Les sorciers dans la fantasy : de Merlin à Harry Potter, ce qu’on ne nous a pas vraiment dit
Nous savons reconnaître un sorcier. Du moins, nous le pensons.
Quelques signes semblent suffire : un savoir qui échappe au commun, une familiarité avec des forces invisibles, parfois un bâton, une baguette ou des livres, souvent une position singulière dans la société. Merlin, Gandalf, Harry Potter et Doctor Strange peuvent ainsi être rangés sous une même appellation sans que le rapprochement paraisse particulièrement hasardeux.
Il suffit pourtant de les comparer sérieusement pour que cette évidence se défasse.
Ils n’ont ni la même origine, ni la même nature, ni les mêmes pouvoirs, ni la même manière de les acquérir. Certains sont humains ; d’autres ne le sont pas. Certains apprennent la magie, d’autres semblent lui appartenir avant même que commence leur histoire. Certains utilisent des objets pour agir sur le monde ; d’autres pourraient presque se passer de tout instrument. Le sorcier peut être prophète, conseiller politique, étudiant, combattant, enseignant, souverain, marginal ou spécialiste des phénomènes surnaturels. L’un des personnages que l’imaginaire contemporain rapproche spontanément de cet ensemble, Geralt de Riv, n’est d’ailleurs pas un sorcier.
Le vocabulaire lui-même entretient l’incertitude. Mage, magicien, enchanteur, sorcier, thaumaturge, nécromancien, wizard, sorcerer, witcher ne sont pas rigoureusement interchangeables. Le français les rapproche souvent parce que la littérature et la traduction ont progressivement brouillé des distinctions plus anciennes. « Sorcier » est historiquement associé au sort ; « enchanteur » à l’incantation ; le mage renvoie initialement à une tradition religieuse et savante bien antérieure à la fantasy.
Il faudra également laisser de côté la sorcière. Non qu’elle soit secondaire, bien au contraire : sa construction historique, sociale et littéraire est suffisamment différente pour qu’on ne puisse pas en faire simplement le féminin du sorcier sans perdre une grande partie de ce qu’elle représente. Elle mérite une étude particulière.
Reste donc une question apparemment simple : qu’appelons-nous réellement un sorcier dans la fantasy ?
Pour y répondre, il faut commencer avant que la fantasy existe comme genre littéraire identifiable.
Merlin : le sorcier de fantasy était d’abord un prophète
Merlin est probablement la figure la plus immédiatement associée à l’image occidentale de l’enchanteur. Pourtant, le personnage que nous reconnaissons aujourd’hui est le produit d’une longue sédimentation.
Chez Geoffroy de Monmouth au XIIe siècle, puis dans les traditions littéraires qui prolongent son œuvre, Merlin appartient d’abord au domaine de la prophétie. Le Merlin en prose du début du XIIIe siècle le présente comme devin et magicien, intervenant auprès des souverains de Grande-Bretagne et jouant un rôle déterminant dans la naissance et l’accession au pouvoir d’Arthur.
Cette origine mérite attention, parce qu’elle éloigne considérablement Merlin du magicien de combat auquel les jeux de rôle et certaines fantasy contemporaines nous ont habitués. Son pouvoir tient autant à ce qu’il perçoit qu’à ce qu’il accomplit. Il comprend les signes, connaît ce que les autres ignorent, intervient dans la succession des rois et sait que le temps possède une profondeur qui échappe aux personnages ordinaires.
Les siècles suivants enrichiront cette figure : métamorphoses, enchantements, maîtrise du merveilleux, rôle de conseiller, rapport aux fées. Peu à peu, le prophète devient l’enchanteur que la culture populaire retiendra.
Mais cette évolution laisse une première trace durable : le sorcier occidental demeure longtemps lié à une connaissance qui n’est pas immédiatement accessible aux autres.
Maugis d’Aigremont : quand le sorcier appartient déjà à l’épopée
Maugis d’Aigremont constitue une figure moins universellement connue que Merlin, mais particulièrement intéressante pour comprendre les racines de la fantasy européenne.
Maugis d’Aigremont est une chanson de geste du début du XIIIe siècle, appartenant au cycle de Renaut de Montauban. La version en vers compte plus de neuf mille alexandrins et associe pleinement l’univers épique au merveilleux.
