Auteur indépendant : quand on vous demande de payer pour avoir le droit d’être vendu
- Benoît CARON
- 10 août
- 8 min de lecture
Il existe une règle économique assez simple que même mon boulanger semble avoir comprise : lorsqu’il vend une baguette, c’est normalement le client qui paie.
Dans le monde merveilleux du livre indépendant, certaines personnes ont cependant découvert un concept beaucoup plus innovant :
faire payer le produit avant même de chercher à le vendre.
Et comme le produit est un livre, on pourrait naïvement penser que celui qui paie sera le lecteur.
Quelle adorable innocence.
Le client, parfois, c’est l’auteur.
J’ai récemment eu entre les mains un contrat de dépôt-vente proposé à des auteurs indépendants. Je ne citerai ni l’entreprise ni la librairie concernées, car le problème dépasse largement une enseigne particulière. Ce qui m’intéresse ici, c’est le mécanisme.
Et le mécanisme est magnifique...
Au sens où une tapette à souris est magnifique quand on n’est pas la souris.

Bienvenue en librairie ! Sortez votre carte bancaire.
Le principe du dépôt-vente est pourtant assez facile à comprendre. Un auteur dépose quelques exemplaires chez un libraire. Le libraire les expose. Lorsqu’un lecteur achète un exemplaire, le libraire conserve sa commission et reverse le reste. Il y a donc une logique plutôt saine : si le livre se vend, tout le monde gagne de l’argent.
L’auteur.
Le libraire.
Éventuellement l’État, parce qu’il est toujours dans les parages lorsqu’une pièce tombe quelque part.
Mais voici qu'apparaît une évolution particulièrement créative du concept.
Dans le contrat que j'ai lu, l'auteur doit choisir entre deux formules :
Première possibilité : payer 6 € par exemplaire déposé, somme non remboursable, avant toute vente. En échange, il percevra 95 % du prix public hors taxes lorsque l'exemplaire sera vendu.
Deuxième possibilité : payer 9 € par exemplaire déposé. Cette somme sera remboursée… uniquement si le livre ne se vend pas. Lorsque le livre est vendu, l'auteur perçoit alors 70 % du prix public hors taxes.
Oui. Relisez tranquillement.

Avec la deuxième formule, les 9 € versés pour l'exemplaire vendu restent donc acquis au dépositaire, qui conserve également 30 % du prix de vente HT.
C'est à cet instant que le dépôt-vente commence à ressembler à une discipline olympique de gymnastique comptable.
Le formidable test du « zéro vente »
Il existe une question extrêmement simple à poser lorsqu'on analyse ce genre de prestation :
Que gagne l'intermédiaire si aucun lecteur n'achète aucun livre ?
Prenons quinze exemplaires.
Avec la première formule :
15 × 6 € = 90 €.
Zéro vente.
Zéro lecteur.
Zéro chiffre d'affaires généré par les livres.
Mais 90 € encaissés.
Ce n'est évidemment pas illégal en soi : on peut parfaitement vendre une prestation d'exposition, de référencement ou de mise en rayon. Mais appelons alors les choses par leur nom. Ce n'est plus seulement du dépôt-vente.
C'est aussi une prestation payante vendue à l'auteur.
Et cette nuance est importante parce qu'elle permet de savoir qui est réellement le client.
Le lecteur ?
Ou l'écrivain ?
Et maintenant, faisons vendre le livre. Mauvaise idée.
La seconde formule produit quelque chose d'encore plus savoureux.
L'auteur verse 9 € par exemplaire. Les 9 € lui sont remboursés si le livre reste invendu. En revanche, lorsqu'un lecteur achète enfin son ouvrage, la somme n'est plus remboursée et l'auteur reçoit seulement 70 % du prix HT.
Ce qui nous conduit à une situation économiquement... fascinante :
l'invendu peut devenir plus intéressant que le vendu.
Nous touchons là une forme de poésie. Prenons, pour simplifier, un ouvrage dont le prix public hors taxes serait de 9 €.
L'auteur percevrait 70 % :
9 × 70 % = 6,30 €.
Mais il a versé 9 € pour cet exemplaire…
Résultat :
6,30 € – 9 € = –2,70 €.
Avant impression.
Avant transport.
Avant emballage.
Avant même d'avoir bu le café nécessaire pour oublier ce qui vient de se passer.
Le lecteur vient donc d'acheter votre livre.
Félicitations.
Vous avez perdu de l'argent.
À ce niveau-là, on ne parle plus de retour sur investissement.
