que les humains n’auraient jamais imaginées
Un article récent a beaucoup circulé autour d’une idée à la fois incroyable et dérangeante : l’intelligence artificielle serait désormais capable de concevoir des puces électroniques si complexes que même leurs créateurs humains peinent à en saisir pleinement la logique... tout en obtenant, dans certains cas, de meilleures performances que les approches classiques.[1][2] Présentée ainsi, l’affirmation semble presque relever de la science-fiction. Pourtant, derrière le titre spectaculaire, il existe bien une publication scientifique sérieuse, parue dans Nature Communications, ainsi que plusieurs communications institutionnelles de Princeton qui confirment l’essentiel : l’IA commence à ouvrir des espaces de conception que les ingénieurs n’exploraient pas, ou plus exactement ne pouvaient pas explorer efficacement avec leurs méthodes habituelles.[2][3] Le point de départ est simple à comprendre. Concevoir certaines puces de communication sans fil, notamment dans les bandes millimétriques et sub-térahertz, est un travail extrêmement long, coûteux et exigeant. Ces composants sont au cœur des futures générations de réseaux sans fil, de la détection haute résolution, de certains usages radar, de capteurs embarqués et, plus largement, de nombreuses technologies avancées.[2][3][4] Jusqu’ici, leur conception reposait principalement sur l’expertise humaine, sur des topologies déjà connues, puis sur d’innombrables ajustements et optimisations. Autrement dit, on partait de formes familières, choisies à l’avance, que l’on modifiait progressivement.[2] C’est précisément là que la rupture apparaît. Les chercheurs de Princeton et de l’Indian Institute of Technology Madras ont mis au point une méthode d’“inverse design” pilotée par deep learning. Au lieu de partir d’une architecture prédéfinie pour essayer de l’améliorer, on indique à la machine les propriétés recherchées — en matière de rayonnement, de diffusion du signal, de fréquence ou d’efficacité — puis l’algorithme remonte vers une géométrie possible, parfois complètement inattendue.[2][3] La publication scientifique parle d’une approche universelle de conception inverse pour des structures électromagnétiques complexes, arbitraires, à ports multiples, co-conçues avec des circuits actifs.[2] Cela change profondément la manière de penser l’ingénierie. L’humain raisonne souvent à partir de familles de formes déjà connues, de règles empiriques, de “bons réflexes” forgés par l’expérience. L’IA, elle, n’a pas cette culture implicite au sens humain. Elle explore un espace de solutions bien plus vaste, y compris des structures qui paraissent irrégulières, presque chaotiques, et qui auraient souvent été écartées d’emblée par un concepteur humain parce qu’elles ne “ressemblent pas” à une bonne solution.[3][5] C’est ce qui rend ces travaux si troublants... Kaushik Sengupta, professeur à Princeton et principal chercheur impliqué, explique que les structures produites par l’IA sont complexes, parfois d’apparence aléatoire, et qu’une fois reliées à des circuits, elles peuvent atteindre des performances auparavant inaccessibles. Il ajoute même que les humains ne peuvent pas réellement les comprendre dans le détail intuitif, alors qu’elles peuvent malgré tout mieux fonctionner.[3][5] Dit autrement : nous savons vérifier qu’elles marchent, mais nous ne savons pas toujours les ramener à une élégance intellectuelle humaine, à une règle simple, à un schéma familier. Il faut toutefois être précis ici. Dire que “personne ne comprend” ces puces est une formule journalistique forte, mais légèrement exagérée. Les chercheurs comprennent la physique générale, les contraintes imposées, les mesures réalisées, les performances atteintes et les protocoles de validation. Ce qui leur échappe en partie, ce n’est pas la réalité expérimentale du résultat, mais la raison intuitive pour laquelle telle géométrie non conventionnelle devient optimale.[2][3] Il s’agit donc moins d’un objet magique que d’un objet difficile à interpréter avec les catégories traditionnelles de l’ingénierie. Cette nuance est importante, car elle éclaire un phénomène plus vaste. L’IA n’est plus seulement en train d’automatiser des tâches répétitives ou d’assister des humains sur des opérations connues ; elle commence aussi à proposer des solutions originales dans des domaines très techniques. Ce n’est plus seulement une machine qui exécute. C’est aussi, dans une certaine mesure, une machine qui découvre.[2][3] Les gains annoncés sont loin d’être anecdotiques. Selon Princeton, ce qui demandait auparavant des semaines de travail hautement qualifié peut désormais être ramené à quelques heures, voire à quelques minutes pour certaines synthèses structurelles.[3][5] Les chercheurs indiquent également que cette méthode peut produire des structures parfois impossibles à synthétiser avec les techniques conventionnelles.[3][5] Et ce n’est pas qu’un effet de laboratoire sans lendemain : Princeton a aussi mis en avant, en mars 2025, qu’un travail connexe sur ces puces conçues par IA avait reçu le prix du meilleur article de l’année du IEEE Journal of Solid-State Circuits, l’une des revues majeures du domaine.[6] Encore plus révélateur : ces conceptions ne se limitent pas à un gain de rapidité. Elles peuvent aussi améliorer les performances. Princeton mentionne des conceptions capables d’opérer sur une plage de fréquences record couvrant l’ensemble des bandes millimétriques entre 30 et 94 GHz, tout en améliorant l’efficacité énergétique.