La chanson de geste évoque spontanément les armes, les chevaux, les lignages, les sièges, la fidélité féodale et les conflits de pouvoir. Pourtant, Maugis montre combien les frontières que nous établissons aujourd’hui entre épopée médiévale et fantasy sont parfois artificielles.
Dans une version imprimée en 1668 issue de cette tradition, Maugis est explicitement associé à Oriande la Fée ; il prend l’apparence du Diable, enchante Roüard, affronte un serpent, conquiert Bayard et vient à bout du géant Sorgalant.
Le personnage est donc très éloigné du sorcier immobile, exclusivement savant et retranché dans une tour. Maugis combat, voyage, trompe, agit et s’insère pleinement dans l’univers chevaleresque.
Le sorcier qui participe directement à l’aventure n’est pas une invention récente. Bien avant que la fantasy ne constitue ses catégories de personnages, la littérature médiévale avait déjà produit des héros chez lesquels magie, ruse et action épique ne s’excluaient pas.
C’est d’ailleurs cette dimension que conserve la réécriture contemporaine du personnage dans Le Cycle de Maugis, où celui-ci est explicitement présenté comme « Sorcier », au milieu d’un univers qui distingue par ailleurs Faés, nécromanciens, démons, astrologues et autres praticiens des Arts Magiques. Cette réécriture s’inscrit également dans une fantasy ardennaise qui réactive des matériaux légendaires locaux.
Maugis traverse ainsi plusieurs siècles sans que la magie cesse d’appartenir à son identité. Ce qui change, en revanche, c’est ce que chaque époque attend d’un sorcier.
Faust : le sorcier et le prix de la connaissance
Avec Faust, la question se déplace profondément.
La figure s’appuie sur un personnage ayant vécu en Allemagne au début du XVIe siècle, bientôt transformé par la légende. L’Historia von D. Johann Fausten, publiée en 1587, fixe une grande partie de cette tradition : Faust vend son âme au diable afin d’obtenir savoir et pouvoirs, avant que Marlowe, Goethe et de nombreux autres auteurs ne donnent au mythe des significations nouvelles.
Ce n’est plus seulement l’existence de la magie qui importe, mais la manière dont elle est acquise.
Faust introduit au cœur de l’imaginaire moderne une association durable entre savoir, pouvoir et transgression. Sa faute tient précisément à ce qu’il refuse les limites imposées à la connaissance humaine. La magie devient un moyen de franchir ces limites.
Le sorcier porte désormais une ambiguïté qui ne disparaîtra jamais complètement : connaître davantage peut rendre plus puissant, mais aucune garantie n’existe que celui qui acquiert cette connaissance devienne pour autant plus sage.
Il suffit de regarder Saruman, Elric ou Raistlin pour mesurer la postérité de cette question.
Prospero : le sorcier, les livres et la maîtrise du monde
Dans La Tempête, Shakespeare construit avec Prospero une autre forme de magicien.
Ancien duc de Milan, Prospero a consacré une grande partie de son existence à l’étude. Son intérêt pour les livres et la magie contribue même à l’éloigner des réalités politiques de son duché. Une fois exilé, il utilise ses connaissances pour commander Ariel et d’autres esprits, provoquer la tempête et organiser les événements qui conduiront ses ennemis jusqu’à lui.
Chez lui, la magie est inséparable de l’étude.
Le livre devient alors un véritable instrument du pouvoir. Dans la dernière partie de la pièce, Prospero renonce pourtant à son art, brise son bâton et annonce qu’il noiera son livre. Shakespeare relie ainsi très explicitement savoir, instrument magique et décision de renoncer au pouvoir.
Cette scène aura une descendance immense dans l’imaginaire de la fantasy. Le grimoire, la bibliothèque et le manuscrit deviennent les lieux privilégiés d’une magie qui se transmet par l’apprentissage.
Avant même Tolkien, quatre grandes voies existent donc déjà : Merlin associe magie et prophétie ; Maugis la mêle à l’action épique ; Faust pose le problème de la connaissance interdite ; Prospero transforme le savoir magique en pouvoir étudié, maîtrisé puis volontairement abandonné.
La fantasy moderne n’invente pas son sorcier. Elle hérite de plusieurs sorciers différents.