On parle de retour de bâton.
« Bonne nouvelle : votre livre s'est vendu ! »
Imaginons la conversation.
— Bonjour monsieur l'auteur, excellente nouvelle : nous avons vendu votre livre !
— Formidable ! Combien ai-je gagné ?
— Alors… rien.
— Ah.
— Enfin si. Vous avez perdu de l'argent.
— Pardon ?
— Mais rassurez-vous, votre ouvrage a gagné en visibilité...
Le mot est lâché.
Visibilité.
La kryptonite de l'auteur indépendant. Il suffit de prononcer ce mot pour que certaines propositions commerciales semblent soudain parfaitement raisonnables. Salon à 180 € ?
Visibilité.
Chronique payante ?
Visibilité.
Concours littéraire avec droits d'inscription ?
Visibilité.
Pack premium permettant de figurer pendant quarante-huit heures sur une page que personne ne consulte ?
Visibilité.
Votre rein gauche contre trois publications Instagram ?
Visibilité !
La visibilité : cette monnaie extraordinaire que personne n'accepte au supermarché
Attention : la visibilité a une valeur. Bien sûr. Une bonne librairie peut apporter des lecteurs. Un salon bien fréquenté peut vendre beaucoup de livres. Une campagne publicitaire efficace peut parfaitement justifier son coût. Le problème commence lorsqu'on utilise le mot « visibilité » comme une unité monétaire imaginaire permettant d'éviter une question beaucoup plus désagréable :
qu'est-ce que j'obtiens concrètement en échange de mon argent ?
Le contrat que j'ai reçu développe d'ailleurs longuement le dispositif destiné à attirer des visiteurs devant la librairie, notamment grâce à des tableaux d'auteurs classiques exposés à l'extérieur, assortis de notes et de signes graphiques destinés à susciter la curiosité des passants... Pourquoi pas.
Mais entre :
« Nous attirons des gens dans le magasin »
et :
« Ces gens vont voir votre livre, le prendre en main et l'acheter»,
il existe une petite distance : on l'appelle généralement le commerce.

L'auteur indépendant : cet animal que l'on sait assoiffé
Pourquoi ces offres existent-elles ? Parce qu'elles répondent à une véritable souffrance. L'auteur indépendant veut être lu. C'est même généralement pour cela qu'il écrit.
Il a consacré des centaines, parfois des milliers d'heures à son roman. Il a corrigé son texte. Payé éventuellement une couverture. Financé ses exemplaires. Construit un site. Animé des réseaux sociaux. Participé à des salons. Supporté les remarques de tante Jacqueline qui lui demande tous les six mois :
— Alors, ton petit livre, ça marche ?
Et surtout, il rêve souvent d'une chose très symbolique :
voir son ouvrage dans une vraie librairie.
Pas sur son bureau. Pas sur Amazon (quoique, aussi) Pas dans le coffre de sa voiture entre une table pliante et trois kakémonos.
Dans une librairie.
Avec des étagères.
Des lecteurs.
Une caisse.
Un libraire.
Bref : la consécration.
Et cette aspiration possède évidemment une valeur commerciale. Lorsque quelqu'un vous propose exactement ce dont vous rêvez, quelques dizaines d'euros peuvent soudain sembler dérisoires.
60 € ?
Pourquoi pas.
90 € ?
C'est le prix de la visibilité.
135 € ?
Une opportunité pareille…
Et voilà comment on transforme une aspiration légitime en marché.
Le vrai test : qui supporte le risque ?
Il existe une autre manière extrêmement simple d'analyser une proposition destinée aux auteurs. Regardez qui supporte quoi.
L'auteur paie l'impression.
L'auteur fournit les livres.
L'auteur paie leur acheminement.
L'auteur supporte les invendus.
Dans le contrat étudié, il doit également récupérer les exemplaires restant après six mois. S'il ne le fait pas dans le délai supplémentaire prévu, la librairie peut notamment les donner, les détruire ou les mettre en vente à prix réduit. Et l'auteur paie en plus pour la mise en rayon. Cela commence à faire beaucoup de risques commerciaux portés par une seule personne. Indice : ce n'est pas le lecteur.
Mais 95 %, c'est énorme !
Oui. C'est probablement la réaction attendue devant la première formule.
95 % reversés à l'auteur !
Formidable. Sauf qu'un pourcentage n'a de sens qu'après avoir regardé ce sur quoi il porte et ce qui a été payé auparavant.