[6] Cela signifie que l’IA ne sert pas seulement à faire “plus vite pareil”, mais aussi à faire autrement — parfois mieux. À ce stade, on comprend pourquoi ces travaux intéressent autant l’industrie. En juin 2025, Princeton annonçait d’ailleurs piloter un effort conjoint soutenu par Natcast, avec un financement d’environ 10 millions de dollars, pour utiliser l’IA afin de développer des semi-conducteurs avancés pour les communications sans fil et la télédétection.[4] Les usages visés vont des réseaux de nouvelle génération aux satellites, en passant par l’automobile autonome et certaines technologies de santé connectée.[4] En clair, on n’est déjà plus uniquement dans la démonstration académique : on entre dans une logique de transition vers des applications stratégiques. Mais il serait erroné d’en conclure que les ingénieurs sont devenus inutiles. Le chercheur humain reste indispensable à chaque étape décisive : définir le problème, choisir les contraintes, préparer les jeux de simulation et de données, valider physiquement les résultats, interpréter les performances, repérer les limites, industrialiser les solutions et garantir leur robustesse.[2][3][5] L’IA n’abolit pas l’ingénierie ; elle la déplace. Elle transforme le rôle du concepteur, qui devient moins un dessinateur direct de formes qu’un architecte de critères, de cadres et de validations. C’est peut-être là que réside la question la plus profonde. Depuis des siècles, une partie de notre confiance dans la technique repose sur le fait qu’elle soit intelligible. Nous acceptons un pont, un moteur ou une architecture logicielle parce qu’en principe un humain peut en expliquer le fonctionnement de manière assez claire. Avec ces nouvelles approches, une autre situation émerge : une machine peut produire une solution que nous savons mesurer, tester et comparer, mais que nous ne savons plus raconter simplement.[2][3] Nous entrons alors dans une zone intellectuelle nouvelle, où la performance devance l’intuition. Cette situation n’est pas sans précédent dans l’histoire récente des sciences. Dans plusieurs domaines, la puissance de calcul et les méthodes d’apprentissage ont déjà commencé à produire des résultats que les chercheurs savaient exploiter avant d’en posséder une compréhension théorique complète ou élégamment formulée. Ce qui change ici, c’est que le phénomène touche le cœur même de l’ingénierie matérielle : le dessin des objets techniques eux-mêmes. Il y a donc deux manières de lire cette avancée. La première est purement industrielle. Elle dit : grâce à l’IA, nous allons accélérer la conception de composants critiques, réduire certains coûts, explorer un espace de design gigantesque, améliorer l’efficacité énergétique et répondre plus vite aux besoins des communications du futur.[3][4][6] La seconde est plus philosophique. Elle dit : nous arrivons dans une époque où la machine ne se contente plus d’optimiser nos idées ; elle commence à proposer des formes que nous n’aurions ni imaginées, ni parfois acceptées instinctivement. Et pourtant, ces formes fonctionnent.[2][3][5] C’est précisément ce qui rend cette actualité prégnante. Elle ne parle pas seulement de puces, ni même seulement d’IA. Elle parle du moment où l’intelligence artificielle commence à devenir un instrument de découverte technique. Non pas une conscience, non pas un génie autonome au sens romanesque, mais un explorateur brutalement efficace d’un territoire que l’esprit humain seul ne parcourt pas facilement. En ce sens, le titre spectaculaire n’est pas totalement faux. Il est simplement plus juste de dire ceci : l’IA conçoit désormais des puces dont les performances peuvent dépasser les approches traditionnelles, en passant par des géométries si contre-intuitives que les ingénieurs ne les auraient probablement jamais inventées seuls.[2][3][5] Et c’est impressionnant. Sources : [1] Journal du Geek, « L’IA conçoit des puces que personne ne comprend, mais qui surpassent tout », 18 mars 2026. Article de vulgarisation qui relaie le sujet au grand public et insiste sur le caractère déroutant des structures générées par IA. [2] Karahan, Liu, Gupta et al., « Deep-learning enabled generalized inverse design of multi-port radio-frequency and sub-terahertz passives and integrated circuits », Nature Communications, vol. 15, art. 10734, publié le 30 décembre 2024. Source scientifique principale : elle décrit la méthode d’inverse design par deep learning pour des structures électromagnétiques arbitraires, destinées notamment aux circuits radiofréquences et sub-térahertz. [3] Princeton Engineering, « AI slashes cost and time for chip design, but that is not all », 6 janvier 2025. Très bonne source institutionnelle pour comprendre les implications pratiques : réduction du temps de conception, exploration d’un espace de design inédit, géométries “contre-intuitives” et performances inédites. [4] Princeton Engineering, « Princeton will lead U.S. effort to design better chips for wireless communication », 2 juin 2025. Cette source montre que la recherche débouche déjà sur un effort soutenu à grande échelle, avec financement important et visée industrielle stratégique autour des communications sans fil et de la télédétection. [5] MathWorks Blog, « Can AI create better wireless chip designs than humans? », 24 avril 2025. Source de vulgarisation technique utile pour comprendre plus concrètement l’approche par deep learning, le rôle des simulations électromagnétiques, et le fait que l’IA “pense” différemment des concepteurs humains. [6] Princeton – Office of the Dean of the Faculty, « Sengupta group wins best journal paper of the year award for AI-designed chips », 5 mars 2025. Source utile pour mesurer la reconnaissance académique du travail, ainsi que certains résultats mis en avant, comme la couverture de 30 à 94 GHz et l’amélioration de l’efficacité énergétique.
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