Gandalf et Saruman : Tolkien et la morale du pouvoir magique
Tolkien occupe évidemment une place particulière dans cette histoire, tant l’image contemporaine du sorcier lui doit.
Gandalf paraît d’abord reprendre une silhouette ancienne : l’âge, la barbe, le bâton, le voyageur mystérieux, le conseiller. Pourtant, sa véritable nature rend cette apparence trompeuse.
Gandalf n’est pas un homme qui aurait appris la magie. Olórin appartient aux Maiar, des êtres spirituels antérieurs au monde tel que le connaissent les peuples de la Terre du Milieu. Les Istari sont envoyés par les Valar afin d’aider les peuples libres dans leur lutte contre Sauron. Leur mission ne consiste pas à prendre eux-mêmes le pouvoir, mais à conseiller, encourager et soutenir ceux qui résistent.
Cette donnée change profondément la lecture du personnage. Gandalf possède une puissance considérable, mais l’essentiel de son rôle tient à la limitation volontaire de cette puissance et à la nature de sa mission.
Saruman constitue le contrepoint presque expérimental de Gandalf. Lui aussi est un Maia. Lui aussi appartient aux Istari. Lui aussi possède une connaissance immense. Mais son rapport au savoir l’amène progressivement à considérer la domination comme une conséquence logique de sa supériorité.
Il serait donc réducteur d’opposer simplement le bon et le mauvais sorcier.
Gandalf et Saruman interrogent plutôt deux usages de la connaissance. La même intelligence, la même ancienneté et une origine comparable peuvent conduire soit à l’accompagnement, soit au contrôle.
Chez Tolkien, la magie rejoint ainsi une question politique et morale plus vaste : la capacité à agir donne-t-elle le droit de décider à la place des autres ?
Ged : apprendre la magie, apprendre aussi ses limites
Avec Un sorcier de Terremer, Ursula K. Le Guin fait du parcours du sorcier le sujet même du roman.
Ged n’est pas présenté d’emblée comme un maître. Il est jeune, extrêmement doué et conscient de l’être. Sa recherche de puissance et de connaissance le conduit à manipuler des forces qu’il ne comprend pas encore suffisamment et à libérer une Ombre qu’il devra ensuite affronter.
La magie n’est plus simplement la caractéristique d’un personnage déjà constitué. Elle devient matière d’apprentissage, avec ses règles, ses disciplines, ses maîtres et ses erreurs.
Chez Le Guin, connaître le véritable nom des choses donne prise sur elles, mais cette prise n’autorise pas n’importe quelle intervention. Toute action modifie un équilibre plus vaste.
Le sorcier apprend donc deux choses : comment agir sur le monde et quand il convient de ne pas le faire.
Ce second apprentissage est au moins aussi important que le premier.
Elric de Melniboné : lorsque la puissance devient dépendance
Michael Moorcock propose avec Elric une figure presque opposée au modèle du sage maîtrisant parfaitement ses pouvoirs.
Elric est empereur, sorcier, combattant et héritier d’une civilisation ancienne. Il pratique la magie et traite avec des puissances qui le dépassent. Sa fragilité physique le rend cependant dépendant de forces extérieures, d’abord certaines substances, puis surtout Stormbringer.
L’épée noire ne constitue pas un simple artefact. Elle soutient Elric tout en pesant sur son destin. Le rapport traditionnel entre sorcier et instrument magique s’en trouve profondément modifié.
Normalement, l’objet augmente les possibilités de celui qui le possède. Avec Stormbringer, il devient difficile de savoir lequel des deux possède réellement l’autre.
La magie n’est plus seulement une puissance disponible. Elle peut créer une dépendance.
Raistlin Majere : la magie comme dépassement de soi
Raistlin appartient à l’univers de Dragonlance, lui-même profondément lié à l’histoire du jeu de rôle. Il devient pourtant rapidement un personnage littéraire autonome dont la trajectoire dépasse largement les mécanismes ludiques qui ont contribué à sa création.
Physiquement fragile, Raistlin possède un talent magique exceptionnel. L’apprentissage représente pour lui un moyen de dépasser une condition qu’il refuse. Là où Ged découvre progressivement la nécessité des limites, Raistlin éprouve plutôt le désir de les repousser toujours davantage.