Supposons que je vous dise :
« Benoît, excellente nouvelle : je te reverse 100 % de tes ventes ! »
Ça paraît extraordinaire. Puis j'ajoute :
« Il faut simplement me verser 400 € avant de commencer. »
Tout à coup, les 100 % deviennent moins érotiques.
C'est exactement pourquoi les offres commerciales doivent toujours être ramenées à une équation extrêmement triviale :
argent encaissé – argent dépensé = argent réellement gagné.
Étonnamment, cette formule n'apparaît presque jamais en lettres dorées dans les brochures commerciales.
Le petit syndrome de la pioche
Le phénomène dépasse largement les librairies. Une véritable économie s'est développée autour des auteurs indépendants. Et soyons précis : toutes les prestations destinées aux auteurs ne sont évidemment pas mauvaises.
Un correcteur professionnel travaille.
Un graphiste travaille.
Un attaché de presse travaille.
Un imprimeur travaille.
Un organisateur de salon travaille.
Il est parfaitement normal qu'ils soient rémunérés. Le problème apparaît lorsqu'un modèle se présente implicitement comme un moyen de vendre des livres, alors que sa rentabilité dépend surtout de la vente de prestations… aux gens qui écrivent les livres.
La différence est fondamentale.
Une entreprise qui gagne de l'argent principalement lorsque des lecteurs achètent vos ouvrages possède un intérêt économique assez proche du vôtre : elle veut que vos livres se vendent.
Une entreprise qui gagne déjà correctement sa vie lorsque vous payez pour essayer de vendre vos ouvrages peut parfaitement survivre à votre absence totale de lecteurs. Elle a déjà vendu quelque chose.
À vous.
Le questionnaire anti-pigeon
Avant de payer pour une « opportunité » destinée à faire connaître un livre, cinq minutes avec une calculatrice peuvent éviter quelques déconvenues.
Posez simplement ces questions :
Combien l'entreprise gagne-t-elle si aucun livre n'est vendu ?
Combien gagne-t-elle réellement lorsqu'un livre est vendu ?
Que me reste-t-il une fois retirés le coût d'impression, les frais fixes, la commission et le transport ?
Quelles actions de promotion sont explicitement garanties, plutôt que simplement évoquées ?
Qui supporte les pertes, les détériorations et les invendus ?
Et surtout :
est-ce que je gagne davantage lorsque mon livre se vend que lorsqu'il reste dans un carton ?
Cette dernière question paraît absurde. Elle ne l'est manifestement plus.
Non, tout ce qui est payant n'est pas une arnaque
Il faut également éviter la facilité inverse. Demander de l'argent à un auteur n'est pas automatiquement scandaleux. Une librairie indépendante possède des charges. Du personnel. Un loyer. De l'espace limité. Gérer quinze références obscures que personne ne réclame possède un coût réel.
On peut donc parfaitement imaginer une prestation payante transparente :
« Vous payez X euros pour six mois d'exposition, voici exactement ce que nous faisons, voici où votre livre sera placé et voici notre rémunération sur les ventes. »
Libre ensuite à l'auteur d'estimer que cela vaut son argent.
Ce qui devient beaucoup plus gênant, c'est le brouillage entre distribution, promotion et vente d'une prestation à l'auteur, particulièrement lorsque la présentation fait miroiter une reconnaissance ou une visibilité difficilement mesurable.
Le vocabulaire compte. Les chiffres davantage.
Qui est le client ?
C'est finalement la seule question que je retiens.
Dans le monde normal du livre :
l'auteur écrit.
L'éditeur publie éventuellement.
Le diffuseur diffuse.
Le libraire vend.
Et le lecteur paie.
Lorsque la chaîne commence à fonctionner à l'envers et que chacun se tourne vers l'auteur en lui tendant une facture, il peut être utile de s'interroger. Parce qu'un auteur indépendant n'est pas seulement quelqu'un qui produit des livres. C'est également quelqu'un qui espère. Et l'espoir est une matière première extraordinaire : renouvelable, abondante et particulièrement facile à monétiser.
Alors la prochaine fois que quelqu'un vous promet de « donner de la visibilité » à votre roman, ne refusez pas nécessairement... Souriez.
Sortez votre calculatrice.
Et posez cette toute petite question :
« Très bien. Et si je ne vends aucun livre, combien gagnez-vous ? »
Si votre interlocuteur commence soudain à tousser… Vous venez peut-être d'économiser 90 €.
Et quinze livres.

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Excellent ! J’ai aussi reçu cette offre !!!