La comparaison entre Ged et Raistlin est instructive parce qu’elle montre que le récit initiatique du sorcier n’aboutit pas nécessairement au même résultat.
L’élève talentueux peut apprendre la mesure. Il peut aussi apprendre qu’il possède désormais les moyens de ne plus l’accepter.
Harry Potter et Dumbledore : quand les sorciers deviennent une société
La transformation introduite par Harry Potter est moins évidente qu’elle ne semble, précisément parce que son immense succès nous a rendu son univers familier.
Harry découvre à onze ans qu’il est sorcier et rejoint Poudlard, où il apprend à utiliser ses capacités. L’école enseigne différentes disciplines, possède ses enseignants, sa bibliothèque, son règlement et ses examens. Le monde magique dispose par ailleurs de professions, d’une administration, de médias, d’institutions judiciaires et politiques.
Le sorcier cesse alors d’être nécessairement une exception.
Merlin se distingue radicalement du monde qui l’entoure parce que son rapport au surnaturel est exceptionnel. Chez Rowling, des centaines d’élèves fréquentent la même école de sorcellerie.
La magie devient sociale.
Dumbledore conserve pourtant de nombreux caractères du vieux maître : ancienneté, savoir exceptionnel, autorité, puissance, capacité à guider les plus jeunes. Il dirige cependant une institution, fonde l’Ordre du Phénix et agit à l’intérieur d’une communauté magique très structurée.
Harry et Dumbledore permettent donc à une même œuvre de faire cohabiter deux états très différents du sorcier : celui qui apprend à appartenir au monde magique et celui qui en maîtrise depuis longtemps les règles.
Rincewind : la fantasy déconstruit son propre sorcier
Une figure littéraire ne peut véritablement être parodiée que lorsqu’elle est suffisamment identifiable.
Rincewind en fournit une excellente démonstration.
Il appartient aux sorciers du Disque-Monde, mais tout ce qui devrait théoriquement garantir son efficacité semble lui faire défaut. La plaisanterie fonctionne parce que le lecteur sait déjà ce qu’il attend d’un sorcier.
Il devrait posséder une connaissance remarquable, maîtriser des forces qui dépassent les autres personnages et, face au danger, disposer d’une solution que le commun des mortels ne possède pas.
Rincewind conserve les signes extérieurs de la fonction, tout en retirant une grande partie de ce qui était censé la justifier.
Pratchett révèle ainsi la solidité de l’archétype : au XXe siècle, le sorcier est devenu suffisamment codifié pour rester reconnaissable même lorsqu’on en inverse presque toutes les caractéristiques.
Howl : le sorcier cesse d’être un vieux sage
Diana Wynne Jones opère avec Howl une autre transformation.
Howl est véritablement puissant. Il possède un château mouvant, un apprenti, entretient une relation complexe avec Calcifer et jouit d’une réputation suffisamment inquiétante pour que les récits qui circulent à son sujet contribuent à sa légende.
Mais il ne ressemble guère au vieux magicien détaché du monde. Il est jeune, attaché à son apparence, sentimental, parfois immature, capable d’éviter ses responsabilités tout en déployant une puissance considérable lorsque la situation l’exige.
La magie ne constitue plus l’intégralité de la personnalité du sorcier. Elle devient une caractéristique parmi d’autres d’un individu beaucoup plus largement défini.
Un personnage peut donc être extraordinairement compétent dans son art et beaucoup moins dans sa propre existence.
Geralt de Riv : pourquoi le Sorceleur n’est pas un sorcier
Geralt constitue volontairement l’exception de cette étude.
Il n’est pas un sorcier. Il est un Sorceleur.
Le terme français « sorceleur » traduit le polonais wiedźmin, néologisme forgé par Andrzej Sapkowski et rendu en anglais par witcher. Il désigne un professionnel entraîné dès l’enfance, soumis à des mutations et spécialisé dans la chasse aux monstres. Geralt utilise également les Signes, formes relativement simples de magie intégrées à son style de combat.
Pourquoi alors semble-t-il si naturel de l’introduire dans une réflexion sur les sorciers ?
Parce qu’il partage une grande partie de leur territoire symbolique : formation réservée à quelques individus, connaissance du surnaturel, utilisation de techniques inconnues du commun, alchimie, transformations corporelles, capacité à reconnaître ce que les autres ne voient pas et position sociale marginale.
Mais son univers distingue explicitement le sorceleur du mage.
Geralt révèle ainsi une faiblesse intéressante de nos définitions : nous reconnaissons souvent un sorcier non à partir d’un critère unique, mais par accumulation de ressemblances.
Doctor Strange : le sorcier après la science
Doctor Strange semble appartenir à un monde qui ne devrait plus avoir besoin de sorciers.
Il vient précisément de la médecine. Stephen Strange est d’abord chirurgien, formé à une discipline rationnelle et technique. L’accident qui détruit sa carrière l’entraîne vers un autre système de connaissance et fait de lui l’un des détenteurs les plus emblématiques du titre de Sorcerer Supreme, associé à la protection de la Terre contre les menaces magiques et mystiques.
La modernité ne fait donc pas disparaître le sorcier. Elle redéfinit son domaine de compétence.
Dans un univers rempli de scientifiques, d’extraterrestres, de technologies impossibles et d’êtres surhumains, Strange demeure nécessaire parce qu’il maîtrise les phénomènes auxquels ces autres systèmes ne répondent pas.
Il retrouve ainsi, sous une forme contemporaine, une fonction très ancienne : celle de l’individu auquel on fait appel lorsqu’un événement obéit à des règles que les autres personnages ne comprennent pas.
Les sorciers dans les mangas et les animes : Gojo, Natsu, Asta, Aladdin et Ainz
L’imaginaire japonais apporte une difficulté supplémentaire à toute tentative de définir le sorcier. Non seulement les catégories occidentales de mage, sorcier et enchanteur ne s’y superposent pas exactement, mais le manga, le light novel et l’animation ont développé leurs propres systèmes de classification du surnaturel.
Cette différence terminologique ne constitue pas un simple problème de traduction. Elle révèle une évolution importante de la figure.
Dans une grande partie de la fantasy japonaise contemporaine, la magie tend à devenir un système explicite, susceptible d’être enseigné, hiérarchisé, spécialisé, mesuré et parfois intégré à une organisation professionnelle ou militaire.
Satoru Gojo : le sorcier devient exorciste
Jujutsu Kaisen constitue un cas particulièrement révélateur parce que son vocabulaire français ne parle justement pas de « sorciers ». L’édition française qualifie Satoru Gojo d’exorciste, et même du « plus puissant des exorcistes ».
Gojo n’appartient ni au monde médiéval de Maugis ni à celui, plus universitaire, de Harry Potter. Il évolue dans le Japon contemporain, au milieu des villes, des transports et des institutions modernes. Pourtant, sa fonction demeure immédiatement reconnaissable : il perçoit et maîtrise des forces auxquelles la majorité des humains n’a pas véritablement accès.
La différence tient surtout à la nature de ces forces. La magie n’est plus définie comme un art général permettant d’agir sur la réalité ; elle est organisée autour de l’énergie occulte, des fléaux, des techniques innées, des domaines et des lignages.
La figure ancienne du sorcier n’a donc pas disparu. Elle a été spécialisée.
Natsu Dragnir et Fairy Tail : la magie devient une profession
Fairy Tail accomplit un déplacement différent encore. Dans son univers, les guildes magiques sont littéralement des associations qui proposent des missions à leurs membres. Natsu est présenté comme un magicien maîtrisant le feu et appartient à la guilde Fairy Tail.
Cette organisation modifie profondément la place sociale du praticien de la magie. Le sorcier traditionnel pouvait conseiller un roi, vivre en marge du monde ou transmettre son savoir à quelques disciples. Le mage de Fairy Tail peut accepter un travail.
La magie entre ainsi dans une véritable économie.
Natsu est beaucoup plus proche du héros combattant que du savant retiré parmi ses livres. Sa magie constitue directement son mode d’action et s’intègre au combat physique.
Black Clover : lorsque l’absence de magie devient extraordinaire
Dans le royaume de Clover, la magie constitue pratiquement la règle. Asta est remarquable précisément parce qu’il est né sans aptitude magique dans un monde où presque tout repose sur elle. Son objectif est pourtant de devenir Empereur-Mage.
Pendant une grande partie de l’histoire littéraire occidentale, le sorcier était remarquable parce qu’il possédait ce que les autres n’avaient pas. Dans Black Clover, le monde est tellement saturé de magie que c’est celui qui n’en possède aucune qui devient exceptionnel.
Le grimoire, les ordres de Chevaliers-Mages et la fonction d’Empereur-Mage inscrivent parallèlement le pouvoir surnaturel dans une organisation politique et militaire.
Aladdin et Magi : le retour des anciennes traditions par le manga
Magi: The Labyrinth of Magic offre un autre phénomène : celui de la réappropriation japonaise de traditions narratives extérieures au Japon.
La série de Shinobu Ohtaka puise explicitement dans l’imaginaire des Mille et Une Nuits. Aladdin, Alibaba, les djinns, les royaumes orientaux et les labyrinthes reprennent des noms et des motifs largement antérieurs au manga, mais les organisent selon les codes narratifs du shōnen contemporain.
Le Magi de Shinobu Ohtaka ne restitue évidemment pas la fonction historique des mages de l’Antiquité. Il utilise le mot, les noms et certains éléments d’un vaste patrimoine narratif pour fabriquer autre chose.
Ainz Ooal Gown : quand le jeu de rôle devient le monde
Avec Overlord, une transformation supplémentaire apparaît, particulièrement caractéristique du light novel et de l’isekai.
Momonga est d’abord le joueur d’un MMORPG nommé Yggdrasil. Lorsque le jeu doit fermer, il reste connecté jusqu’à la dernière seconde et découvre que son avatar, ses serviteurs et le monde qui les entoure sont devenus une réalité. Il adopte alors le nom d’Ainz Ooal Gown.
Cette origine est essentielle. Le personnage magique ne dérive plus directement du prophète, de l’enchanteur médiéval ou du savant. Il provient désormais aussi de plusieurs décennies de formalisation ludique de la magie.
Le jeu de rôle avait transformé les pratiques magiques en classes, capacités, niveaux, sorts et règles précisément définies. Overlord réalise une opération supplémentaire : ce qui n’était initialement qu’un système destiné à organiser un jeu devient la physique même d’un univers fictionnel.
Du sorcier au système magique
Les mangas, les animes et les light novels n’ont donc pas simplement ajouté quelques sorciers supplémentaires à ceux que la littérature occidentale avait déjà produits. Ils ont contribué à modifier la manière même de penser la magie.
Dans Jujutsu Kaisen, le praticien devient exorciste spécialisé au sein d’une organisation moderne. Dans Fairy Tail, le mage appartient à une guilde et exerce pratiquement une profession. Dans Black Clover, la magie structure la société au point que son absence devient une anomalie. Magi montre comment des traditions anciennes peuvent être entièrement réinterprétées dans un cadre narratif japonais contemporain. Overlord, enfin, fait entrer dans le récit les catégories héritées du jeu de rôle et du jeu vidéo.
Plus la magie devient fréquente dans un univers, plus celui-ci éprouve le besoin de l’organiser.
Le mystère ne disparaît pas nécessairement. Mais il reçoit des règles.
Les outils du sorcier dans la fantasy : bâton, baguette, grimoire, épée et potion
L’étude des sorciers ne peut se limiter à leurs pouvoirs. L’imaginaire leur associe constamment des objets, au point que certains sont devenus presque aussi reconnaissables que les personnages eux-mêmes.
Le bâton constitue probablement l’instrument le plus anciennement associé au magicien dans la fantasy moderne. Gandalf et Saruman en possèdent un, mais il ne s’agit pas simplement d’une arme. Le bâton marque également la fonction, l’autorité et l’appartenance à l’ordre des Istari. Chez Prospero, Shakespeare donne au bâton une valeur comparable : lorsqu’il abandonne son art, il annonce qu’il le brisera.
La baguette correspond à une logique différente. Dans Harry Potter, elle sert de canal privilégié à la magie individuelle. La magie peut techniquement être pratiquée sans elle, mais l’objet devient presque indissociable de l’identité pratique du sorcier.
Le grimoire ou le livre renvoie à une conception savante de la magie. Prospero constitue de nouveau un cas essentiel : son pouvoir est indissociable de ses livres. Cette association se retrouve ensuite dans d’innombrables œuvres où apprendre la magie signifie littéralement lire, mémoriser, traduire ou retrouver un savoir perdu.
L’arme magique ouvre une autre voie. Stormbringer ne permet pas seulement à Elric de combattre : elle modifie son rapport au pouvoir et à lui-même. Chez Geralt, les épées n’ont pas cette autonomie surnaturelle, mais elles participent à un ensemble technique comprenant huiles, élixirs et Signes.
Les potions appartiennent elles aussi à une très longue tradition, mais leur traitement diffère selon les univers. À Poudlard, elles constituent une discipline enseignée ; chez les sorceleurs, elles relèvent d’une préparation du corps au combat.
Tous ces objets révèlent surtout une différence fondamentale entre les systèmes magiques. Dans certains univers, le sorcier possède la magie et l’objet l’aide à l’utiliser. Dans d’autres, une partie de la magie réside précisément dans l’objet.
Quant à Maugis, le contraste est frappant : la tradition médiévale insiste beaucoup moins sur un appareillage magique fixe que sur les actes merveilleux qu’il accomplit. Lorsqu’il enchante Roüard ou conquiert Bayard, aucun objet emblématique comparable à la baguette de Harry Potter ou au bâton de Gandalf n’est nécessaire pour que le personnage soit identifié comme détenteur d’une puissance surnaturelle.
L’outil du sorcier nous renseigne donc autant sur la magie de l’univers que sur celui qui l’emploie.
Les tenues du sorcier : robes, chapeaux, capes et signes de reconnaissance
Le vêtement pose une autre question : comment avons-nous appris à reconnaître un sorcier avant même qu’il utilise la magie ?
La fantasy a progressivement constitué une iconographie suffisamment stable pour qu’une silhouette puisse suffire.
Gandalf en fournit l’un des modèles les plus influents : longue robe grise, manteau, bâton, barbe, chapeau. Après son retour, le passage du gris au blanc n’est d’ailleurs pas purement esthétique ; il accompagne une modification de son statut au sein des Istari. Saruman, lui, commence précisément comme « le Blanc », avant que sa volonté de devenir « aux multiples couleurs » ne traduise symboliquement sa transformation.
Avec Poudlard, la robe change de sens. Elle ne distingue plus nécessairement un individu exceptionnel : elle devient aussi uniforme. Le vêtement signale désormais l’appartenance à une communauté magique et à une institution.
Rincewind fonctionne encore autrement. Son apparence reprend volontairement les codes du magicien, notamment le chapeau, mais les signale avec une insistance telle qu’ils deviennent eux-mêmes objet de parodie.
Howl fait disparaître l’ascétisme traditionnel. L’apparence devient partie intégrante du personnage, et non simple signe professionnel. Le sorcier peut être élégant, jeune, soucieux de lui-même et utiliser le vêtement comme expression personnelle plutôt que comme uniforme de fonction.
Doctor Strange effectue encore un déplacement : cape et artefacts inscrivent le sorcier dans les conventions visuelles du super-héros. Le vêtement magique et le costume héroïque finissent par se rejoindre.
Geralt offre de nouveau un contre-exemple particulièrement utile. Sa silhouette indique immédiatement le combattant et le chasseur de monstres : armure, épées, équipement fonctionnel. Rien ne le rapproche visuellement du mage traditionnel, alors même qu’il utilise des Signes et des substances alchimiques.
Maugis montre quant à lui combien l’uniforme du sorcier est une construction relativement tardive. Dans le résumé de l’édition de 1668, il peut même « s’habiller en Diable » dans le cadre d’une de ses aventures. Il change d’apparence parce que le vêtement sert l’action ; il n’est pas enfermé dans une silhouette professionnelle du magicien.
Il faut donc distinguer deux phénomènes : le vêtement que porte un personnage pratiquant la magie et le costume grâce auquel un lecteur reconnaît immédiatement qu’il regarde un sorcier.
La fantasy moderne a progressivement rapproché les deux jusqu’à créer des codes visuels extraordinairement efficaces. Elle s’est ensuite amusée à les modifier, les détourner ou les abandonner.
Qu’est-ce qu’un sorcier de fantasy ? Ce qu’on ne nous a pas vraiment dit
Après Merlin, Maugis, Faust, Prospero, Gandalf, Saruman, Ged, Elric, Raistlin, Harry Potter, Dumbledore, Rincewind, Howl, Geralt, Doctor Strange et les figures contemporaines du manga et de l’anime, la définition du sorcier devrait être devenue plus précise.
Elle l’est moins.
Tous n’ont pas appris la magie. Tous ne sont pas humains. Tous ne lancent pas des sorts au sens strict. Tous n’utilisent pas de baguette ou de bâton. Tous ne vivent pas en marge de la société. Certains appartiennent à une institution. Certains gouvernent. Certains enseignent. Certains combattent. Certains sont eux-mêmes des êtres surnaturels. Et Geralt n’appartient officiellement même pas à la catégorie.
Les ressemblances existent néanmoins.
Le savoir demeure l’une des plus constantes : prophétique chez Merlin, acquis chez Ged, livresque chez Prospero, technique chez Geralt, scientifique puis mystique chez Strange.
Le pouvoir constitue le second axe, mais la fantasy s’intéresse moins à sa quantité qu’à son usage. Gandalf et Saruman en fournissent peut-être la démonstration la plus nette : deux êtres de nature comparable peuvent tirer de leur connaissance des conclusions morales opposées.
L’apprentissage constitue un troisième élément. De Ged à Harry Potter, le sorcier devient progressivement celui dont on peut raconter la formation. La magie cesse alors d’être un mystère complet pour devenir un savoir organisé, parfois enseigné et évalué.
La transgression reste également très présente. Faust veut franchir les limites du savoir légitime ; Raistlin celles de sa propre condition ; Elric traite avec des forces dont il dépend ; Saruman considère que l’efficacité peut justifier des moyens qui le rapprochent progressivement de l’adversaire qu’il combat.
Enfin, presque tous entretiennent une relation avec une frontière : entre le visible et l’invisible, le monde humain et le surnaturel, la connaissance permise et la connaissance interdite, l’individu ordinaire et celui qui dispose d’un accès particulier au réel.
Aucun de ces critères ne suffit pourtant à lui seul.
Le sorcier n’est pas un archétype resté intact, mais le résultat d’une accumulation.
Le prophète, l’enchanteur médiéval, le savant transgresseur, le magicien lettré, le conseiller, le maître, l’apprenti, le sorcier maudit, l’étudiant, le personnage parodique et le spécialiste contemporain du surnaturel ne se sont pas successivement effacés.
Ils se sont superposés.
C’est pourquoi Merlin, Maugis, Gandalf et Harry Potter peuvent être immédiatement reconnus comme appartenant à une même famille tout en étant presque impossibles à faire entrer dans une définition commune rigoureuse.
C’est aussi pourquoi Geralt peut rester à la porte de cette famille tout en lui ressemblant suffisamment pour qu’il soit impossible de ne pas parler de lui.
Nous pensions connaître les sorciers parce que nous savions reconnaître leurs signes.
Leur histoire montre surtout que la fantasy n’a jamais cessé de redéfinir ce que ces signes signifient.
Le mythe du sorcier en vidéo
Pour prolonger cette lecture, cette vidéo met en perspective l’évolution du sorcier avec les thèmes qui structurent mon travail d’auteur : l’Histoire, la légende, la chanson de geste et leur réinvention par la fantasy.
Les métamorphoses du sorcier : en version audio
Cette conversation audio reprend l’article sous un angle plus dialogué : elle suit les métamorphoses du sorcier, de Merlin aux figures contemporaines, et montre comment chaque époque réinvente le rapport entre magie, savoir, pouvoir et société.
Références et sources
Repères critiques
Richard Kieckhefer, Magic in the Middle Ages, Cambridge University Press, 1989.
Brian Attebery, Strategies of Fantasy, Indiana University Press, 1992.
John Clute et John Grant (dir.), The Encyclopedia of Fantasy, Orbit/St. Martin’s Press, 1997.
Farah Mendlesohn, Rhetorics of Fantasy, Wesleyan University Press, 2008.
J. R. R. Tolkien, On Fairy-Stories, conférence de 1939, reprise dans différentes éditions de ses essais.
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